Culture

True Grit, le savoir-frère des Coen

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 12 h 17

Le quinzième long métrage d'Ethan et Joel Coen est un délice dont il ne faut pas se priver. Un bon western, et encore plus que ça.

Jeff Bridges et Hailee Steinfeld, dans True Grit / Paramount Pictures

Jeff Bridges et Hailee Steinfeld, dans True Grit / Paramount Pictures

Il y a comme ça des films-cadeaux, des films-gâteaux. Des séances où on se retrouve à déguster chaque instant, en se rassasiant les yeux. Avec True Grit, les frères Coen offrent un tel festin, et on ne voit pas bien quelle raison il y aurait de s’en priver. La réussite du quinzième long métrage des Minnesota Brothers gagne son pari grâce à un coup double et un heureux changement de pied.

Le coup double se met en place dès le début. La voix off de l’héroïne qui cadre le contexte propice à l’action et à la vengeance, la découverte de la ville et de ses habitants hauts en couleurs affirment que les réalisateurs ont choisi de prendre le genre au sérieux. Ce «sérieux» s’établit en trouvant plan après plan, ambiance après ambiance, accessoire après accessoire, porte de saloon après crosse de revolver, le juste alliage de l’imagerie du western et de l’authenticité de reconstitution. On est à la fois en terrain connu (les icônes hollywoodiennes de la conquête de l’Ouest) et en territoire crédible, où la boue, le manque de lumière et d’hygiène, les matériaux frustes des pionniers donnent de la présence au cadre comme à ceux qui l’habitent.

Entre classicisme et facétie post-moderne

Mais en même temps, et c’est l’autre versant du coup double, le film construit une certaine distance avec ses références, distille ironie et variation à l’égard des règles canoniques du genre.

A commencer, bien sûr, par son héroïne, la jeune Mattie Ross, adolescente tête de pioche mais tête bien faite, pas spécialement jolie mais dotée d’un tempérament de Zazie dans l’Arkansas. C’est elle qui embauche un chasseur de prime sur le retour qui semble avoir vu tous les westerns depuis The Great Train Robbery (1903, en vidéo ici), pour l’aider à venger son père assassiné par un méchant qui a rejoint des truands en territoire indien pour se planquer.

Voilà pour la mise en place de l’alliance d’une héroïne hors normes et d’un personnage perclus d’encore plus de références que de rhumatismes, que Jeff Bridges affligé du bandeau de John Wayne (ou de John Ford et de Raoul Walsh) se régale à interpréter.

Passés les premiers moments, adroitement réjouissants, là se situe aussi le premier écueil auquel est confronté True Grit: la trop grande habileté de ses réalisateurs, leur capacité à user et abuser des ressources de la parodie et du second degré.

Tandis que Mattie (Hailee Steinfeld) et le vieux Cockburn franchissent la rivière, qui est aussi bien la frontière états-unienne et la limite du territoire des fictions, pour s’enfoncer dans le monde de l’aventure, il se confirme séquence après séquence, péripétie après péripétie, que les Coen se sont cette fois astreints à un strict équilibre entre classicisme et facétie postmoderne. Et qu’ils avaient tout à y gagner, et les spectateurs avec eux.

Ils y sont bien aidés par un troisième larron qui s’est joint à l’expédition, le prétentieux Texas Ranger campé avec énormément de talent modeste par Matt Damon quasi-méconnaissable. Le porte-à-faux permanent entre les trois personnages a la vertu d’empêcher la réalisation de s’installer dans le confort du simple récit d’aventures, comme dans les facilités de la dérision.

L’autre renfort dont les auteurs du film tirent le meilleur parti tient à la splendeur des lieux, et à un beau travail –extrêmement classique pour le coup– de l’image, où officie le vieil acolyte des Coen Roger Deakins, qui s’était déjà très brillamment frotté à l’univers du western, mais d’une toute autre manière, avec L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford en 2007. 

Dès lors, cette traversée des plaines et des forêts, des attaques et des trahisons, des réminiscences et des coups de stetson peut s’offrir tous les morceaux de bravoure, et ne s’en prive pas.

Plus qu'un divertissement

Même un joyeux salut au si beau «transwestern» de Jim Jarmusch, Dead Man, avec la rencontre du l’homme-ours, ne fait pas dévier la marche en avant du film, et lui laisse tout loisir de sculpter d’improbables vilains, de savoureux retournements.

Bref tout va bien. Mais Ethan et Joel C. n’auraient signé là qu’un divertissement de qualité, ce qui est tout à fait honorable, et plutôt rare. Ils cherchent plus et mieux, et l’accomplissent au cours du dernier mouvement du film.

Alors que, comme il est dit d’ailleurs par les dialogues, tout cela ne mène plus nulle part, voici que le film change d’échelle et de registre. Il quitte l’espace du western qu’il a si bien réinventé pour déployer les profondeurs et les affres du mythe. Je veux dire d’une mythologie beaucoup plus archaïque que la geste de la construction de la nation américaine ou de l’exaltation de l’homme conquérant la nature. C’est quelque chose de beaucoup plus sombre et tragique, c’est La Jeune Fille et la mort, c’est la quête éperdu d’un vieillard à bout de force pour que le souffle de la jeunesse ne s’éteigne pas.

Et c’est tout le film qui est rétrospectivement éclairé de la froide lumière d’un Voyage d’hiver. Le cadeau n’en est moins beau, au contraire. 

Jean-Michel Frodon 

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Critique de cinéma
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