Ces études à la con qui nous prennent pour des connes

Une poupée suspendue devant une maison inoccupée à Constitucion city au Chili, le 7 mars 2010. REUTERS/Ivan Alvarado

Une poupée suspendue devant une maison inoccupée à Constitucion city au Chili, le 7 mars 2010. REUTERS/Ivan Alvarado

Les dangers du neurosexisme à travers le portrait-robot de «Gwendoline», LA femme telle qu'elle est décrite par des pseudo-études scientifiques.

Mi-janvier, le psychologue évolutionnaire, Jesse Bering, a écrit un article pour Slate.com, où il présentait quatre manières dont les femmes avaient évolué pour se protéger des viols lorsqu’elles ovulaient.

Son article a déclenché de violentes critiques, au sein de Slate et sur des sites scientifiques notamment. Plusieurs journalistes de Double X, le site féminin de Slate, ont écrit une réponse à son article, et Jesse Bering a lui-même écrit une réponse à ces critiques.

Nous publions en même temps le premier article de Bering, une des réponses de Double X, la réponse aux réponses de Bering, ainsi qu’un article de Peggy Sastre sur le problème des féministes avec la psychologie évolutionnaire et enfin un article de Titiou Lecoq qui porte plus généralement sur les études scientifiques et «la femme».

***

Les études pseudo-scientifiques à la con mettent en général en place un protocole pas intelligent et en tirent des conclusions débiles. Parmi leurs sujets de prédilection, il y a la femme. Pas les femmes comme groupes hétérogènes, l’étude à la con n’aime pas l’hétérogénéité, mais la femme, ce mystère directement débarqué de Vénus.

Quand on en lit une par semaine, un peu par hasard, sans faire gaffe, parce qu’on a cliqué sur la home de yahoo, entre le café et youtube, on ne se rend pas compte du nombre de postulats qui se cachent derrière. Mais si on les compile, on peut dresser un portrait saisissant de la femme.

Le portrait-robot de Gwendoline

Ces dernières années, nous, l’humanité, avons nettement progressé dans la mise à jour des mécanismes qui commandent la créature féminine que nous appellerons Gwendoline. (Si toutes les femmes fonctionnent de la même manière, on peut bien leur donner un prénom générique.) Nous savons désormais que:

- La femme est moins méfiante que l’homme par nature. Pas du tout à cause de sa naïveté de douce enfant mais à cause de ses hormones. C’est la testostérone qui produit la méfiance. Mais attention, ne soyons pas caricaturaux, juste avant l’ovulation, Gwendoline a un pic de testostérone, à ce moment de son cycle elle devient donc plus méfiante. Pas de bol, c’est aussi le moment où elle a besoin de trouver un partenaire sexuel. Comme le conclut le New York Times: «Messieurs, vous saviez que les femmes étaient complexes mais c’est encore pire que ce que vous pensiez: au moment où vous êtes le plus désiré, on vous fait le moins confiance.»

- Faisant fi de la complexité du rapport aux autres (RIP Jacques Lacan), une étude nous explique que Gwendoline, quand elle ovule, elle est attirée par des visages très virils alors qu’en phase lutéale elle est attirée par des hommes plus doux. 

- Les envies de shopping de Gwendoline dépendent également de son cycle menstruel. (Là, ce qui est fascinant c'est qu’on n’est pas loin de nous expliquer que l’activité shopping se trouve dans le cerveau archaïque de la femme.) En gros, la femme est plus rationnelle après l’ovulation, donc si elle décide de se payer une paire de Louboutin, c’est évidemment parce qu’elle est en phase lutéale.

- La femme heureuse en couple dormirait mieux que celle qui vient de se faire larguer. C’était bien la peine de monter un protocole expérimental pour ça. (Par contre, on a évidemment mené l’expérience que sur des femmes puisqu’on sait que l’homme, cet être primaire, dort quand il est fatigué.)

- La femme qui ovule marche avec les genoux rapprochés (ce qui expliquerait les poses de bien des blogueuses mode). A moins que ce soit parce qu’elle vient de s’acheter des Louboutins avec 12 cm de talons.

- Les femmes les plus fertiles ont davantage envie de tromper leurs partenaires. Et ouais. De là à dire que la sexualité de Gwendoline se résume à son envie d’enfant, il n’y a qu’un pas.

