France

Le voyage turc dont Sarkozy se serait (peut-être) bien passé

Ariane Bonzon, mis à jour le 25.02.2011 à 8 h 30

Service minimum. Une «visite de travail» à Ankara et au pas de charge. Cinq heures montre en main. Le tout au titre de président du G20, et non comme président français. Avec la volonté de limiter les risques. Des deux côtés.

Nicolas Sarkozy et Recep Tayyip Erdogan, lors de la venue de ce dernier à l'Elysée, en juillet 2008. REUTERS/Vincent Kessler

Nicolas Sarkozy et Recep Tayyip Erdogan, lors de la venue de ce dernier à l'Elysée, en juillet 2008. REUTERS/Vincent Kessler

Ce ne sera pas la visite qu’aurait souhaitée le Premier ministre turc. A Paris en avril dernier, celui-ci avait invité Nicolas Sarkozy à «venir voir la Turquie d’aujourd’hui» plutôt que d’évoquer «sans cesse un voyage qu’il a effectué dans sa jeunesse», précisait Recep Tayyip Erdogan. Ce qu’auraient voulu les officiels turcs, c’est un «vrai voyage» comme celui de quatre jours effectué en décembre par Nicolas Sarkozy en Inde. Avec Carla Bruni, si possible.

Il n’en sera rien. Nicolas Sarkozy passera cinq heures à Ankara pour une «visite de travail», le tout au titre de président du G20, dont la Turquie est membre, et non comme président français.

Du coup, la presse turque ironise, à l’image de Barcin Yinanç dans le quotidien de centre droit, Hurriyet:

«On peut au moins espérer que Nicolas Sarkozy aura 5 minutes avant d’atterrir pour être briefé sur les relations économiques entre la France et la Turquie (…); et puis peut-être encore 5 minutes dans la voiture qui le conduira chez le Premier ministre pour qu’on lui explique comment la Turquie analyse ce qui se passe dans la région (…). Enfin, il pourra peut-être consacrer trois minutes dans le vol du retour pour réfléchir à la Turquie.»

Côté diplomates français, on insiste sur «le verre moitié plein plutôt que moitié vide». «Nicolas Sarkozy avait promis qu’il viendrait lors de la présidence française du G20, il tient sa promesse. La Turquie est même le second pays qu’il visite à ce titre, après les Etats-Unis», justifie l’un des diplomates en poste en Turquie. Avant de reconnaître qu’«il y a deux ans, même cette visite aurait été impensable. Il faut que cela se passe bien, pas la peine de multiplier les risques…»  

Risquée, la visite d’Ankara l’est triplement. D’abord parce qu’elle peut brouiller en France l’image de Nicolas Sarkozy qui a fait de son opposition à l’adhésion turque un marqueur fort de sa politique; d’où l’insistance à préciser que cette visite est conduite dans le cadre de la présidence du G20. Ensuite parce qu’elle a lieu, et ce n’était pas prévu, dans un contexte délicat.

La politique étrangère française (dans le monde arabe, avec l’affaire Cassez, etc.) subit ces jours-ci le feu des critiques. Même si la cause turque n’est pas vraiment populaire en France, un incident diplomatique n’arrangerait rien.

Enfin, les interlocuteurs turcs de Nicolas Sarkozy ont le vent en poupe. Cités à l’envi –et parfois à tort– comme modèle pour le monde arabe, ils ne mettent désormais  plus leurs récriminations dans leur poche. Le Premier ministre turc, Tayyip Erdogan, a déploré jeudi soir le passage éclair de Nicolas Sarkozy: «La Turquie et les relations franco-turques méritent bien plus que cela», a-t-il dit.   

Des relations qui sont délicates. Le désir d’Europe des Turcs est loin d’être aussi vif qu’il l’était et le gouvernement turc n’en fait plus sa priorité depuis plusieurs années, mais ils voient Nicolas Sarkozy comme le fossoyeur de leur ambition européenne.

