Monde

Libye, il est temps d'intervenir

Slate.com, mis à jour le 18.03.2011 à 5 h 46

Le Conseil de sécurité des Nations Unies autorise des frappes aériennes contres les troupes de Kadhafi.

Après les combats à Benghazi Asmaa Waguih / Reuters

Après les combats à Benghazi. REUTERS / Asmaa Waguih

Le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté dans la nuit du jeud 17 au vendredi 18 mars une résolution autorisant le recours à la force contre le régime du colonel Mouammar Kadhafi. Cette résolution adoptée avec 10 voix pour et cinq abstentions dont la Chine, la Russie et l'Allemagne permet l'instauration d'une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye. Des raids français, anglais et américains pourraient intervenir dans les prochaines heures afin de prouver au régime de Tripoli la détermination de la communauté internationale.

A Benghazi, dernier fief des rebelles à un millier de kilomètres à l'est de Tripoli, la décision de l'ONU a été célébrée par des tirs de joie et des coups de klaxons. Après l'adoption de la résolution, le vice-ministre des Affaires étrangères libyen Khaled Kaaim a indiqué que son pays était prêt à un cessez-le-feu sous condition tout en estimant que la décision de l'ONU menaçait son unité.

Nous republions un article de Slate.com qui dès le mois de février réclamait une intervention militaire aux côtés des insurgés.

 

Lors de son discours bizarre et incohérent prononcé mardi 22 février, le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a au moins clarifié une chose: il est prêt à massacrer son propre peuple si cela lui permet de survivre.

Cela confirme ce que de nombreux observateurs ont déjà souligné, la Libye est passée d'un type de conflit à un autre. Le modèle le plus approprié pour le décrire n'est pas les révolutions égyptienne ou tunisienne mais plutôt la Bosnie, le Kosovo et l'Irak après la première guerre du Golfe –des guerres civiles dans lesquelles les dirigeants ont perpétré et prémédité des tueries en masse de non combattants.

A peine quelque jours après le début des manifestations en faveur de la démocratie, le nombre de morts a déjà atteint le millier selon plusieurs estimations. Il est probable que cela soit pire, rappelant la destruction par le président syrien Hafez el Assad de la ville de Hama en 1982 qui avait fait au moins 10.000 victimes. Pour empêcher une telle tragédie de se reproduire, la communauté internationale –plus particulièrement les Etats-Unis, l'ONU et l'Otan– doivent intervenir.

La réponse internationale à la crise libyenne a jusqu'à maintenant manqué à la fois de vision et de résolution. Les réactions initiales, avec leur vocabulaire convenu, exprimaient «de grandes préoccupations» et demandaient «de faire preuve de retenue». Des termes qui n'étaient pas à la mesure de la gravité des crimes commis. Washington a menacé de prendre «toutes les mesures appropriées» mais les officiels occidentaux ont été lents à indiquer ce que cela pourrait être. Le sentiment général est que les Etats-Unis et leurs alliés ont des moyens de pression limités.

Nous sommes pourtant bien au-delà de faire pression. Kadhafi et sa famille ne semblent pas d'humeur à négocier ou à accepter un compromis. Ils ont promis de combattre «jusqu'à la dernière goutte de sang». L'objectif ne doit donc pas être de faire pression sur Kadhafi et ses fils, mais de soutenir les forces pro-démocratiques et d'encourager les défections au sein du régime. L'objectif n'est plus le changement, mais le changement de régime.

Les défections au sein du régime vont se multiplier si l'opposition continue à gagner du terrain. D'ores et déjà, le gouvernement a perdu le contrôle d'une partie de son territoire et Benghazi, la deuxième ville du pays, est aux mains des forces hostiles à Kadhafi. La dynamique en faveur de l'opposition va continuer à grandir si la communauté internationale ne reste pas observatrice mais devient actrice.

Que peut-on faire?

