Life

La guerre des tablettes

Farhad Manjoo, mis à jour le 21.02.2011 à 23 h 39

Les ordinateurs sont aujourd'hui plus petits, plus maniables et plus connectés qu'ils ne l'ont jamais été. Mais il faudra attendre plusieurs années avant qu'émerge un standard.

Un homme montre une tablette de Lenovo lors du Consumer Electronics Show, le 5 janvier 2011 à Los Angeles. REUTERS/Rick Wilking

Un homme montre une tablette de Lenovo lors du Consumer Electronics Show, le 5 janvier 2011 à Los Angeles. REUTERS/Rick Wilking

La semaine dernière, John Gruber, du blog Daring Fireball écrivait que «les six prochains mois vont définir le futur de l'informatique personnelle». Son argument était convaincant. L'iPad a moins d'un ans, mais compte aujourd'hui pour 17% des revenus d'Applesoit presque autant que ce que l'entreprise engrange grâce au Mac. Cette année, Apple annoncera la sortie d'un nouvel iPad, et la tablette deviendra ainsi certainement la seconde ligne de produits de la marque, après l'iPhone, en termes d'importance. (Gruber, l'un des meilleurs experts et observateurs d'Apple sur Internet, prédit qu'Apple sortira deux nouveaux iPads cette année: un iPad2, équipé d'une caméra, d'ici les deux prochains mois, et une sorte d'iPad2 perfectionné –peut-être avec un affichage à haute-résolution– à l'automne.)

Des tablettes partout

Les concurrents d'Apple se pressent pour rattraper leur retard. Voici deux semaines, Google a organisé une conférence de presse qui présentait Honeycomb, une version de son système d'exploitation Android, optimisé pour les ordinateurs tablettes. Le premier appareil à tourner sous Honeycomb est la tablette Xoom de Motorola, qui sera mise en vente à la fin du mois pour 800$ (590€). La semaine dernière, HP a dévoilé deux nouveaux téléphones (le grand Pre 3 et le petit Veer), et une tablette nommée TouchPad, qui seront tous mis en vente dans les six prochains mois.

Chacun de ces appareils tournera sous WebOS, le merveilleux système d'exploitation mobile sur lequel HP a mis la main en acquérant Palm. Pour aller dans le sens de Gruber et de son éloignement du PC, HP promet aussi l'installation de WebOS sur de nombreux autres appareils, y compris des imprimantes, des ordinateurs portables et des ordinateurs de bureau. HP, soit dit en passant, est le premier vendeur de PC sous Windows du  monde.

Enfin, des informations nous sont arrivées de Finlande. Stephen Elop, le nouveau PDG de Nokia, a écrit une note cinglante à ses employés leur signalant que l'entreprise avait l'obligation de «tirer ses marrons du feu». Nokia, disait-il, avait échoué dans la course aux smartphones, et devait aujourd'hui faire quelque chose de «courageux et de téméraire» pour survivre. Vendredi, Elop a présenté son plan: Nokia s'associera avec Microsoft, et fera de Windows Phone la principale plateforme de ses smartphones.

Dans leur globalité, ces évolutions montrent que les systèmes d'exploitation mobiles sont en train de balayer le secteur informatique. Toutes les grosses compagnies technologiques se tournent maintenant vers les téléphones et les tablettes, et attendent d'en tirer leur principale source de revenus, tandis que les PCs devront se contenter d'une part du gâteau encore plus petite. Ce processus n'est pas totalement surprenant. Apple et Google tournent sur une base mobile depuis déjà quelques années.

Mais le fait qu'HP s'engage totalement dans un OS Web, et la manœuvre agressive de Microsoft pour voir son nouveau système d'exploitation mobile marcher sur Nokia, montrent que même les entreprises les plus ancrées dans le secteur PC prévoient un avenir dominé par des ordinateurs qui ressembleront plus à l'iPad qu'au MacBook.

Le début d'une période d'incertitude

Mais de telles annonces suggèrent aussi une période d'incertitude pour le secteur technologique et pour les consommateurs. Apple, Google, Microsoft, HP, et Research in Motion, qui fabrique le BlackBerry, sont tous en train de concevoir une version spécifique de l'ordinateur de demain, qui sera largement incompatible avec ses autres concurrents. Pendant au moins dix ans, il était relativement facile de sortir s'acheter un ordinateur: vous deviez simplement vous rendre au magasin, et acheter la machine Windows la plus rapide que vous permettait votre budget. Vous étiez certain d'y voir fonctionner la plupart du matériel et des logiciels, et de pouvoir profiter de deux à quatre ans avant qu'elle devienne obsolète.