Angela Merkel, laquelle s’est rendue deux fois en Turquie depuis 2006, a adopté la même position que le Président français, en faveur d’un «partenariat» requalifié depuis peu de «stratégique».

Mais ce sont les propos et l’attitude de Nicolas Sarkozy qui restent dans les mémoires. Son fameux «si la Turquie était en Europe, ça se saurait», en janvier 2005 (qui ignorait l'histoire ainsi que la géographie européenne d’une partie du territoire turc), a fait très mal.

Les révélations extravagantes de Wikileaks ne sont pas non plus passées inaperçues.

On y lit que les conseillers de Nicolas Sarkozy «auraient détourné l'avion du Président pour éviter qu'il voit la tour Eiffel éclairée aux couleurs de la Turquie à l'occasion de la visite du Premier ministre Erdogan». C’est la preuve que le «Président français, petit-fils d’un ottoman juif de Salonique, a un problème personnel avec la Turquie», en concluait un universitaire francophone turc.   

Son utilisation de l’épouvantail musulman turc à des fins de politique intérieure passe mal, aussi.  Résultat: la presse turque est souvent plus que virulente à l’égard de Nicolas Sarkozy.

En 2009, le quotidien Vatan, pourtant loin d’être un brûlot ultranationaliste, affichait la photo du président de la République française, grimé en Hitler et qualifié de «fasciste». Ce qui avait amené l’ambassadeur de France à Ankara à réagir vertement.

Présenté comme chiraquien, l’ambassadeur Bernard Emié était donné partant l’année dernière, puis nommé à Londres fin janvier, il a prolongé son séjour en Turquie pour pouvoir assurer la visite présidentielle, reportée à plusieurs reprises avant d’être annoncée officiellement.

L’homme connaît les colères de Nicolas Sarkozy. Ambassadeur au Liban en 2006 où il a fait preuve d’un réel courage, il avait essuyé l’une de celle-ci au téléphone, lors de la visite de Ségolène Royal à Beyrouth.

Bourreau de travail, mais accessible, Bernard Emié met ses collaborateurs à rude épreuve. Il aime à rappeler la longue liste des personnalités françaises de tous bords qu’il a parfois incitées à venir «voir la Turquie d’aujourd’hui». Et il n’hésite pas à se faire livrer par l’une d’entre elles, sénatrice  de gauche, une quarantaine d’exemplaires du Oui à la Turquie écrit par Michel Rocard (1) afin de les remettre à ses interlocuteurs turcs.

Bernard Emié fait aussi valoir que sous présidence française, l’Union européenne a ouvert deux chapitres dans les négociations d’adhésion –si seule la France s'oppose à l'ouverture de cinq chapitres préjugeant de l'issue finale, l'intégration de la Turquie, l'Union européenne refuse l'ouverture de huit autres tant que la question chypriote n'a pas été réglée.

La rencontre Sarkozy-Erdogan aura donc bien lieu, en toute fin de visite, vendredi. Le plus difficile pour la fin? A l’issue de cet entretien, une «déclaration conjointe» sera faite. Autrement dit, il semble qu’on ait cherché à éviter une conférence de presse du Président français et du Premier ministre turc côte à côte, celle-là même souhaitée par de nombreux journalistes turcs mais redoutée par les diplomates français. Les deux hommes ont plus de points communs qu’on ne peut le croire. «Ce sont deux tempéraments qui aiment passer en force. Aussi imprévisibles l’un que l’autre, ils partagent  la même impétuosité», compare un diplomate européen.

Reste à savoir ce que Nicolas Sarkozy écrira sur le livre d’or du Mausolée du fondateur de la république de Turquie. Il serait étonnant que, là encore,  les mots ne soient déjà prévus. A la virgule près.

Ariane Bonzon

(1) Livre à l'écriture duquel l'auteure de cet article a collaboré.

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Journaliste
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