Le temps est venu pour les politiques de faire preuve d'audace et de créativité. Pour commencer, l'Otan doit agir rapidement pour créer une zone d'interdiction de vols au-dessus de la Libye et envoyer un message fort au régime en l'empêchant d'utiliser des hélicoptères et des avions pour bombarder et mitrailler des civils. Les Etats-Unis et leurs alliés européens doivent geler les actifs des officiels libyens et doivent envisager d'autres sanctions ciblées. Pendant ce temps-là, la communauté internationale doit aussi faire savoir que tous les individus impliqués dans les atrocités seront poursuivis devant le Tribunal pénal international tandis que les figures du régime qui rallieront l'opposition se verront accorder l'amnistie.

Si le conflit menace de se transformer en une véritable guerre civile et que le nombre de mort se compte en dizaine de milliers, l'ONU doit envisager des mesures plus radicales comprenant l'autorisation de déploiement de troupes de la paix pour protéger les civils dans l'est du pays.

A un tel moment critique, il est dommage que l'aventurisme destructeur de l'administration Bush en Irak ait sali la notion d'ingérence humanitaire. De façon compréhensible, le monde est méfiant des interventions agressives des occidentaux dans les affaires d'autres Etats. La Libye en ce sens, est un test critique de l'efficacité à la fois de l'ONU, de la protection humanitaires et des lois internationales.

Sous le chapitre VII de la charte des Nations unies, l'organisation a le mandat pour intervenir, quand c'est approprié, et de répondre «à toute menace contre la paix, atteinte à la paix et acte d'agression». Invoquer le chapitre VII serait un bon premier pas pour faire avancer le débat sur les outils politiques à utiliser et pour internationaliser le mode de réponse en accord avec les conventions internationales.

La «responsabilité de protéger» donne également d'autres possibilités d'actions. Durant le Sommet mondial de l'ONU en 2005, les Etats membres ont unanimement affirmé que «chaque Etat a la responsabilité de protéger ses populations contre le génocide, les crimes de guerre, le nettoyage ethnique et les crimes contre l'humanité». Au paragraphe 139 du document publié à l'issue du Sommet, les Etats ont affirmé être prêts à prendre des actions collectives «au bon moment et de façon décisive» si les nations «échouent manifestement» à protéger leurs populations contre les crimes contre l'humanité. En ne protégeant pas sa population et en prenant aussi une part active et des actions publiques pour mener une guerre contre son propre peuple, la Libye a renoncé à sa souveraineté.

Il y aura bien sûr des conservateurs adeptes de la real politik qui vont nous expliquer que ce n'est pas notre combat et des gens de gauche qui ne pourront pas ne pas dénoncer l'impérialisme américain. Malheureusement, nul autre que les Etats-Unis a la capacité de stopper une tuerie de masse de cette ampleur. Et cela doit être la principale priorité.

La Libye n'est pas le seul enjeu. L'ensemble de la région est à la fois en train de renaître à la vie et de se disloquer. Dans le monde arabe, les gouvernements utilisent des niveaux de violence particulièrement dérangeants contre des manifestations pacifiques et tant que leur survie sera en jeu, ils continueront à le faire. Avant que la région sombre dans une série de guerres civiles ou pire encore, la communauté internationale a la possibilité, en Libye, de faire un important précédent et de sauver des milliers de vies par la même occasion.

Agir de façon agressive sur le plan international est risqué. Mais se satisfaire de dénonciations sans effets de Kadhafi est aussi risqué. C'est aussi la meilleure façon d'avoir un conflit long. Dans l'absence d'alternatives, la responsabilité de protéger nécessite parfois la responsabilité d'intervenir. Et avec le régime déclarant, avec une clarté incontestable, son intention de tuer, il est temps d'intervenir, maintenant.

Shadi Hamid , directeur de recherche au Centre Brookings Doha et membre du Centre Saban pour la politique au Moyen-Orient à la Brookings Institution.

Traduit par Eric Leser

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