Monde

Oprah Winfrey pour cible

Moisés Naím, mis à jour le 24.02.2011 à 5 h 40

De très sérieux universitaires voient dans l'action humanitaire de cette femme noire qui fait partie des cent personnes les plus influentes du magazine Time, une perversion de la mondialisation et du capitalisme! A Yale aussi, on délire.

Oprah Winfrey Fred Prouser / Reuters

Oprah Winfrey Fred Prouser / Reuters

Ce qui se passe dans le monde arabe est édifiant. Des événements dont les conséquences sont aussi importantes que la récession qui fait que des millions de personnes sont sans emploi. Mais si, comme moi, vous changeriez bien de sujet l’espace de quelques minutes, cette chronique est faite pour vous. Je vous propose de parler d’Oprah Winfrey, la productrice et présentatrice américaine qui, selon le magazine Time, fait partie des 100 personnalités plus influentes du XXe siècle – et que la chaîne CNN considère comme la femme la plus puissante au monde!

Ce besoin de répit en ces temps incertains et l’intérêt porté à Oprah Winfrey ne sont pas exclusivement miens: la prestigieuse Université Yale organise cette semaine une conférence très sérieuse intitulée «L’Oprah planétaire: la célébrité en tant qu’icône transnationale». Dans l’une des séances, on abordera «l’Iconographie d’Oprah: une dimension mondiale à la race et à la condition de femme». Une autre discussion aura pour thème «Les thérapies d’Oprah: l’aide et l’intervention en Haïti». Une troisième s’intitule «Exporter Oprah. Philanthropie et autonomisation dans le géopolitique actuel».

Conférence de Yale: pas de répit pour les intellectuels

La professeure d’université Diane Negra, de la University College de Dublin, présentera ses travaux sur «Le post-féminisme transnational à la télévision de jour dans l’Irlande post-Tigre celtique» (si, si, c’est bien ça!). La professeure Negra examine «l’anxiété qui s’accumule dans un pays [l’Irlande] profondément affecté par la crise économique à cause du discours d’émancipation féminine généré aux Etats-Unis». Diane Negra conclue (si j’ai bien compris sont propos), que la crise «renforce et diminue à la fois l’autorité d’Opra Winfrey en Irlande».

J’ignorais que la femme la plus belle du monde était Aishwarya Rai, une séduisante actrice indienne (je croyais ce titre réservé aux vénézuéliennes). Mais il s’avère qu’Oprah Winfrey l’a dit, et elle a sans doute dit vrai. C’est ce qui a dû pousser Radikha Parameswaran, professeure à l’Université de l’Indiana, à écrire une analyse en vue de la conférence. Son titre: «Les rencontres de la célébrité mondiale: Aishwarya Rai (et l’Inde), entre dans l’orbite d’Oprah (et de l’Amérique)». Cette dame estime que le passage de la belle actrice indienne dans l’émission d’Oprah a fait d’elle une «ambassadrice culturelle de sa nation»… Ce qui sert de base à Radikha Parameswaran pour «explorer les implications profondes (…) du croisement entre les constructions du pouvoir de genre [Ndt: comprendre féminin], la nation et la mondialisation».

Les aides d’Oprah sont contre-productives

En lisant les résumés de ces exposés, on devine que ces intellectuels invités par le Département d’études sur les femmes, le genre et la sexualité de la très renommée Université Yale ne portent pas vraiment Oprah Winfrey dans leur cœur. Non seulement ils semblent ne pas apprécier son émission télévisée, mais ils abhorrent sa volonté de faire le bien. Après avoir énuméré les immenses dons et actions philanthropiques d’Oprah Winfrey, la professeure Janice Peck les critique vigoureusement. Elle explique qu’ils reflètent l’«agenda» des blanches de classe moyenne et moyenne supérieure qui constituent la majorité des téléspectatrices d’Oprah Winfrey. Selon Janice Peck, les efforts de la présentatrice visant à venir en aide à autrui – notamment à des petites africaines pauvres et à la communauté afro-américaine aux Etats-Unis –, elle favorise les initiatives privées et le dépassement de soi au détriment du «financement public et de la responsabilité collective vis-à-vis du besoin de s’occuper des problèmes de la société».

Roopali Mukherjee, du Queens College (Université de New York), lance une autre offensive sévère dans ce sens. Elle entend nous éclairer sur son point de vue dans l’introduction de sa présentation: «L’Oprah planétaire est un signifiant éloquent, un marqueur des changements stupéfiants de la manière dont la négritude entrepreneuriale contribue aux stratégies disciplinaires et gouvernementalisées du néolibéralisme mondialisé». Vous avez pigé? La professeure Mukherjee explique en outre qu’Oprah Winfrey «incarne l’interaction ironique entre les subjectivités mercantilisées et la justice sociale, entre les médias internationaux, l’entreprise néolibérale et la politique».

Un peu de relativité

Dans ces conditions, je crois qu’il vaut mieux refocaliser notre attention sur les révolutions qui s’opèrent dans le monde arabe. J’aimerais toutefois préciser trois choses au préalable. Premièrement, notez que pour faire des études à l’Université Yale, il faut débourser quelque 55.000 dollars par an. Deuxième point: Oprah Winfrey réunit près de 6 millions de téléspectateurs. En Chine, Chen Luyu anime un programme du même genre, regardé par 140 millions de personnes! Enfin, quel est le rapport entre le rappeur haïtien Wycleef Jean et tout cela? Aucun, semble-t-il. Pourtant, l’un des sujets au programme de la conférence consacrée à Oprah Winfrey concerne Wycleef Jean et ses impacts sur «la politique transnationale à l’époque contemporaine».

Bon, comment évolue la situation en Libye?

Moisés Naím

Traduit Par Micha Cziffra

Photo: Oprah Winfrey Fred Prouser / Reuters

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