Monde

Tirons les leçons de 1848 pour interpréter les révolutions arabes de 2011

Anne Applebaum, mis à jour le 23.02.2011 à 11 h 17

Chaque révolution est différente. Mais, comme les soulèvements européens de 1848, les révoltes arabes de 2011 sont complexes et leurs conséquences, imprévisibles.

Märzrevolution - 19. März 1848 - Berlin via Wikimedia Commons, domaine public

Märzrevolution - 19. März 1848 - Berlin via Wikimedia Commons, domaine public

«Chaque révolution doit être évaluée dans son contexte propre et chacune a eu des conséquences spécifiques. Les révolutions se sont étendues d’un point à un autre. Elles sont parfois entrées en résonance les unes avec les autres […] Mais chacune s’est déroulée de manière différente. Chacune a eu ses héros, ses crises. En conséquence, chacune développe son propre récit.»

Voilà qui pourrait constituer le premier paragraphe d’une histoire des révolutions arabes de 2011. Pourtant, ce texte est tiré de l’introduction du livre sur les révolutions européennes de 1848 écrit par Peter N. Stearns.

Au cours des dernières semaines, beaucoup d’analystes, moi compris, ont tracé des parallèles entre les foules de Tunis, Benghazi, Tripoli ou du Caire et celles de Prague et Berlin il y a vingt ans. Il existe pourtant une différence majeure entre ces deux époques. Les soulèvements qui ont mis fin au communisme se ressemblaient tous car ils ont été déclenchés, et rendus possibles, par un seul et même évènement politique, la décision brutale prise par l’Union soviétique de ne plus soutenir les dictateurs locaux.

Au contraire, les révolutions arabes sont le produit de bouleversements multiples d’ordre économique, technologique et démographique, et elles prennent des formes très différentes. Dans ce sens, elles font davantage penser à 1848 qu’à 1989.

Si les protestataires de 1848, largement issus de la classe moyenne, étaient plus ou moins inspirés par les idées progressistes, le nationalisme et un désir de démocratie, ils avaient, comme les arabes aujourd’hui, des objectifs très différents d’un pays à l’autre.

En Hongrie, ils voulaient échapper au joug de l’Autriche des Habsbourg en gagnant leur indépendance. Dans ce qui devint plus tard l’Allemagne, ils cherchaient à unifier les germanophones pour créer une nouvelle nation. En France, ils voulaient renverser à nouveau la monarchie. Dans certains pays, la révolution a déclenché des affrontements d’ordre ethnique. Ailleurs, c’est une intervention extérieure qui a ramené le calme.

En réalité, la plupart des révoltes de 1848 ont échoué. Les Hongrois ont réussi à chasser les Autrichiens, mais seulement pour une courte période, l’Allemagne ne s’est pas unifiée et la république créée par les Français s’est écroulée quelques années plus tard. On a rédigé des Constitutions qui ont ensuite été oubliées. Des monarques ont été renversés puis sont revenus au pouvoir. Selon l’historien A. J. P. Taylor, 1848 fut un moment où «l’histoire arriva à un tournant qu’elle ne parvint pas à prendre».

Pourtant, à plus long terme, les idées défendues en 1848 ont fini par s’enraciner dans les sociétés et certains projets révolutionnaires sont devenus des réalités. A la fin du XIXe siècle, le Chancelier Otto von Bismarck avait unifié l’Allemagne et la France avait fondé la Troisième République. Quant aux nations dominées par les Habsbourg, elles prirent définitivement leur indépendance après la Première Guerre mondiale.

En 1849, certaines révolutions de 1848 semblaient avoir eu des conséquences catastrophiques, mais en 1899 ou en 1919, on avait assez de recul pour comprendre qu’elles annonçaient de profonds changements.

Dans le monde arabe, des peuples très différents, qui ont chacun leurs aspirations, participent à des manifestations qui doivent être analysées «dans leur contexte propre», comme l’expliquait Stearns.

En Egypte, il est possible que les décisions de l’armée aient eu autant d’importance que les protestations de la foule. Au Bahreïn, le conflit entre chiites et sunnites occupe une place centrale dans les troubles actuels. Le rôle de ce que nous appelons «l’islam» n’a rien à voir dans des pays aussi différents que la Tunisie et le Yémen. En Libye, le régime a montré qu’il était prêt à utiliser la violence de manière massive et indiscriminée, ce que d’autres gouvernements se sont refusés à faire.

Il serait facile de regrouper tous ces évènements et d’en parler comme d’une seule et unique «révolution arabe», mais les différences qui séparent ces pays vont peut-être se révéler plus importante que ce qui les rapproche.

Il est également tout à fait possible qu’en 2012, certaines de ces révolutions semblent avoir été des échecs. D’autres dictateurs prendront peut-être le pouvoir, la démocratie ne parviendra pas à s’implanter durablement, ou les conflits ethniques vont dégénérer en affrontements.

Comme en 1848, un changement de système politique pourrait prendre beaucoup de temps, et il ne sera peut-être même pas le résultat des soulèvements populaires actuels. Comme je l’ai écrit il y a quelques semaines, la négociation est souvent un moyen plus efficace et moins dangereux de céder le pouvoir. Certains dictateurs de la région finiront peut-être par le comprendre.

D’un autre côté, observer les évènements actuels par le prisme de 1848 permet de remettre les choses en perspective.

Au plus fort des manifestations du Caire, bien installée chez moi, j’ai regardé Hosni Moubarak s’exprimer à la télévision égyptienne. Je le voyais parler, j’écoutais la traduction, je voyais les réactions de la foule. Pendant quelques instants, j’ai pu m’imaginer que je regardais la révolution se dérouler en temps réel. Mais en fait, je ne voyais que ce que les caméras voulaient bien me montrer et des évènements tout aussi importants m’échappaient complètement. Comme les négociations menées en coulisse par les militaires, par exemple.

La télévision crée l’illusion d’assister à un récit plus ou moins linéaire et donne l’impression que ce qu’on nous raconte a un début, un milieu et une fin. Mais les choses ne se passent pas comme ça dans la réalité. Et elles ne se sont pas passées comme ça en 1848. Il ne faut jamais oublier que l’histoire progresse de manière confuse, contradictoire et imprévisible, tout comme les évènements qui sont en train de s’écrire sous nos yeux.

Anne Applebaum

Traduit par Sylvestre Meininger

Anne Applebaum
Anne Applebaum (77 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte