Islam et démocratie, le laboratoire turc

Les cadets de l'armée de l'Air turque, à Istanbul en août 2010. REUTERS/ Osman Orsal

Les cadets de l'armée de l'Air turque, à Istanbul en août 2010. REUTERS/ Osman Orsal

Le «modèle turc», c’est un peu, ces dernières semaines, comme le grand Bazar d’Istanbul. Les visiteurs, arabes et occidentaux, sont nombreux, ne cherchent pas tous la même chose mais presque tous finissent par à en rapporter une trouvaille.

Les uns y puisent la preuve qu’islam et démocratie peuvent coexister; les autres que l’armée –même cantonnée dans ses casernes– reste une garantie pour les «fondamentaux» du pays; d’autres, qu’il est possible de tenir tête à Israël; les derniers que ce «modèle turc» a libéralisé l’économie, apporté croissance et augmenté le niveau de vie des citoyens.

Mais ce serait une illusion de croire qu’arabes et occidentaux sont séduits pour les mêmes raisons.     

Ainsi, les arabes applaudissent au bras de fer que le Premier ministre turc mène contre Jérusalem depuis 2008 (à Davos, puis au sujet de la «flotille de la paix») quand Washington, Berlin et Bruxelles commencent à se poser des questions sur l’ancrage occidental de leur allié dans l’Otan. Les arabes, eux, y ont au contraire regagné  une certaine fierté mise à mal par la création d’Israël, le terrorisme d’al-Qaida, la guerre en Irak et l’impuissance pour ne pas dire les compromissions de leurs leaders et du monde occidental. De tout cela, ils savent gré au «modèle turc». 

L'art de la synthèse

De même, si les occidentaux se disent que la Turquie est peut-être en train de montrer qu’islam et démocratie sont compatibles, les musulmans  arabes, eux, sont beaucoup plus précis. Le chercheur français Olivier Roy explique: 

«Une partie des Frères musulmans égyptiens est passée de l’idéologie islamiste à une demande de démocratie, de la norme (la charia) aux valeurs.» 

Ils regardent donc avec intérêt ce modèle du parti de la Justice et du développement (AKP) qui «est en train d’opérer une synthèse entre système parlementaire et valeurs musulmanes, conservatrices», poursuit l’auteur de L’Islam mondialisé (Seuil, 2004).

Ce modèle-là est-il applicable dans le monde arabe? D’abord, l’expérience est récente. Il n’y a pas dix ans que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) estimait fondée  la dissolution du Refah, dont l’AKP est issu, car ce parti n’excluait pas l’application de la charia, ni le recours au Djihad pour l’imposer. L’AKP a tiré pragmatiquement la leçon de ces mésaventures, rejeté l’idée d’une Turquie gouvernée par la charia, s’est fait élire en 2002 sur un programme pro-européen et a pris son envol.

Autrement dit, l’aggiornamento de l’AKP est en grande partie lié à la candidature européenne de la Turquie.  Or ni les pays du Machrek, ni ceux du Maghreb ne figurent officiellement sur la liste de l’élargissement européen.

Cet aggiornamento est également lié à la spécificité turque. Selon Kadri Gürsel, éditorialiste du quotidien turc Milliyet:

«L’AKP n’aurait pu être un régime “modéré” sans la démocratie laïque qui existe chez nous depuis 1923. Or dans le monde arabe, excepté en Tunisie et au Liban, je ne vois ni la même tradition ni la même demande  populaire de laïcité qu’en Turquie.»

On doit donc la mutation des islamistes turcs au cadre constitutionnel imposant le respect de la laïcité, avec ses chiens de garde qu’ont longtemps été les militaires, que tout gouvernement, même issu du suffrage universel se devait de respecter. Un cadre que l’on trouve difficilement  dans le monde arabe.

Aujourd’hui, l’armée turque est affaiblie, exclue du champ politique par l’AKP qui a été soutenu en cela par l’Union européenne. La question est de savoir si le peuple prendra la relève de l’armée et restera aussi sourcilleux à l’égard de la laïcité.

L'Etat turc de plus en plus autoritaire

Car n’oublions pas que «ce qu’on appelle le “modèle turc” n’est pas fini; on est en plein mouvement. Où l’AKP va-t-il s’arrêter? Le gouvernement va-t-il par exemple toucher au code civil?», interroge l’expert gallois Gareth Jenkins, qui s’inquiète de l’actuelle dérive autoritaire du nouveau pouvoir turc. «Ce qui compte pour eux, désormais et de plus en plus, c’est de rendre les valeurs et l’identité musulmanes plus faciles à suivre par leur base ; ainsi l’alcool vient-il   d’être interdit au moins de 25 ans dans les lieux publics», poursuit l’auteur de Political islam in Turkey (Palgrave, 2008) dont le sous titre «Running West, heading East?» («Faire route vers l'ouest, mettre le cap à l'est») illustre parfaitement l’ambigüité actuelle à laquelle est confrontée la Turquie.

Il y a quelques années, Recep Tayyip Erdogan a d’ailleurs personnellement très mal pris que la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) déboute une jeune étudiante turque (arrêt Sahin contre Turquie, PDF) qui avait été renvoyée d’une université turque et réclamait le droit d’y retourner voilée, comme  cela est autorisé en Allemagne ou en Grande-Bretagne.  Il a également très mal compris la levée de boucliers, en Turquie et en Europe, qui a suivi sa tentative de faire voter une loi contre l’adultère. C’est sa propre femme, choquée par la double vie de certains membres de l’entourage de son mari qui l’aurait poussé à présenter ce texte. «Dans cette loi, les torts étaient partagés à l’identique entre l’homme et la femme et c’était un progrès par rapport à la polygamie de certains chefs de l’AKP dans le sud-est du pays. Une loi très semblable à la loi chrétienne appliquée dans dix Etats américains!», compare Olivier Roy.

L'affirmation des valeurs

En Turquie, comme dans le monde arabo-musulman, une grande partie de l’électorat conservateur et pratiquant redoute de «voir les mœurs occidentales débouler chez eux, car comme le dit crûment le photographe Ahmet Sel, cela veut dire pour eux que leur fille va coucher avec tout le monde et que leur fils va devenir  homosexuel». Les conservateurs ont donc un boulevard devant eux. Recep Tayyip Erdogan a, par exemple, déclaré récemment  que l’homme et la femme n’étaient pas égaux et que cette dernière devait avoir au moins trois enfants. Le message pour les musulmans conservateurs n’est pas équivoque: l’homme doit protéger la femme qui a la charge, importante, des enfants. «Exactement comme le faisait la démocratie chrétienne allemande, il y a quelques années, en refusant d’ouvrir des crèches pour que les femmes restent à la maison», précise toujours Olivier Roy.

Ne nous trompons donc pas. Aux yeux des musulmans arabes pratiquants, et plus particulièrement des mouvements islamistes, le modèle turc, c’est d’abord l’affirmation de valeurs conservatrices et traditionnelles ainsi que l’affichage de la culture musulmane par l’AKP.

Lequel peut le faire d’autant plus fortement qu’il est arrivé au pouvoir par les urnes, que l’armée n’a plus droit au chapitre et que la perspective européenne s’évanouit. En un mot,  ce que ces arabes, pieux ou islamistes, entrevoient c’est la possibilité d’instaurer un nouvel ordre moral musulman dans un cadre démocratique à l’occidental. Mais s’ils veulent coller à  l’exemple turc, il leur faut encore remporter les élections, neutraliser l’armée, instaurer la laïcité et ne pas perdre complètement le soutien occidental qui reste tout de même l’un des grands pourvoyeurs de fonds.  

Ariane Bonzon