Monde

Affaire Cassez: la France et le Mexique, des histoires parallèles

Sergio M. Palacios et Richard Robert, mis à jour le 01.03.2011 à 9 h 49

Quand un fait divers s’imbrique dans les histoires et les ego de deux pays.

Nicolas Sarkozy et le président mexicain Felipe Calderon, le 9 mars 2009 à Mexic

Nicolas Sarkozy et le président mexicain Felipe Calderon, le 9 mars 2009 à Mexico. REUTERS/Daniel Aguilar

Le différend diplomatique entre la France et le Mexique tourne à la farce. Comme dans une cour de récréation, les deux parties se renvoient leur version des faits, dans une compétition de plus en plus vaine entre des dirigeants qui ne savent pas faire marche arrière et dont les motivations populistes sont évidentes.

Ce qui frappe, c’est la symétrie des attitudes. Une symétrie qui renvoie à la fois au défaut de légitimité politique des responsables, à la confusion des opinions publiques et plus profondément à l’estime de soi de deux nations incertaines de leur rayonnement.

Levons quelques hypothèques. Tout d’abord, il semble difficile de vivre avec un chef de bande sans nourrir quelques soupçons quant à ses activités et, quel que soit le degré de sa complicité, Florence Cassez n’est certainement pas l’oie blanche que l’on a vu décrire dans certains médias européens. Sans doute les conditions de son arrestation puis l’instruction à charge menée lors de son procès peuvent laisser quelques doutes sur l’impartialité de la police et des juges.

Un ennemi haut placé

Nulle justice n’est infaillible, comme le savent les Français qui, de l’affaire Dreyfus au récent procès d’Outreau, ont quelque expérience en la matière, et comme le savent tout aussi bien les Mexicains. Mais si la justice peut connaître des ratés, des procédures d’appel et de révision sont prévues.

C’est précisément là que les choses se gâtent et que la politique entre en jeu. Car, coupable ou innocente, Cassez a vu son destin basculer le jour où, intervenant par téléphone dans une émission de télévision depuis sa cellule, elle a incriminé publiquement le directeur général de la Agencia Federal de Investigación, Genaro Garcia Luna. Celui-ci a dû reconnaître à demi-mot que l’arrestation, filmée en direct, était une mise en scène.

Là encore, cela ne prouve en rien que Cassez soit innocente. Mais elle s’est fait un ennemi, qui est aujourd’hui ministre de la Sécurité publique et sans conteste l’un des hommes les plus puissants du pays. À partir de ce moment; des doutes peuvent s’élever sur les conditions de son procès. Mais dans le même temps, du côté des responsables de la justice et de la police mexicaine, reconnaître la légitimité de ces doutes devient politiquement impossible.

Des coqs aux réflexes de matamore

L’affaire se déplace ainsi du terrain judiciaire au terrain politique. L’important n’est plus de déterminer sereinement la responsabilité de Cassez, mais de ne pas perdre la face. Et ce problème touche aujourd’hui jusqu’au président Calderon, solidaire de son ministre. Complication supplémentaire, de l’autre côté de l’Atlantique se dresse un autre coq, aux mêmes réflexes de matamore. Un coq qui a lui aussi le soutien de son opinion publique, un animal politique qui réagit avec les mêmes réflexes: ne jamais reculer, ne rien lâcher.

L’affaire serait risible si le parallélisme s’arrêtait aux fiertés mal placées des leaders politiques. Mais il touche aussi aux opinions publiques, qui ont en commun une focalisation obsessionnelle sur les victimes. Au Mexique, ce sont celles des enlèvements, véritable fléau national; en France, c’est l’ensemble du champ social qui est aujourd’hui présenté avec le visage des victimes, la droite s’apitoyant sur celles des délinquants et la gauche sur celles des licenciements boursiers. Victime contre victime, on peut parler des heures sans jamais se comprendre, car cette catégorie paralyse toute discussion et toute pensée. Chacun a ses victimes et ne veut pas entendre parler des autres. Au lieu d’assumer et de formuler la conflictualité sociale, la politique moderne est devenue compassionnelle. Les politiques ne se tournent pas vers les peuples, ils se penchent vers les victimes.

Deux mythologies nationales très sensibles

Ce choc des compassions contribue à obscurcir l’affaire Cassez, tout autant que l’obstination des politiques. Mieux, il entretient cette obstination, car on ne saurait attendre de dirigeants aujourd’hui en panne de popularité qu’ils dédaignent le soutien d’une opinion publique qu’ils ont contribué eux-mêmes à façonner.

Ils auraient d’autant moins intérêt à le faire que l’affaire Cassez fait travailler deux mythologies nationales l’une et l’autre extrêmement sensibles. Au Mexique, c’est la souveraineté nationale, dont l’un des moments d’affirmation fut la lutte contre les Français entre 1861 et 1867 et qui reste très sensible, dans un contexte nord-américain marqué par l’impérialisme du grand voisin du nord. En France, c’est la mythologie des droits de l’homme et une vocation universelle à défendre les opprimés, sans cesse réaffirmée mais affaiblie par les contorsions d’une politique étrangère parfois très accommodante avec les injustices locales.

Des mythologies en perte de vitesse, des présidents têtus et machos, des opinions publiques égarées. Nous avons beaucoup en commun, non?

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