La misère sportive des quotidiens nationaux français

A Nice le 5 mars 2009, REUTERS/Eric Gaillard

A Nice le 5 mars 2009, REUTERS/Eric Gaillard

Pour lire des articles sur le sport dans la presse quotidienne nationale, les Français n'ont pas le choix, il faut acheter L'Équipe.

Pour ma part, il y a toujours un déchirement à quitter un pays anglo-saxon après un long séjour. Et l’une des raisons tient en une pile de cahiers et de suppléments, ceux qui constituent l’invraisemblable amoncellement de pages des quotidiens du week-end qu’il est si agréable de dépiauter et de dévorer en terrasse autour d’un café. Combien pèse un New York Times le dimanche? Apparemment, près de deux kilos en moyenne.

Voilà quelques jours, à Melbourne, à l’heure de plier bagages, j’ai ainsi décortiqué l’édition du samedi 5 février de The Age, le grand quotidien de référence de la capitale de l’état de Victoria. Tel était le menu pour 2,50 dollars australiens, soit environ 2 euros: un cahier général de 28 pages, un cahier sports de 28 pages, un cahier business de 28 pages, un cahier life and style de 52 pages, un cahier domain de 88 pages, un cahier career de 44 pages, un cahier drive de 52 pages, un cahier traveller de 28 pages et un supplément good weekend de 32 pages. Fermez le ban ou plutôt ce gros journal de quelque 380 pages.

Les quotidiens anglo-saxons souffrent aussi de la concurrence du Net, mais au moins continuent-ils de se battre avec agressivité face à (ou en liaison avec) ce nouveau media en proposant, chaque jour, de l’information en abondance. En France, les quotidiens nationaux, de plus en plus faméliques mais de plus en plus chers, répondent par la pénurie (moins de pages, des rédactions rétrécies) et paraissent se recroqueviller sur eux-mêmes et sur des recettes qui ne marchent plus dans une industrie de la presse française il est vrai plombée par de multiples maux, mortifères, que ne connaissent pas leurs confrères étrangers.

Une information qui intéresse le lecteur

Il n’est pas question ici de nier les spécificités des difficultés de la presse française, mais les quotidiens étrangers, notamment américains, anglais ou australiens, ont au moins une qualité: ils servent à leurs lecteurs de l’information susceptible de les intéresser. Et le sport, bien souvent en tête des audiences télévisuelles, fait partie de cette «livraison» journalière y compris donc dans une publication aussi sérieuse que le New York Times qui en fait tous les jours la chronique détaillée avec une diversité souvent étonnante.

Or la France vit une drôle de situation paradoxale. Nous avons L’Equipe, le journal spécialisé qui couvre le sport dans sa globalité, d’une Coupe du Monde de football, avec quelque 30 reporters et photographes, à un obscur championnat d’Europe de canoë-kayak (aucun autre quotidien sportif dans le monde ne fait preuve d’autant d’exhaustivité), et des quotidiens nationaux comme Le Monde et Libération qui font quasiment l’impasse sur le sport. Pour bénéficier d’une information complète, il vous faut donc s’offrir deux journaux, à l’heure où c’est déjà une gageure d’en acheter un!

De manière aberrante, Le Monde consacre même de l’espace au sport à l’occasion de deux parutions seulement, le vendredi et le lundi, et encore quand ces rubriques bi hebdomadaires ne passent pas pertes et profits parce qu’il s’agit d’économiser de la place. Le Monde traite le sport au moins cavalièrement (comme si le sport, matière vivante avec ses rebondissements tous les jours, était «indigne» d’intérêt) ou au moins bizarrement puisque quand viennent les Jeux olympiques ou une Coupe du monde de football, le journal édite soudain des pages spéciales comme si brutalement, le sport était susceptible de lui rapporter des lecteurs. Faute de moyens financiers, comme Le Monde, Libération, qui avait une vraie originalité en matière de couverture du sport dans les années 90, a également jeté l’éponge. Sa rédaction sportive se résume désormais à peau de chagrin.

