Le voyage turc dont Sarkozy se serait (peut-être) bien passé
Service minimum. Une «visite de travail» à Ankara et au pas de charge. Cinq heures montre en main. Le tout au titre de président du G20, et non comme président français. Avec la volonté de limiter les risques. Des deux côtés.
- Nicolas Sarkozy et Recep Tayyip Erdogan, lors de la venue de ce dernier à l'Elysée, en juillet 2008. REUTERS/Vincent Kessler -
Ce ne sera pas la visite qu’aurait souhaitée le Premier ministre turc. A Paris en avril dernier, celui-ci avait invité Nicolas Sarkozy à «venir voir la Turquie d’aujourd’hui» plutôt que d’évoquer «sans cesse un voyage qu’il a effectué dans sa jeunesse», précisait Recep Tayyip Erdogan. Ce qu’auraient voulu les officiels turcs, c’est un «vrai voyage» comme celui de quatre jours effectué en décembre par Nicolas Sarkozy en Inde. Avec Carla Bruni, si possible.
Il n’en sera rien. Nicolas Sarkozy passera cinq heures à Ankara pour une «visite de travail», le tout au titre de président du G20, dont la Turquie est membre, et non comme président français.
Du coup, la presse turque ironise, à l’image de Barcin Yinanç dans le quotidien de centre droit, Hurriyet:
«On peut au moins espérer que Nicolas Sarkozy aura 5 minutes avant d’atterrir pour être briefé sur les relations économiques entre la France et la Turquie (…); et puis peut-être encore 5 minutes dans la voiture qui le conduira chez le Premier ministre pour qu’on lui explique comment la Turquie analyse ce qui se passe dans la région (…). Enfin, il pourra peut-être consacrer trois minutes dans le vol du retour pour réfléchir à la Turquie.»
Côté diplomates français, on insiste sur «le verre moitié plein plutôt que moitié vide». «Nicolas Sarkozy avait promis qu’il viendrait lors de la présidence française du G20, il tient sa promesse. La Turquie est même le second pays qu’il visite à ce titre, après les Etats-Unis», justifie l’un des diplomates en poste en Turquie. Avant de reconnaître qu’«il y a deux ans, même cette visite aurait été impensable. Il faut que cela se passe bien, pas la peine de multiplier les risques…»
Risquée, la visite d’Ankara l’est triplement. D’abord parce qu’elle peut brouiller en France l’image de Nicolas Sarkozy qui a fait de son opposition à l’adhésion turque un marqueur fort de sa politique; d’où l’insistance à préciser que cette visite est conduite dans le cadre de la présidence du G20. Ensuite parce qu’elle a lieu, et ce n’était pas prévu, dans un contexte délicat.
La politique étrangère française (dans le monde arabe, avec l’affaire Cassez, etc.) subit ces jours-ci le feu des critiques. Même si la cause turque n’est pas vraiment populaire en France, un incident diplomatique n’arrangerait rien.
Enfin, les interlocuteurs turcs de Nicolas Sarkozy ont le vent en poupe. Cités à l’envi –et parfois à tort– comme modèle pour le monde arabe, ils ne mettent désormais plus leurs récriminations dans leur poche. Le Premier ministre turc, Tayyip Erdogan, a déploré jeudi soir le passage éclair de Nicolas Sarkozy: «La Turquie et les relations franco-turques méritent bien plus que cela», a-t-il dit.
Des relations qui sont délicates. Le désir d’Europe des Turcs est loin d’être aussi vif qu’il l’était et le gouvernement turc n’en fait plus sa priorité depuis plusieurs années, mais ils voient Nicolas Sarkozy comme le fossoyeur de leur ambition européenne.
Angela Merkel, laquelle s’est rendue deux fois en Turquie depuis 2006, a adopté la même position que le Président français, en faveur d’un «partenariat» requalifié depuis peu de «stratégique».
Mais ce sont les propos et l’attitude de Nicolas Sarkozy qui restent dans les mémoires. Son fameux «si la Turquie était en Europe, ça se saurait», en janvier 2005 (qui ignorait l'histoire ainsi que la géographie européenne d’une partie du territoire turc), a fait très mal.
Les révélations extravagantes de Wikileaks ne sont pas non plus passées inaperçues.
On y lit que les conseillers de Nicolas Sarkozy «auraient détourné l'avion du Président pour éviter qu'il voit la tour Eiffel éclairée aux couleurs de la Turquie à l'occasion de la visite du Premier ministre Erdogan». C’est la preuve que le «Président français, petit-fils d’un ottoman juif de Salonique, a un problème personnel avec la Turquie», en concluait un universitaire francophone turc.
Son utilisation de l’épouvantail musulman turc à des fins de politique intérieure passe mal, aussi. Résultat: la presse turque est souvent plus que virulente à l’égard de Nicolas Sarkozy.
En 2009, le quotidien Vatan, pourtant loin d’être un brûlot ultranationaliste, affichait la photo du président de la République française, grimé en Hitler et qualifié de «fasciste». Ce qui avait amené l’ambassadeur de France à Ankara à réagir vertement.