Votre décision d'achat ne sera pas aussi évidente en ce qui concerne la prochaine génération d'ordinateurs. Pour l'instant, voici ce que nous savons des machines de demain: elles seront petites, portables, et constamment connectées à Internet. Elles disposeront de diverses fonctionnalités –écran tactile et reconnaissance vocale, en plus du clavier et de la souris–, et seront disponibles en plusieurs formes et en plusieurs tailles. Elles seront moins chères que les PCs d'aujourd'hui, mais nous en aurons certainement plus: vous en aurez une petite dans votre poche, une moyenne pour lire dans le train, une plus grande sur votre bureau, et une encore plus grande sur votre mur.

Le plus important, c'est qu'elles seront faciles à utiliser. Tout le monde saura comment y installer des programmes, et télécharger des films ou de la musique. Elles auront une protection intégrée contre les virus et autres logiciels malveillants, et leurs opérations de maintenance –mises à jour, sauvegardes– seront automatiques, et vous n'aurez pas à vous soucier de l'organisation de vos fichiers.

La guerre des plateformes

Tout cela paraît incontestable: je suis en train de décrire l'iPhone, l'iPad, et d'autres appareils similaires. Mais comment savoir quel crypto-iPad acheter –celui d'Apple, de Google, de Microsoft, ou de quelqu'un d'autre? Votre décision dépendra largement d'évolutions plus importantes du secteur informatique: les développeurs continueront-ils à concevoir des applications pour cette machine? Le fabricant de cette tablette sera-t-il capable de signer suffisamment d'accords avec suffisamment d'éditeurs de livres, ou de producteurs hollywoodiens, pour y mettre du «contenu»? Est-ce qu'elle me permettra de transférer mes applications vers la tablette d'une autre marque? Est-ce que cette marque investit dans suffisamment de technologies primordiales –reconnaissance vocale, stockage dans les nuages, réseaux avancés? En d'autres termes, est-ce que je mise sur un champion? Ou cette plateforme est-elle condamnée?

Une telle incertitude est caractéristique d'une guerre des plateformes. Nous devions faire ce genre de calculs quand nous choisissions entre un Blu-ray et un HD-DVD, ou entre une VHS et un Betamax. Mais de telles décisions ne sont pas habituelles dans le secteur contemporain du PC, qui a progressé de manière remarquable vers la compatibilité. Pour les fabricants de PC, un matériel compatible signifiait des prix plus bas, et c'est ainsi que même Apple a fini par avoir des composants standard –y compris les puces Intel– dans ses Macs.

Le Web a aussi contribué à imposer la compatibilité. Puisque vous pouvez aujourd'hui stocker toutes vos données dans les nuages, et que vous pouvez tout gérer, de votre e-mail à votre compte en banque, sans avoir à rien télécharger de plus qu'un navigateur Web, la machine que vous utilisez importe peu. Dans ma cuisine, j'ai un portable Linux qui m'est tout aussi utile que le portable Windows dont je me servais il y a deux ou trois ans.

Ce qui ne sera pas vrai dans le monde des tablettes. La Xoom de Motorola semble une machine vraiment pas mal, mais je ne sais absolument pas si les développeurs créeront des versions Android des astucieuses applications disponibles sur l'iPad. Si ce n'est pas le cas, pourquoi devrais-je débourser 590€ pour une tablette Motorola? Ou prenez la TouchPad d'HP: est-ce que Netflix fonctionnera dessus? Nul ne le sait. Et même si HP arrive au final à se doter d'applications aussi performantes, les programmeurs verront-ils toujours Apple comme la plateforme d'applications fondamentale?

Apple, en fait, souffre du problème inverse –parce qu'en restreignant sévèrement la marge de manœuvre des développeurs, la marque risque d'enrayer l'innovation des programmes. J'ai attendu des mois avant que mon iPhone accepte l'application Google Voice. Ai-je vraiment envie de m'en tenir à une marque qui contrôle le développement d'applications avec une telle main de fer?

J'espère toujours que le Web fera évoluer les tablettes vers la compatibilité, comme il l'a fait avec les PCs. Comme je l'ai dit le mois dernier, Amazon pourrait s'échapper de la restrictive politique d'Apple en concevant une application Kindle spécifiquement dédiée au Web et qui rendrait ses livres compatibles avec tous les terminaux tactiles. Je pense qu'à terme, les larges débouchés du Web, et ses faibles droits d'entrée, convaincront les développeurs.

Mais ces évolutions vers la compatibilité n'arriveront pas avant un certain temps. Dans les prochaines années, au moins, nous devrons alterner entre des machines qui ne fonctionnent pas vraiment les unes avec les autres. Nous seront nombreux à miser sur des perdants –des plateformes qui mourront et emporteront nos applications dans leur tombe. Certes, les machines de demain seront fantastiques. Mais les adopter sera bien difficile.

Farhad Manjoo

Traduit par Peggy Sastre

Farhad Manjoo
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