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La Russie imite la Chine et censure la toile

Vladimir Poutine Reuters

Vladimir Poutine / Reuters

Une «Ligue pour un internet inoffensif» constituée de «bénévoles» épluche les sites et alerte le ministère de l’intérieur.

Le 26 janvier, à l'issue d’une conférence de presse à la fin des travaux du Forum économique mondial de Davos, le président russe Dimitri Medvedev avait estimé que «Wikileaks a assaini les relations internationales» et avait exclu toute forme de contrôle de l'internet. Deux semaines plus tard un journaliste britannique, le correspondant du Guardian, ayant relayé les dépêches peu flatteuses de l’ambassadeur américain sur le Premier ministre Vladimir Poutine était expulsé et une censure de fait de la toile mise en place en Russie.

Dans la nuit du 5 au 6 février, Luke Harding, est purement et simplement refoulé à son arrivée à l’aéroport de Domodedovo après qu’on ait annulé son visa pourtant valable jusqu’au mois de mai. Joint au téléphone par l’ambassade du Royaume-Uni, le service de presse du ministère des Affaires étrangères, dont dépendent officiellement les journalistes étrangers, tombe des nues expliquant qu’il n’est pas au courant et qu'il n’a donné aucune directive... Pour la première fois depuis la fin de l'URSS, un journaliste étranger vient d'être refoulé.

Le lendemain, les fonctionnaires russes se reprennent et expliquent la mésaventure de Luke Harding pour des raisons administratives. Il aurait oublié de redemander son accréditation. Le ministre russe des Affaires étrangères, Serge Lavrov, qui doit se rendre en Grande-Bretagne a tenté de calmer le jeu évoquant des infractions commises par le journaliste. «J’ai étudié personnellement  le dossier  de Luc Harding , il a été à plusieurs reprises sans autorisation dans des zones d’ action anti-terroriste...  Nous sommes prêts à lui accorder un nouveau visa dès qu’il se sera mis en règle avec l’administration.» Un visa qui, une fois n’est pas coutume, a été accordé à nouveau dans un temps record.

Reste la véritable raison de cette expulsion. Les articles de Luc Harding et les citations puisées dans Wikileaks dénonçaient la fortune du Premier ministre  et la «nature mafieuse» de la verticale du pouvoir qu’il a instituée. Le contrôle des médias étrangers et plus encore nationaux par Vladimir Poutine a franchi soudain une nouvelle étape. Comme si le pouvoir russe tirait immédiatement les leçons de ce qui s'est passé en Tunisie et en Egypte. Il vient d'instaurer de fait une censure de l'internet

L’idée était dans l’air depuis 2007. Des informations selon lesquelles les autorités étudiaient l’exemple chinois avaient filtré dans les médias notamment en ligne. En Russie, internet n’est pas encore un phénomène de masse. Selon l’institut de sondage Levada seulement 21% de la population est connectée, en majorité des jeunes résidant dans les grandes villes. 

La décision de contrôler l'internet avait été à plusieurs reprises repoussée. Mais le rôle des réseaux sociaux dans les manifestations de la place du manège le 11 décembre et dans les révolutions qui se sont produites en Tunisie puis en Egypte a tellement inquiété les autorités russes qu'elles n'ont plus hésité. Selon la radio de Moscou, depuis la fin de la semaine dernière une «Ligue pour un internet inoffensif» constituée de «bénévoles» épluche les différents sites puis rend compte au ministère de l’Intérieur. L’association est dirigée par un conseil de surveillance constitué pas tous les grands opérateurs russes de télécommunications et est chapeautée par le ministre des Télécommunications .

Officiellement, le but de l’opération est tout à fait honorable: lutter contre la pornographie enfantine, le trafic de drogue, le terrorisme et l’extrémisme. Reste qu’il s’agit évidemment d’un prétexte. Pour preuve: la première victime de la ligue a été Alexandre Navalny qui ne donne ni dans la pédo-pornographie ni dans l’extrémisme, et la seconde victime, le DPNI, parti fascisant certes, mais qui depuis sa naissance en 2002 n’avait eu aucun problème.

Les Etats-Unis n'ont pas mis longtemps à comprendre le message. Hillary Clinton a annoncé le déblocage immédiat de 25 millions de dollars pour aider les blogueurs vivant dans les dictatures à contrer la censure. Elle a également fait savoir  que le département d’Etat allait ouvrir sur dans les plus brefs délais un compte sur twitter en langue russe. Quant aux dirigeants européens appelés par Serge Lavrov au cours de sa visite à Londres les 13 et 14 janvier à concevoir «la modernisation de la Russie comme un projet européen», leur silence est assourdissant.

Nathalie Ouvaroff

 

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