- Gwendoline est également une sorcière puisque son ovulation modifie le comportement des hommes. Une étude faite sur des strip-teaseuses prouve que les hommes donnent plus de pourboire aux femmes en pleine ovulation parce qu’elles leur envoient des signaux inconscients et qu’ils éprouvent le besoin de les protéger. 

- L’homme, Gwendolino, ne pourra jamais comprendre Gwendoline. Le cerveau féminin étant différent, il crée une réalité différente.

- Gwendoline est neurologiquement plus douée pour le langage que pour les maths.

- Le cerveau de Gwendoline est beaucoup plus sensible au stress que celui de Gwendolino parce que depuis des siècles, face au danger, elle flippe pour ses enfants, alors que Gwendolino met en place des stratégies pour sauver sa peau.

Qu’est-ce qui ressort de tout ça? Que certains comportements de Gwendoline sont entièrement le résultat de sa biologie. Qu’on peut la mettre dans n’importe quel environnement, ça ne change rien, elle n'y peut rien, elle est biologiquement déterminée. C’est inné. Si mises bout à bout, on se rend bien compte qu’il y a quelque chose qui déconne, le plus inquiétant, c’est que la plupart des idées propagées par ces études sont en train de passer pour des vérités absolues. (Il n’y aura qu’à voir certains commentaires en bas de cet article.) D’ailleurs, samedi 5 février, Eric Zemmour disait comme une évidence:

«Le pouvoir attire les femmes, c’est dans leur cerveau archaïque.»

Sauf que voilà, il y a un problème: toutes ces études sont fausses. Elles ne sont pas un peu mi-fausses, mi-vraies, elles sont totalement inexactes.

Parfois, la science repose aussi sur des présupposés, c’est ce qu’on appelle à l’heure actuelle le neurosexisme. Et surtout, on commence à peine à se rendre compte de la complexité de ces phénomènes que l’étude à la con aime simplifier au maximum.

Quand on se penche un peu plus sur ces expériences, on s’aperçoit qu’elles sont menées sur très peu d’individus. Au maximum dans les 400. Pour l’étude sur les strip-teaseuses, sur 18 filles. Or, quand on refait ces expériences sur plus de mille personnes, plus aucun résultat probant n’en sort. Logique mathématique. En fait, il y a autant de différences neurologiques entre un homme et un homme qu’entre une femme et une femme qu’entre un homme et une femme. Evidemment, si vous avez construit votre protocole pour distinguer les hommes/ les femmes, vous finirez par trouver des différences, mais en réalité elles ne prouvent rien.

Explication d’un cas précis: Gwendoline ne sait pas lire une carte

Décortiquons un cas complet qui va enchanter mes patrons puisqu’il vient de Slate.fr.

Le titre: «Les femmes ne savent pas lire les cartes, mais elles les mémorisent mieux».

C’est tiré d’un article du Dailymail s’inspirant lui-même d’une étude mexicaine où l’on a envoyé des hommes et des femmes chercher des champignons. Version Slate.fr ça donne:

«Les hommes comprennent mieux les itinéraires, mais la gent féminine en conserve un bien meilleur souvenir.»

Et donc:

«Cette nouvelle lecture de la cartographie mentale selon les sexes remettrait donc en cause le fameux lieu commun: au bout du compte, le "sexe faible" se repérerait mieux dans l'espace, et serait donc plus fiable pour arriver à destination.»

En réalité, ce n’est pas ce que dit le Dailymail qui insiste sur le fait que les hommes se basent sur une représentation globale de l’espace et les femmes sur des indices présents dans le parcours. Une différence qui s’expliquerait par le fait que les hommes étaient des chasseurs et les femmes des cueilleuses, répartition préhistorique qui se retrouverait dans la structure actuelle de nos cerveaux. (C’est ce qu’on appelle de la psychologie évolutionniste.)

Que ce soit dans la version Slate.fr ou Dailymail, une chose reste absolument certaine: le cerveau des hommes et celui des femmes sont différents de naissance.

Sauf que tout cela est faux.

Je sais. C’est un choc.

Une étude identique a été faite au Canada mais sur une période plus longue. Pendant plusieurs jours on a soumis au test du labyrinthe des hommes et des femmes. Les premiers jours, on les répartit en deux groupes non pas homme/femme mais en fonction de leur stratégie inconsciente de repérage (ceux qui utilisent une représentation globale activent plutôt l’hippocampe et ceux qui se basent sur des indices le striatum). Première surprise: il y a autant de femmes que d’hommes dans chacun des groupes. Deuxième surprise: avec la répétition du test, ceux qui utilisaient la représentation globale finissent par l’abandonner au profit de la mémorisation des indices, qui est la stratégie la plus efficace.

