Pourquoi Kadhafi est-il toujours resté colonel?

Mouammar Kadhafi Vasily Fedosenko / Reuters

Mouammar Kadhafi. REUTERS / Vasily Fedosenko

Parce que d'après le dictateur, c'est le peuple qui commande et il n'a pas besoin de titre ronflant...

Inspirés par les soulèvements populaires chez leurs voisins égyptiens et tunisiens, les Libyens sont descendus cette semaine dans la rue pour protester contre la corruption du gouvernement, et demander des réformes économiques. Le régime autocratique de Mouammar Kadhafi est sur le fil du rasoir. Mais si Kadhafi se dirige vers la sortie, il emportera l'étrange modestie de son grade militaire avec lui. En 2003, Slate s'était demandé pourquoi le dictateur n'avait jamais pris la peine de modifier son rang de colonel pour quelque-chose de plus impressionnant. Cet article est reproduit ci-dessous.

***

Il reste un mystère en Libye: pourquoi Kadhafi n'est-il que colonel? Parce que, et Kadhafi insiste là-dessus, dans la société utopique libyenne, c'est le peuple qui commande, et il n'a donc pas besoin d'un titre ronflant.

Évidemment, ce fut le Capitaine Kadhafi qui prit le pouvoir en 1969, après un coup d'État, à l'âge incroyablement jeune de 27 ans. Il éleva immédiatement son grade à celui de colonel. Mais il ordonna aussi la création d'un État révolutionnaire, où le peuple était son propre chef, et où aucun pouvoir parlementaire, ni éxécutif, n'étaient nécessaires. Kadhafi présenta cela comme «la solution finale au problème de l'appareil gouvernemental», comme il l'expliquait dans son manifeste du «Livre vert»: «Les parlements ont été une barrière légale entre les peuples et l'exercice de l'autorité. C'est une théorie obsolète, et une expérience périmée.» Comme alternative, Kadhafi proposait son «heureuse découverte d'un chemin vers la démocratie directe»; les citoyens libyens auraient le pouvoir grâce à tout un ensemble de congrès populaires et de comités.

Aujourd'hui, le rapport du Département d'État concernant les droits de l'Homme en Libye décrit le pays comme une «dictature» excessivement hiérarchique, avec un «système de surveillance généralisé et complexe qui surveille et contrôle les activités des individus.» Mais en phase avec sa rhétorique originelle d'un pouvoir au peuple, Kadhafi n'a jamais prétendu à aucun titre – que ce soit celui de président, de général, ou de premier ministre.

Si les médias parlent toujours de Kadhafi comme d'un colonel – que ce soit par habitude, ou parce qu'ils n'ont pas de meilleure option – la Libye a, pour sa part, cessé de le faire voici plusieurs années. A la place, il est mentionné par un très humble «Frère Guide et Maître de la Révolution». (Voir par exemple le site officiel du Frère Guide.)

Kadhafi n'est pas le seul militaire au rang intermédiaire à n'avoir jamais pris de galons après s'être emparé violemment du pouvoir. L'égyptien Gamal Abdel Nasser, parrain intellectuel de Kadhafi, est devenu président, mais n'a jamais dépassé le grade de colonel. Et Jerry Rawlings, l'homme fort du Ghana pendant de nombreuses années, au pouvoir pendant près de 20 ans, n'a jamais eu un titre militaire plus élevé que celui de lieutenant de l'aviation.

Eric Umansky

Traduit par Peggy Sastre