Jean Dujardin, l'attaque des morts-vivants

Jean Dujardin dans «OSS 117, Le Caire nid d'espions»

Jean Dujardin dans «OSS 117, Le Caire nid d'espions» (Gaumont Columbia Tristar Films)

Après Philippe Manoeuvre, Loana ou Bernard Montiel, Jean Dujardin a été victime d'une rumeur annonçant sa mort sur le web. Les ados qui ont propagé la rumeur sont-ils des imbéciles désoeuvrés ou des hackers malins?

C'est le nouveau «marronnier» du journalisme web, le démenti de morts de personnalités: «Bernard Montiel n'est pas mort»,  «Non, Loana n'est pas morte dimanche soir, «Michel Sardou n'est pas mort!», «Jean Dujardin: non, il n'est pas mor, ont titré ces derniers temps les sites d'info démentant des blagues potaches d'internautes. En ces temps de crise, il faut louer cette avalanche de bonnes nouvelles.

Dernier d'une longue liste, Jean Dujardin n'est donc pas mort jeudi 17 février, comme nous l'explique une cinquantaine de médias. Les lecteurs de ces articles, qui pour l'écrasante majorité n'étaient pas au courant de la rumeur de sa mort, seront ravis d'apprendre qu'il est bien vivant. «Jean Dujardin va bien, et c’est peut-être ça le principal»résume Le Parisien.

«Je m'ennuie mais s'evere»

La fausse nouvelle est partie du forum «Blabla 15-18 ans» de jeuxvideo.com, un peu l'équivalent français et pré-pubère du mythique forum américain 4chan, lieu de toutes les créations et de toutes les déviances. Un des membres du «15-18» s'ennuie ce jeudi soir, alors il propose de créer une fausse mort, un classique de ce forum qui a déjà «tué» Ramzy Bédia et la «rappeuse» Amandine du 38.

Après quelques tergiversations, la cible est choisie: il s'agira de Jean Dujardin, préféré notamment à James Blunt.

Comme une agence de comm' qui lancerait une opération virale, les ados du «15-18» (ou des sympathisants un peu plus âgés) mettent en place un vrai plan média. Il s'agit de créer plusieurs articles annonçant la mort de Dujardin sur LePost.fr, site d'infos ouvert aux contributions des internautes qui ne sont modérées qu'a posteriori. Le lien vers ces articles est ensuite diffusé sur Twitter, notamment car «les journalistes traînent eux aussi sur ce site, et le prennent très au sérieux», comme l'expliquait le plan de bataille pour la fausse mort de Ramzy Bédia. Objectif: semer la panique pour obtenir des articles de presse.

Sur Twitter, la fausse mort de l'acteur prend très vite des proportions énormes dans la soirée du 17 février, puisque «Jean Dujardin» devient un trending topic, c'est à dire une des 10 expressions les plus tweetées au monde ce soir-là. La rumeur qui se répand est crédibilisée par l'article du Post, dont la mention «post non vérifié par la rédaction» n'est visiblement pas assez explicite pour les lecteurs non avertis.

En l'absence de modération de son prestataire technique la nuit, LePost ne fera disparaître tous les articles sur la mort de Jean Dujardin qu'à 8h30 le lendemain matin, 10 heures après le début de la rumeur. Pris au piège par les ados de jeuxvideo.com, le site d'information participatif a annoncé qu'il réfléchissait à entamer une action en justice contre les créateurs des articles.

Au final, aucun média n'a repris la nouvelle de la mort de Jean Dujardin, sauf pour la démentir. Mais l'acteur s'est quand même senti obligé d'appeler l'AFP dans la nuit pour assurer qu'il était bien vivant. L'agence de presse ne publiera pas son démenti, mais juste une dépêche le lendemain revenant sur toute l'affaire.

De l'anarchisme de chambre

Il est intéressant de regarder les réactions dans les médias. Le Parisien titre «Dérapages non contrôlés sur Internet». Dans ces mêmes colonnes, Philippe Mathon, rédacteur en chef du Post, estime que «c'est un geste désoeuvré, mené dans une volonté de nuire» tandis que Bernard Montiel, «tué» sur Twitter en juin 2010raconte ne pas avoir attaqué son bourreau «parce qu'il avait déjà plein de problèmes».

Les choses semblent assez claires: les fausses morts sont lancées par des ados irresponsables en plein désoeuvrement qui créent des rumeurs qui les dépassent. @lapin_blanc, l'«assassin» de Bernard Montiel, s'était moqué dans une vidéo de cet imaginaire médiatique de l'internaute désoeuvré:

En réalité, les ados du «15-18» ne sont pas désoeuvrés —et encore moins dépassés par la situation— ils jouent juste la partition du LOL, de l'anarchisme de chambre dont la seule revendication est l'affirmation d'une maîtrise par la jeunesse des flux d'information face aux médias vieillissants. C'est ce que montre un communiqué posté par un membre du forum:

Faire dérailler le flux médiatique

En relayant la rumeur, même pour la démentir, les journalistes portent à l'attention du grand public une information circonscrite sur une petite parcelle du web (en l'occurrence, Twitter, encore confidentiel en France). La question de la légalité de ces articles peut même se poser. En janvier, la Cour d'appel de Versailles a fait condamner LePost pour avoir démenti la mort de Flavie Flament dans un article qui citait le billet sur cette fausse info écrit par un de ses abonnés. Mais le cas est très spécifique puisqu'il s'agit du Post qui dément un article du Post en reprenant intégralement celui-ci.

Faire mourir une star sur Internet, c'est tenter de faire dérailler le flux médiatique l'espace d'une soirée pour en montrer toutes ses faiblesses. La logique est la même que pour le hacking: quand les hackers pénètrent dans un système informatique, ils veillent en général à ne rien détruire et laissent en partant la porte grande ouverte pour prévenir les responsables du système de la faille de sécurité.

Les ados du «15-18» n'ont pas tout à fait atteint le coeur du système médiatique. Leur objectif ultime est d'apparaître sur BFM TV, chaîne transformée en métaphore du mal-journalisme où le flux d'informations qui circule en bas de l'écran serait facilement manipulable. À défaut d'obtenir ce Graal, les membres du forum ont créé un fake, trophée par substitution:

Cible facile des fake

Plutôt que de porter plainte contre les auteurs de la mauvaise blague, LePost pourrait réfléchir à une différenciation plus claire des articles «vérifiés» et «non vérifiés» qui fait de la plateforme la cible facile des fake (après tout, le «15-18» aurait pu créer tout aussi simplement des faux articles sur 20minutes.fr: test. Sauf que la mise en page des articles et des blogs est différente, ne laissant aucune ambiguïté entre contenu journalistique et amateur).

On peut aussi s'interroger sur la place de ces articles amateurs non vérifiés dans Google News. Le post sur la mort de Jean Dujardin apparaissait dans cet espace de Google réservé aux publications journalistiques, là où les internautes vont chercher des informations crédibles. 

Non, les fausses morts ne sont pas mortes! Il va falloir s'y habituer, et surtout s'adapter pour les médias.

Vincent Glad

Les deux premières captures d'écran sont issues de l'article très complet de madmoizelle.com. Edit 20/02, 17h15: ajout de l'affaire Flavie Flament vs. Le Post.

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