Il semblerait donc que ce soit l’expérience personnelle qui active la stratégie cognitive plutôt que le sexe de l’individu. Dingue, non?

De fait, il n’y a pas un cerveau masculin et un cerveau féminin, contrairement à ce que postulent nombres d’études à la con. Pour sortir des querelles très américaines entre psychologues évolutionnistes et féministes, laissons la parole à une scientifique française. Catherine Vidal est neurobiologiste à l’institut Pasteur et elle a écrit un ouvrage Cerveau, sexe et pouvoir qui fait le point sur l’état de la recherche et met en garde contre les raccourcis évolutionnistes. Elle explique donc qu’il n’y a pas un cerveau masculin et un cerveau féminin. Et il y a même une raison à ça.

L’existence d’un cerveau proprement gwendolinien impliquerait qu’il y a des choses figées dans le cerveau. Or la particularité première du cerveau, peu importe l’individu, c’est sa plasticité, c’est-à-dire précisément sa capacité à se modifier, l’inverse de quelque chose de figé. (Comme dans le test du labyrinthe.)

«Les performances dans les tests d’aptitude varient au cours du temps, non pas en fonction des hormones mais de l’entraînement à passer ces tests. (…) Il est dès lors difficile de concilier ces résultats avec l’hypothèse de prédispositions différentes entre les sexes et de compétences figées par des contraintes biologiques.» (p 53)

Du coup, effectivement, si c’est toujours Gwendolino qui lit la carte routière, le cerveau de Gwendoline ne développera pas cette capacité.

Cette idée de cerveaux sexués reposent souvent sur le bipartisme du cerveau. Les femmes auraient un hémisphère gauche plus performant qui se trouve être celui où se situe l’aire du langage. Mais cette théorie d’une latéralisation du cerveau est tombée en désuétude avec le développement de l’imagerie cérébrale.

«Celle-ci révèle que les deux hémisphères sont en communication permanente et qu’aucun de fonctionne isolément. De plus, une fonction n’est jamais assurée par une seule région, mais plutôt par un ensemble de zones reliées entre elles en réseau.» (Cerveau, sexe et pouvoir p24)

Mais les hormones alors, ça joue pas un peu ?

L’un des arguments «hormonaux» est que la sécrétion d’hormones au moment du développement du bébé influe sur la structure de son cerveau. On retombe donc sur le cerveau de Gwendoline. Sauf que cela soit vrai ou pas, on sait que ce sont les expériences, l’apprentissage qui modifient vraiment le cerveau.

L’autre argument hormonal consiste carrément à établir un lien direct entre le comportement féminin et son cycle menstruel. Mais en réalité, les hormones influent sur le comportement humain dans les cas de grandes modifications, et pas de petites différences de dosage. Ce qui revient à deux évènements dans la vie des femmes: la grossesse et la ménopause. Pour le reste, il semble impossible de prouver que des comportements, tels que l’achat de Louboutin, soient directement liés à une augmentation hormonale, l’augmentation n’étant pas assez forte pour contrebalancer d’autres causes comme: j’ai eu une prime au travail, la nouvelle collection de Louboutin est vraiment super, je viens de me faire larguer, j’ai un rapport compliqué avec ma mère qui fait que je suis fétichiste des chaussures.

En outre, la relation peut être inverse, c’est-à-dire que le psychisme peut modifier les sécrétions hormonales. Comme l’écrit Catherine Vidal:

«Quant aux hommes, ce n’est pas la testostérone qui les incite à exercer leur pouvoir. (…) Des études des relations hiérarchiques dans les sociétés de singes ont montré que l’agressivité et les activités sexuelles sont souvent associées à un taux élevé de testostérone dans le sang. Or ces variations surviennent après la bataille. Le mâle qui finit par l’emporter présente, a posteriori, un taux plus élevé de testostérone.»

C’est le fait de gagner qui peut générer une sécrétion de testostérone, et non l’inverse.

Et le génome: XY, XX, c’est pas pareil quand même?