Le Figaro fait de la résistance

Le Figaro, qui tente de «rivaliser» le week-end avec les anglo-saxons grâce à ses suppléments magazines, échappe en partie à ce marasme. Le Figaro continue de conserver chaque jour bon an mal an une rubrique des sports, mais là aussi les ambitions ont été nettement revues à la baisse, l’une des premières décisions d’Etienne Mougeotte, lors de son arrivée au pouvoir, ayant été d’abandonner le cahier sports du lundi, pourtant récent mais jugé trop cher. Décision pour le moins baroque de la part d’un passionné de football.

Contrairement à leurs homologues nationaux, les quotidiens régionaux, moins élitistes, consacrent, eux, chaque jour, de nombreuses pages au sport, mais elles sont quasi exclusivement réservées à l’actualité locale. Le Parisien, qui est un régional avant d’être un national par le biais de son édition Aujourd’hui, est ainsi souvent mieux informé que ne l’est L’Equipe sur les agitations éventuelles du Paris Saint-Germain.

Le problème posé par le sport tient à son coût au-delà des contingences de fabrication d’un journal. Il exige de déléguer souvent aux quatre coins du monde des envoyés spéciaux pour des périodes plus ou moins longues –la prochaine coupe du monde de rugby s’étalera ainsi sur un mois et demi en Nouvelle-Zélande. Cela ne pose pas, ou cela pose moins, problème aux journaux anglo-saxons qui continuent, malgré la crise qui les touche aussi, de miser sur le sport avec appétit comme un investissement nécessaire. Il faut d’ailleurs constater qu’en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou en Australie n’existe aucun quotidien sportif à l’image de L’Equipe tout simplement parce qu’un journal spécialisé comme celui-là n’a aucune raison d’être face à la qualité et la quantité d’informations des rubriques sportives des quotidiens nationaux. A la fin des années 80, The National, aux Etats-Unis, avait été une tentative de L’Equipe à l’américaine qui avait échoué.

A la télé et à la radio, pas dans la presse écrite

Depuis notamment la victoire de la France lors de la Coupe du monde en 1998, le sport est pourtant devenu omniprésent dans nos vies. Des chaînes de télévision spécialisées sont nées. Les radios ont développé le concept de talk-shows incessants. Mais la presse est restée nettement en retrait face à ce phénomène, à l’exception, évidemment, de L’Equipe qui s’est enrichi grâce à certaines ventes colossales dues aux exploits du football tricolore et à un marché publicitaire qui lui a été en partie abandonné. Mais L’Equipe souffre aussi de ne pas avoir de concurrence à son niveau. C’est la contradiction de sa position dominante. A force de n’avoir personne face à soi, on finit, malgré soi, par avoir moins de choses à dire ou à échanger. En Italie, en plus des quotidiens nationaux qui traitent le sport convenablement, s’affrontent plusieurs quotidiens sportifs comme la Gazzetta dello Sport et le Corriere dello Sport. En Espagne, Marca, As et El Mundo Deportivo sont sur le même créneau. Il y a une vraie pluralité stimulatrice.

Le Net souligne d’ailleurs les contradictions des quotidiens nationaux français qui consacrent un espace relativement important à l’actualité sportive, contrairement à ce qu’ils offrent dans leurs pages imprimées. Mais ils le font encore avec des bouts de ficelle, avec des équipes la plupart du temps réduites et confinées à leurs bureaux parisiens devant des écrans de télévision très loin des événements sportifs, ou comme lemonde.fr par le biais de blogs, souvent intéressants, mais sans grands moyens. Et là encore, L’Equipe, en raison de son quasi-monopole, fait office d’agence de presse pour tous ces sites de sport (et pour tous les media en vérité), puisque dans huit ou neuf cas sur dix, lorsqu’il y a un scoop, il émane de L’Equipe, réflexe évident pour tous les sportifs qui ont à faire transmettre une information exclusive à cause de la désertion du reste de la presse française sur les terrains de sport.

Yannick Cochennec

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