Monde

L'Indonésie, un modèle pour l'Egypte?

Jean-Claude Pomonti, mis à jour le 24.02.2011 à 9 h 18

La chute du dictateur Suharto en Indonésie en 1998 a permis une plus grande liberté et une certaine ouverture politique. Mais le pouvoir est resté aux mains de la nomenklatura et de l'armée et la corruption règne toujours.

Un étudiant passe devant un portrait de Suharto à Jakarta Supri Supri / Reuters

Un étudiant passe devant un portrait de Suharto à Jakarta. REUTERS / Supri Supri

Les médias ont fait grand cas, ces derniers jours, du parallèle entre l’Indonésie, où un dictateur kleptocrate, Suharto, a été contraint à la démission après trente-deux ans de règne (1966-1998), et l’Egypte, où Moubarak (29 ans au pouvoir, également dictateur et kleptocrate) vient de subir un sort analogue. Toutefois, l’évocation d’un «modèle indonésien», pour l’Egypte, n’est pas forcément appropriée, d’autant que ce « modèle » conserve, de nos jours, des pieds d’argile.

Dans les deux cas de figure, de graves problèmes économiques ont été le détonateur de l’ire populaire alors que des fins de règne étaient déjà bien engagées. Dans les deux cas, de tragiques dérapages dans la répression n’ont fait que cristalliser la colère populaire; en Indonésie, des chefs militaires ont utilisé des gangs pour répandre l’anarchie; en Egypte, la police a tiré sur la foule. Dans les deux cas, les nomenclatures en place ont finalement été acculées à un choix: faire sauter le bouchon – le patron – afin de préserver au moins une partie de leurs intérêts.

Les généraux indonésiens avaient offert des garanties à leur ancien chef de file. Ils ont pu les appliquer: Suharto est mort à son domicile de Jakarta, en janvier 2008, et seul le cadet de ses enfants a fait quelques années de prison pour avoir commandité l’assassinat d’un juge. Il est bien trop tôt, en Egypte, pour imaginer le sort de Moubarak.

Les similitudes s’arrêtent là. En mai 1998, la Toile et le téléphone portable n’ont joué pratiquement aucun rôle dans les manifestations anti-gouvernementales indonésiennes. Après avoir pris le pouvoir dans un bain de sang en 1965-1966, Suharto a confié la remise sur pied de l’économie à une équipe surnommée la «mafia de Berkeley» - elle avait été formée dans cette université californienne -, dont le prestige a survécu à la fin du régime. Si la famille de Suharto s’est encore davantage remplie les poches que celle de Moubarak, la «mafia de Berkeley» a fait son travail.

Certes, voilà plus de douze ans, l’Indonésie avait peur et était enrégimentée. Mais Suharto avait été contraint de laisser en place quelques soupapes de sécurité. Sur le plan politique, pas d’opposition officielle mais trois formations autorisées dont deux n’étaient pas chargées de relayer le discours officiel. Dans ce pays qui rassemble la plus grande communauté musulmane de la planète (aujourd’hui, plus de 200 millions de fidèles sur quelque 240 millions d’habitants), évoluaient déjà, étroitement surveillées mais en marge du pouvoir, deux mouvements de masse qui pratiquent un islam modéré, le Nahdlatul Ulama et la Muhammadiyah. Il existait donc une réserve de leaders connus et parfois très populaires, s’appuyant sur des organisations ou des partis légaux.

La chute de Suharto n’a pas été suivie d’un vide, mais plutôt d’un trop plein. Dans une phase de transition, se sont succédés à la tête de l’Etat une série de personnalités aux compétences bien limitées: B. J. Habibie, vice-président promu, qui a surpris en ne suivant pas son chef de file dans sa retraite (1998-1999); l’ouléma aveugle Abdurrahman Wahid, dont les généraux ont obtenu le renvoi (1999-2001); et Megawati Sukarnoputri, fille de Sukarno, qui a régné plus que gouverné (2001-2004).

La première élection présidentielle au suffrage universel a porté au pouvoir Susilo Bambang Yudhoyono (que tout le monde appelle SBY), réélu en 2009 avec un pourcentage identique de voix (60%). Sa priorité: la lutte contre la corruption, principal fléau du vaste archipel. Il en faudrait néanmoins davantage pour que l’Indonésie puisse être présentée comme un modèle, pour l’Egypte comme pour d’autres. Car tout y est encore ambigu.

Certes, les médias indonésiens sont libres, le régime est élu, la décentralisation amorcée au tournant du siècle s’accompagne de réels transferts de pouvoir (y compris, malheureusement, des bonnes affaires et de la corruption qui les accompagne). L’économie s’est redressée après la crise financière asiatique de 1997-1998 et celle, mondiale, de 2008-2009. Avec un taux annuel de croissance de 6% au moins, elle est l’une des plus performantes de la région. Mais elle demeure fragile avec des exportations centrées sur les matières premières et une partie substantielle de la population susceptible, au moindre choc, de repasser sous le seuil de pauvreté. La création d’infrastructures indispensables se heurte à une montagne de difficultés.

SBY, général d’ancien régime, conservateur, prudent, ne s’est engagé que récemment dans la protection des minorités, notamment religieuses. L’intolérance religieuse, avec morts d’hommes, est croissante. Si SBY a été ferme face au terrorisme, il l’est beaucoup moins à l’égard des organisations islamistes, réduites mais actives, qui prennent la loi entre leurs mains, avec la connivence de la police. Le président a eu beau dénoncer l’existence d’une «mafia judiciaire», il n’a guère agi pour la démanteler et la lutte contre la corruption bat de l’aile depuis sa réélection en 2009.

Par-dessus tout, la nomenclature d’ancien régime a bien résisté. L’armée n’a plus aucune représentation politique depuis 2004 mais elle conserve une autonomie d’action, son commandement territorial reste présent jusque dans les villages. Elle bénéficie toujours d’une quasi-impunité et gère encore la Papouasie indonésienne comme une colonie militaire. L’un des prétendants les plus sérieux à la présidence en 2014 (SBY n’a droit qu’à deux mandats) est Aburizal Bakrie, homme d’affaires qui a fait fortune sous Suharto (et qui dirige aujourd’hui le Golkar, parti de l’ancien dictateur).

Plus d’une douzaine d’années après la chute de Suharto, il est encore bien difficile de savoir dans quelle direction se dirige l’Indonésie, même si certaines aires de liberté y ont fait surface. La présenter comme un modèle est donc hasardeux, surtout pour l’Egypte, qui a joué un rôle de pilier au Proche Orient, ce qui n’est pas encore le cas, tant s’en faut, de l’Indonésie en Asie.

Jean-Claude Pomonti

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Jean-Claude Pomonti (23 articles)
Journaliste
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