C’est évidemment toute la question de l’inné et de l’acquis. Citons cette fois un homme (parce qu’on pourrait soupçonner les femmes scientifiques d’avoir autant de parti pris que les neurosexistes). Henri Atlan, ancien chef de biophysique à l’hôpital de l’Hôtel Dieu expliquait au sujet du déterminisme génétique, qu’il faut «relativiser, déjà au niveau de la recherche biologique fondamentale, la part des gènes dans le développement et les fonctions des organismes, tant il est clair aujourd'hui que l'organisme contrôle le génome au moins autant que le génome contrôle l'organisme. Il s'agit là d'une révolution dans les mentalités qui a commencé à pénétrer le monde de la recherche en biologie moléculaire et cellulaire, mais qui a du mal à passer non seulement dans le grand public, mais encore dans l'information médicale».

Il dit aussi que «les effets des gènes dépendent de l'environnement et réciproquement. Une part d'inné peut être de 40% dans un environnement donné et de 10% ou 75% ou n'importe quoi d'autre dans d'autres environnements».

«Deux vrais jumeaux –qui ont donc les mêmes gènes– ont des systèmes nerveux, et aussi des propriétés d'autres systèmes, comme le système immunitaire par exemple, différents car les phénomènes épigénétiques, d'auto-organisation et autres, qui comportent une part importante de hasard, jouent un rôle déterminant dans leur développement, depuis l'embryon et pendant toute la vie. Ceci prive souvent de sens la question même du déterminisme génétique –c'est-à-dire moléculaire– d'un fonctionnement cérébral aussi complexe que ce qu'on appelle un "comportement".»

En plus court, on pourrait citer le biologiste François Jacob:

«Comme tout organisme vivant, l’être humain est génétiquement programmé, mais programmé pour apprendre.»

Gwendoline = Gwendolino?

Evidemment, je lève tout de suite une ambiguïté: il ne s’agit pas de dire que homme et femme sont identiques. Mais de préciser que pour l’instant, la science n’est pas capable de prouver  que des différences de comportements soient innées. Comme l’écrit Lise Eliot, une neurobiologiste dont le livre Pink brain, blue brain va bientôt être traduit en français:

«Oui, il y a des différences fondamentales de comportement entre les sexes, mais il faut noter que ces différences augmentent avec l'âge parce que les préjugés sur l’intellect de nos enfants sont exagérés et intensifiés par notre culture sexuée. Les enfants n'héritent pas des différences intellectuelles. Ils les apprennent. Ils sont le résultat de ce que nous attendons d’un garçon ou d’une fille.»

Lise Eliot décrit une expérience suggérant que la principale différence est peut-être avant tout dans notre regard. Des nouveaux-nés garçons ont été habillés en fille (et inversement). Résultat: les adultes ont trouvé les filles (qui étaient en fait des garçons) «heureuses et socialement engagées» et les garçons (en réalité des filles) plutôt renfrognés. Ils ont donc projeté leurs archétypes genrés sur les gamins.

Et avec l’âge, évidemment, les enfants vont avoir tendance à se conformer à ces stéréotypes. Dans un article sur les jouets de Noël, j’avais déjà raconté une expérience similaire menée par le CNRS. Un même exercice est présenté à des centaines d’élèves de 6e et de 5e. Si vous le présentez sous l’intitulé «géométrie» les filles ont des résultats inférieurs aux garçons. Si vous l’intitulez «dessin» elles obtiennent le même taux de réussite.

Pour réussir en mathématiques, les filles doivent donc surmonter un handicap psychosocial (et non biologique) auquel les garçons n'ont pas à faire face. Là où les études à la con deviennent dangereuses c’est qu’elles engendrent des stéréotypes quasi performatifs, c’est-à-dire qui ont la capacité de créer de toute pièce la réalité qu'elles ne prétendent que décrire. Si on dit à Gwendoline qu’elle est neurologiquement moins douée pour les maths, elle risque de le devenir.

Ces études peuvent faire rire. Elles peuvent aussi être dangereuses. Ainsi, le discours neurosexiste, aux Etats-Unis, aboutit assez logiquement à la proposition d’arrêter la mixité dans les écoles. En effet, si les cerveaux des filles et des garçons ont des compétences naturellement différentes, il serait débile de leur prodiguer le même enseignement.

Pourquoi s’efforcer d’apprendre des équations à une fille alors que son cerveau ne peut pas comprendre les chiffres? A l’inverse, on va pas apprendre les langues étrangères aux garçons puisqu’ils ont une calculatrice à la place du cerveau. Dans la préface au livre de Catherine Vidal, l’anthropologue Maurice Godelier pointe un risque précis: quand «un ordre social provisoire devient un ordre naturel incontournable».

Titiou Lecoq