France

Qui sont les ruraux de la France de Christian Jacob?

Gilles Bridier, mis à jour le 18.02.2011 à 17 h 35

Christian Jacob, à propos de DSK, reprend les poncifs du genre. La France rurale se repeuple, mais la population agricole décline toujours. Les nouveaux ruraux, ex-urbains, sont souvent retraités.

A Cantin, dans le nord de la France. REUTERS/Pascal Rossignol

A Cantin, dans le nord de la France. REUTERS/Pascal Rossignol

Le détour par la ruralité est un passage obligé pour tout homme ou parti politique à la pêche aux voix. En voulant discréditer Dominique Strauss-Kahn au prétexte qu’il n’incarnerait pas «l'image de la France, l'image de la France rurale, l'image de la France des terroirs et des territoires», le président du groupe UMP à l’Assemblée nationale Christian Jacob s’inscrit dans la lignée d’autres noms de la politique qui toutefois, pratiquaient l’exercice avec plus de retenue.

C’est le cas de François Mitterrand qui, pour incarner la «force tranquille», choisit en 1981 une affiche avec en toile de fond un paysage du bocage français, son bourg et son église. C’est le cas aussi de Jacques Chirac qui peaufina son style en sillonnant les allées des salons de l’agriculture et en flattant le cul des vaches.

Mais quelle que soit l’image qu’ils aient voulu donner d’eux-mêmes à travers leur stratégie de communication, on ne peut pas considérer les deux ex-locataires de l’Elysée comme des purs produits des terroirs.

Pourtant ils furent élus, à des époques différentes, chacun arrivant en tête dans de grandes régions rurales. Nicolas Sarkozy mit également en scène la ruralité pour l’affiche «tout devient possible».

Mais de là à considérer que la mairie de Neuilly est une porte ouverte sur les campagnes… C’est dire si l’offensive de Christian Jacob, qui semble vouloir réduire la France à celle d’un maréchal Pétain prônant le retour à la terre, tape dans le vide et se discrédite elle-même dans sa mécanique d’exclusion.

Une spécificité française

On voit bien quels ressorts peuvent animer l’ancien agriculteur qui obtint son premier mandat de député (européen) en 1994 avant de devenir un proche de Jacques Chirac et d’obtenir son premier maroquin dans le deuxième gouvernement Raffarin.

L’exode rural est terminé, l’Insee pointe maintenant l’exode urbain. Les électeurs migrent. Il s’agit pour l’homme politique, maire de Provins, de suivre le mouvement, de revenir sur les terroirs pour se placer auprès de ces populations qui choisissent de quitter la ville pour un autre mode de vie. Et, au cas où ils n’y parviendraient pas seuls, de leur indiquer à qui ils doivent s’identifier.

Car ce n’est pas parce qu’il veut interpeler les électeurs des terroirs que Christian Jacob vise les agriculteurs et les personnes qui travaillent sur les exploitations agricoles.

Le monde agricole qui représentait 40% de la population active en 1900 et 13% en 1970, ne fournit plus de travail aujourd’hui qu’à un million de personnes – 4% des actifs en France [PDF et l’étude Insee]. Et cette population continue de décroître au rythme de la disparition des exploitations agricoles dont le nombre a été réduit de moitié en 20 ans. Aujourd’hui, la majorité des ruraux est ailleurs.

Des nouveaux ruraux retraités

La cible du discours, ce sont les personnes qui ont succombé au charme des petits bourgs, véritable spécificité française au sein de l’Europe. A elles seules, les 36.000 communes de France représentent en nombre la moitié de la totalité des communes d’Europe, pour une population moyenne de quelque 1.700 habitants, contre 11.000 en Belgique et 5.500 en Espagne. C’est cette France des 32.000 communes de moins de 2.000 habitants, cette France des bourgs et des hameaux, que vise Christian Jacob… cette France rurale où vit aujourd’hui un ménage sur cinq (18,5% en 2007 représentant 4,6 millions de ménages, selon une étude de l’Insee parue an août dernier) et dont la population croît aujourd’hui plus vite (près de 7% entre 2002 et 2007) que dans les zones urbaines (5% sur la même période).

Cette tendance, en outre, devrait se pérenniser, du fait du vieillissement de la population. Car cette augmentation issue de mouvements migratoires est surtout le fait de ménages âgés et retraités.

Rien n’est très étonnant dans la mesure où, à cause des impératifs liés au marché du travail, on compte moins de jeunes ménages dans les territoires ruraux (globalement, une personne sur cinq des 20-39 ans contre plus d’une sur quatre de plus de 60 ans), même s’ils peuvent être attirés par des prix de l’immobilier moins élevés pour acquérir une résidence principale. A terme, l’âge moyen des populations rurales va s’élever, créant un déséquilibre entre les générations: «Sur la décennie 2030-2040, dans les deux tiers des régions, le nombre de décès dépassera celui des naissances alors que seules l’Auvergne et le Limousin sont dans cette situation en 2007», explique l’Insee. On n’en est pas encore là, mais le mouvement est enclenché.

Une forme de désamour

Toutefois, même si elle continue de séduire, la France rurale ne s’estime pas bien lotie. Ceux qui en font partie ont probablement du mal aujourd’hui à se retrouver dans les politiques gouvernementales –celles que soutient le groupe de députés présidé par Christian Jacob. La réforme des collectivités locales est combattue par de nombreux maires de communes rurales qui protestent contre leur disparition programmée.

La nouvelle économie de la ruralité présentée par Nicolas Sarkozy ne les a pas convaincus. Aussi, dans un registre assez convenu, les députés socialistes viennent de déposer une proposition de loi pour instaurer un «bouclier rural» destiné à revitaliser les services publics dans les territoires.

Mais de façon plus inattendue, le collectif «droite rurale» qui regroupe une cinquantaine de députés UMP a aussi réclamé un plan Marshall pour la ruralité. Qu’il s’agisse de la fermeture d’écoles, de structures de santé et de services de transport, ou encore de fracture numérique, les maires de la France des terroirs reprochent en fait aux décideurs politiques de ne pas démontrer que la France rurale est toujours «la France qu’ils aiment», pour reprendre l’expression de Christian Jacob. Sans être pour autant passés par la direction du FMI.

Gilles Bridier           

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