Présenté comme chiraquien, l’ambassadeur Bernard Emié était donné partant l’année dernière, puis nommé à Londres fin janvier, il a prolongé son séjour en Turquie pour pouvoir assurer la visite présidentielle, reportée à plusieurs reprises avant d’être annoncée officiellement.
L’homme connaît les colères de Nicolas Sarkozy. Ambassadeur au Liban en 2006 où il a fait preuve d’un réel courage, il avait essuyé l’une de celle-ci au téléphone, lors de la visite de Ségolène Royal à Beyrouth.
Bourreau de travail, mais accessible, Bernard Emié met ses collaborateurs à rude épreuve. Il aime à rappeler la longue liste des personnalités françaises de tous bords qu’il a parfois incitées à venir «voir la Turquie d’aujourd’hui». Et il n’hésite pas à se faire livrer par l’une d’entre elles, sénatrice de gauche, une quarantaine d’exemplaires du Oui à la Turquie écrit par Michel Rocard (1) afin de les remettre à ses interlocuteurs turcs.
Bernard Emié fait aussi
valoir que sous présidence française, l’Union européenne a ouvert deux
chapitres dans les négociations d’adhésion –si seule la France s'oppose à l'ouverture de cinq chapitres préjugeant de l'issue finale, l'intégration de la Turquie, l'Union européenne refuse l'ouverture de huit autres tant que la question chypriote n'a pas été réglée.
La rencontre Sarkozy-Erdogan aura donc bien lieu, en toute fin de visite, vendredi. Le plus difficile pour la fin? A l’issue de cet entretien, une «déclaration conjointe» sera faite. Autrement dit, il semble qu’on ait cherché à éviter une conférence de presse du Président français et du Premier ministre turc côte à côte, celle-là même souhaitée par de nombreux journalistes turcs mais redoutée par les diplomates français. Les deux hommes ont plus de points communs qu’on ne peut le croire. «Ce sont deux tempéraments qui aiment passer en force. Aussi imprévisibles l’un que l’autre, ils partagent la même impétuosité», compare un diplomate européen.
Reste à savoir ce que Nicolas Sarkozy écrira sur le livre d’or du Mausolée du fondateur de la république de Turquie. Il serait étonnant que, là encore, les mots ne soient déjà prévus. A la virgule près.
Ariane Bonzon
(1) Livre à l'écriture duquel l'auteure de cet article a collaboré.
Mis à jour le 25/02/2011 à 8h30












![G20, Otan, Europe, Syrie, Iran, ce qui attend François Hollande [Les dossiers du quinquennat] G20, Otan, Europe, Syrie, Iran, ce qui attend François Hollande [Les dossiers du quinquennat]](http://www.slate.fr/sites/default/files/imagecache/bloc-alaune/afghanistan_4.jpg)

































Le monde est en train de changer, les évènements gallopent et voilà la France empêtrée dans une discussion sur son identité (terme codé pour dire qu’elle ne veut pas davantage d’Islam sur ses terres) et chère Angela Merkel obsédée par la présence de millions de Turcs chez elle dont elle prétend ne plus savoir en faire (malgé un taux de natalité allemande négatif).
Depuis Attaturk la Turquie a montré sa volonté d’être partie de l’Europe. C’est une chance que n’a pas par exemple les USA, la Chine, l’Inde et le Brésil. A saisir !
Curieusement pour un pays peu connu pour son enthousiasme européen, la Grande Bretagne est en faveur de l’adhésion de ce grand pays en fort dévéloppement économique. Pas toujours fous les Anglais.
Martine Aubry aussi est pour, et pour des raisons encore plus respectables. DSK je ne sais pas. Mais personne ne sait rien de ce que veut DSK (sauf le pouvoir et éventuellement la retraite à 65 ans !)
Ce que je connais de la Turquie ne me donne pas une envie pressante de voir cet immense pays nous rejoindre. D'un côté, le pouvoir, qui me dit on serait une démocratie, me semble dans les mains d'une oligarchie militaire. De l'autre, l'islamisme rampant semble gagner toutes les sphères de la société. Si mes souvenirs sont bons, l'armée et l'état Turque, de temps immémoriaux, a du combattre, et combat toujours, l'infiltration d'éléments ultra religieux. L'impasse historique sur le génocide arméniens et le traitement des communautés chrétiennes me fait douter de la capacité des turques à vivre en harmonie avec des non musulmans.
De plus, l'UE a elle même d'autres chats à fouetter. La stabilisation, la consolidation et la relance du projet Européen devraient être nos priorités. Serait-il sage, à un moment ou le monde musulman, est particulièrement instable que l'Europe s'adjoigne une frontière directe avec l'Irak et une population de 63 millions de musulmans. Donc, prudence...
