Culture

Les labos, un méchant de cinéma idéal?

Charlotte Lazimi, mis à jour le 20.02.2011 à 13 h 35

Deux films grand public américains présentent les laboratoires pharmaceutiques sous un beau jour. Une première: jusqu’ici les scénaristes, inspirés par les grands scandales, ont plutôt dénoncé leurs pratiques.

Jack Gyllenhaal et Oliver Platt dans «Amour et autres drogues» de Edward Zwick

Jack Gyllenhaal et Oliver Platt dans «Amour et autres drogues» de Edward Zwick (20th Century Fox)

En 1993 sort en salles Le Fugitif. Harrison Ford, alias Richard Kimble, un brillant chirurgien cardiaque, est accusé d'avoir assassiné son épouse. Innocent, il comprend qu'il est victime d'une machination orchestrée par un puissant laboratoire pharmaceutique, qui cherche à l'éliminer: le héros a découvert les effets néfastes d’un médicament sur le point d’être commercialisé. En opposant les labos tout puissants à d'innocentes victimes, Le Fugitif, de même que d'autres films comme La Constance du jardinier et Le Nouveau protocole, attribue à ces firmes le rôle de Goliath plutôt que celui de David.

«Le cinéma est souvent très connecté à son époque. Les scénarios sont calqués sur l’actualité du moment. Ça ne m’étonnerait pas de voir bientôt sur les écrans des films en relation avec ce qui se passe aujourd’hui [l'affaire du Mediator, ndlr]», explique Gérard Leblanc, historien et théoricien du cinéma. John Le Carré, auteur du best-seller La Constance du jardinier, publié en 2001 et adapté au cinéma en 2005, s’est ainsi inspiré de scandales liés à l’industrie pharmaceutique. Au Nigéria notamment, où le groupe Pfizer est accusé d’avoir expérimenté sur une population jeune atteinte de la méningite le médicament Trovan, non commercialisé aux États-Unis. Toute l’intrigue du film repose sur ces tests expérimentaux sur des populations africaines.

«Un thème qui parle à tout le monde»

Dans un scénario, les labos peuvent devenir un personnage complexe. «Si on veut faire un thriller ou un film d’action qui soit relativement divertissant et qui brasse des thématiques qui ne soient pas forcément idiotes, l’industrie pharmaceutique est plutôt un bon client», explique Thomas Vincent, réalisateur du film Le Nouveau protocole. Dans ce thriller, le héros, joué par Clovis Cornillac, essaie de comprendre pourquoi et comment son fils est décédé. Ce dernier aurait fait des tests expérimentaux pour un nouveau médicament qui aurait entraîné sa mort. «Aborder le thème de l’industrie pharmaceutique, cela parle à tout le monde, c’est une entreprise qui fonctionne comme toutes les autres, avec les mêmes impératifs de rendement, sauf qu’on en attend autre chose», ajoute Thomas Vincent.

L’ambition première de ce long-métrage était de réaliser un film d’action avec Clovis Cornillac. «Je souhaitais présenter un homme simple, le héros, dans un monde complexe», explique Eric Besnard, son scénariste. «L’industrie pharmaceutique est un fleuron du libéralisme et il existe un grand paradoxe entre le service public et l’intérêt privé qui la gouverne.»

Le sujet est sensible. «L’industrie a eu écho de mon enquête et du film », précise-t-il. «Je sais qu’un formulaire circulait pour briefer les employés en cas d’interview. Mais le film n’a pas eu d'écho médiatique. Ils n’ont pas eu le besoin de l’utiliser.» Même chose pour Le Fugitif. A l’origine, ce devait être un très bon film d’action, une course-poursuite entre Harrison Ford et Tommy Lee Jones. L’histoire change à de nombreuses reprises et se complexifie: comme le révèle le réalisateur dans les bonus du DVD, l’idée d’un complot d’un laboratoire pharmaceutique intègre le scénario tardivement.

Amour et autres drogues valorise Pfizer

Au cinéma, les scénaristes s’intéressent aussi aux techniques de vente des laboratoires. En 2005 sortait aux États-Unis Side Effects, avec Katherine Heigl, qui raconte le quotidien d’une représentante de laboratoire pharmaceutique. Très critique, le film s'inspire de la vie professionnelle de la réalisatrice et scénariste Kathleen Slattery-Moschkau, une ancienne représentante médicale. «Le grand public ne connaissait pas les techniques de vente des laboratoires pharmaceutiques. Il les a découvert à travers les films. Et l’image est loin d’être positive», explique Déborah Wallet-Wodka, co-auteur avec Marie-Pierre Serre du Marketing des produits de santé. «C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, les gens deviennent méfiants lorsque leur médecin leur recommande un médicament. L’industrie pharmaceutique n’a pas intérêt à avoir ce type de publicité.»

Ces techniques contestables de vente sont aussi dépeintes dans la comédie romantique Amour et autres drogues. Le personnage principal, Jamie, est représentant médical de la marque Pfizer. Il emploie tout ce qui est en son pouvoir pour pousser un médecin renommé à prescrire ses produits. Pfizer est partout dans le film. L’entreprise n’a pourtant pas fait du placement de produits, c’est à dire payer pour que ses médicaments (ici le Viagra et le Zoloft) et sa marque apparaissent. La firme s’est d’ailleurs exprimée dans un communiqué de presse sur le film en novembre dernier. «Nous ne sommes pas impliqués dans la production du film», a-t-elle précisé, insistant sur son engagement pour trouver un remède à la maladie de Parkinson, autre élément de l’intrigue. Pas un mot sur ses techniques pour vendre à tout prix.

Le médicament n'est pas un héros

Si les laboratoires sont les protagonistes d’une intrigue, c’est rarement le cas des médicaments qu’ils promeuvent. Contrairement au médecin ou au chirurgien, le médicament n’est pas le héros d’un film. «Le chirurgien, métier directement lié à la vie ou à la mort, contient en puissance tous les scénarios possibles. Mais dans les films ou les séries télévisées, l’acte chirurgical est déconnecté de toute procédure médicamenteuse. Le médicament est assez invisible, car très peu spectaculaire. D’ailleurs le patient a peu d'intérêt, c’est une personne qui ne peut devenir un personnage, sauf lorsque sa vie est en jeu», insiste Gérard Leblanc.

C’est surtout dans Mon Beau-père et nous, le dernier opus de la saga Mon Beau-père et moi, que l’industrie pharmaceutique tient le beau-rôle. Loin de vouloir du mal aux protagonistes, elle est un moyen pour le héros de se faire de l’argent facilement en faisant la promotion d’un «nouveau Viagra» sans effets secondaires. Le laboratoire n’est pas maléfique, bien au contraire. C’est grâce à lui que le héros parvient à sauver la face à l’égard de son beau-père. Les laboratoires, des «méchants» devenus «gentils »? Peut-être une nouvelle tendance, aux Etats-Unis du moins.

Charlotte Lazimi

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