1/ L'UE n'est pas une île. Elle doit vivre économiquement et politiquement au sein d'une communauté mondiale composée a) de pays plus grands et plus peuplés qu'elle-même (la Chine, l'Inde) qui sont en pleine expansion ce qui n'est pas le cas de l'UE, et b) d'un monde où la problématique islamiste est posée si l'on le veut ou non. L'accession de la Turquie à l'UE confortera considérablement la position de l'UE sur ces deux fronts.
2/ Confrontée à un déclin de sa population (la population de l'Allemagne par exemple, son membre le plus puissant, sera diminuée de presque 50% pendant ce siècle) l''adhésion de quelques 80 millions de personnes dont un nombre considérable d'éduqués et entrepreneurs, aidera à palier à ce problème.
3/ Votre vision de la Turquie est quelque peu passéiste. Depuis l'arrivéé d'Erdogan la Turquie n'est plus "d'une oligarchie militaire" mais une démocratie parlementaire, jeune il est vrai, mais progressive. Dire que "l'islamisme rampant semble gagner toutes les sphères de la société." est faux. Il suffit d'y aller (vous l'avez fait?) pour voir. D'ailleurs, ironiquement, une des bonnes raisons pour faire entrer rapidement la Turquie dans l'UE serait d'assurer un front démocratique et continental contre toute poussée impestive d'Islamisme radical en Turquie.
Nous n'assurions pas l'avenir de notre Union en regardant le passé. Soyez "prudent" si vous voulez. Mais le monde n'a aucune dette envers nous et ne nous attendra pas. A nous de choisir.
Cordialement
Alors que l'Europe est devenue un pays intensément multiculturel et multi-ethnique, la Turquie elle est devenu un pays quasiment 100% musulman ou il ne fait apparemment pas bon appartenir à une minorité ethnique. Ce n'a pas toujours été le cas; du temps de l'empire Ottoman (la Sublime Porte, clé de voûte de l'Islam) et jusque dans les années 50, il y avait des Juifs et des Chrétiens, principalement des Arméniens et des Kurdes. La tendance lourde, l'histoire lente, c'est la purification religieuse de ce pays.
Suivez mon raisonnement SVP: L'Islam traverse une passe particulièrement difficile, sans doute similaire à ce le Christianisme à connu pendant la réforme : un conflit sanglant entre les anciens (cathos) et les modernes (protestants). Nous le voyons sur nos écrans, le monde musulman se fragmente sous nos yeux. Si vous regardez une carte géopolitique, vous constaterez que de la frontière du Maroc à celle de la Turquie, le monde Arabo Musulman est embrasé par des conflits plus ou moins virulents. Que va naître de ce chaos ? La démocratie ? Je suis comme Saint Thomas, j'attends de voir.
À un moment où l'UE est fragilisés dans ses institutions, serait il sage d'intervenir dans un conflit ou, franchement nous ne comprenons rien. L’Iran ( les anciens) et la Turquie ( les modernes), sont toutes les deux en position pour (re) devenir le Califat central. C'est leur aire d'influence naturelle et je prédis que chacun de ces deux pays approchera cette "opportunité" à sa manière. Nous, nous avons plus à perdre qu'à gagner en prenant partie trop tôt.
Il est à mon avis à mon urgent de rien faire... patience.
Quant à 'la provocation de Gaza' vous parlez de laquelle? Celle des Israéliens ou celle d'un pays qui a été le premier - depuis d'autres pays dont des pays européens ont fait pareil - a rappeler au monde les valeurs (nos valeurs) bafouées par Israël depuis des décennies?
Pour finir un scoop! Le roi Arthur et ses chevaliers sont morts.
Sinon la France serait toujours une monarchie. L'Inde serait toujours une colonie anglaise. Le mur de Berlin serait toujours en place.
Ce sont les hommes qui déterminent l'histoire et non le contraire, quoique disent les déterministes. Gandhi, Monnet, Mandela, Gorbatchev et peut-être Obama sont chacun intervenus dans des situations bien déterminées pour les changer irrévocablement.
Notre Europe attend son Gorbatchev. Un homme (ou femme) prêt(e) à sacrifier sa vie politique domestique pour faire sortir un continent des brouillards du passé.
Mes connaissances limitées de l'histoire je les tiens de Fernand Braudel et je m'intéresse principalement à "'histoire lente". Ce que nous dit l'histoire lente de l'Islam, ça ne vous a certainement pas échappé, c'est qu'elle est à la fois en crise et en expansion. J'aime comparer ce mouvement à celui de La Réforme à la Renaissance. L'Islam doit se stabiliser et se moderniser avant que nous puissions envisager intégrer ces pays dans l'UE.
SVP, lisez cet autre article sur Slate.fr : http://www.slate.fr/lien/35041/erdogan-ravive-debat-allemagne-sur-integration . Cela semble confirmer ce que je pense : il n'y a pas de convergence entre notre projet de société et celui de la Turquie.
Je partage par contre vos espoirs et votre vision pour une Europe fédérale (si j'ai bien compris).
Bien cordialement,