France

Nicolas Sarkozy tombe dans le piège «national»

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 18.02.2011 à 17 h 51

En voulant conjurer le danger électoral représenté par Marine Le Pen et le Front national pour la présidentielle de 2012, Nicolas Sarkozy prend le risque de les renforcer.

Nicolas Sarkozy Philippe Wojazer / Reuters

Nicolas Sarkozy Philippe Wojazer / Reuters

Cette fois nous y sommes ou presque: le cauchemar de la droite et de Nicolas Sarkozy, à savoir que le passage de Jean-Marie à Marine Le Pen se traduise par une poussée du FN telle qu’elle en vienne à menacer  la position du chef de l’Etat à l’élection présidentielle, est en train de prendre forme. En témoigne ce sondage de l’Ifop pour France Soir qui situe à 22% les intentions de vote pour le président de la République pour le premier tour de l’élection présidentielle, si celle-ci avait lieu maintenant, et la candidature de Marine Le Pen dans la zone des 20%. Quand on sait que la marge d’erreurs des instituts de sondage tourne autour de 3 points, il n’y a plus à faire un dessin! Toute à son succès «sondagier», Marine Le Pen a aussitôt ironisé en suggérant à l’UMP de lancer de nouveau un débat sur l’islam pour qu’elle puisse se retrouver à 25%! «Encore un petit débat, un petit blabla sur l'islam, la laïcité, et je pense effectivement que nous pourrons terminer à la présidentielle à 25%», a-t-elle déclaré.

C’est un raisonnement qui épouse celui de la gauche: c’est Henri Emmanuelli qui explique, pour le PS, que Nicolas Sarkozy n’a pas encore compris  qu’en ouvrant un débat sur l’islam il fait le jeu du Front national au lieu de le combattre.

En fait, la montée dans les intentions de vote de Marine Le Pen –qu’il faut malgré tout prendre avec une certaine prudence, car nous sommes encore très loin de l’échéance du printemps 2012– correspond à un double mouvement. D’un côté, la prise de pouvoir par Marine Le Pen et l’annonce par celle-ci d’une volonté de respectabilisation de l’extrême droite avec, comme perspective, d’intégrer celle-ci à la droite de la droite pour quitter les rivages de l’extrême droite.

Les barrières tombent

Premier signe tangible: sa déclaration condamnant l’horreur des camps de la mort de la Seconde Guerre mondiale, le symbole même de la nostalgie de son père vis-à-vis du fascisme français. Dès lors qu’elle fait ce mouvement, la barrière de la honte qu’il fallait franchir pour voter FN tend à s’éloigner. Et, dans les conversations sur les marchés, les élus constatent que l’on est passé d’une attitude où ceux qui voulaient voter FN hésitaient à l’énoncer, à une autre où l’on commence à dire en substance: «Elle ne dit pas que des bêtises…»

Face à cette évolution, que voit-on? Un Nicolas Sarkozy qui, de lui-même, fait tomber les barrières entre son propre électorat et celui du FN. L’objectif du président est évidemment de refaire le coup de 2007, où il avait capté une part de l’électorat frontiste et avait ainsi paru pouvoir assécher progressivement l’audience de l’extrême droite. Pourtant, après avoir été l’homme par qui le FN recule il risque fort d’être celui par qui le FN renait.

Il faut ici revenir sur son funeste discours de Grenoble, cette escalade dans le tout sécuritaire, assortie de la stigmatisation d’une catégorie de Français, les gens du voyage. En faisant tomber cette barrière-là, qui plus est en tant que président de la République, il a légitimé pour une part le discours de la discrimination qui est l’un des fonds de commerce du FN.

Seconde étape: le succès pour Marine Le Pen de sa protestation contre les prières des musulmans dans la rue. Il s’agissait cette fois pour elle de stigmatiser l’islam et les musulmans. Et cela a donné, quelques semaines plus tard, de la part de Nicolas Sarkozy, un débat urgent, tellement nécessaire à ses yeux, sur la place de l’islam en France. Après que le président a adhéré aux condamnations par Angela Merkel, puis par David Cameron, du multiculturalisme. En dehors des questions de fond que cela soulève, ce mouvement mérite une observation troublante.

De l'ouverture à la fermeture la plus clivante

En voulant reproduire le calcul qui lui avait réussi en 2007 comme candidat –la polémique avait porté sur la dénomination du ministère de l’Immigration qui devait devenir le ministère de «l’Identité nationale»– Nicolas Sarkozy avait lancé un grand débat sur l’identité nationale. Lequel avait rapidement dérapé, comme il était prévisible, et surtout s’était retourné contre son auteur. Peut-être pour une simple raison: quand on est président, en charge de la cohésion du pays, on ne peut plus guère se comporter comme un candidat dont la marque de fabrique est le clivage recherché et aiguisé. La sanction électorale était tombée avec le score le plus faible de la droite depuis des lustres à l’occasion des élections régionales. Et un FN redressé. Ce qui est troublant donc c’est qu’en lançant un débat sur l’islam, il prend le risque évident de reproduire le même schéma qu’autour de l’identité nationale avec en perspective un échec aussi retentissant.

Alors même que la recherche d’une réélection pour un second mandat devrait le conduire à une posture de rassemblement, il est curieux de constater que Nicolas Sarkozy a fait rigoureusement l’inverse. Au début de son mandat, il a pratiqué l'ouverture, instauré le bouclier fiscal mais aussi le RSA, pris des mesures répressives mais aussi mis fin à la double peine. Et maintenant, plus il s’approche du terme de son mandat, plus il se replie sur le territoire de plus en plus étroit de la droite. On dira: c’est une logique de premier tour. Certes, contrôler son territoire est une chose, éviter par exemple qu’il y ait abondance de biens du côté centriste ou bien dissuader telle ou telle candidature dissidente, mais rétrécir son propre champ au bénéfice d’une extrême droite qu’on installe progressivement en rivale de la droite elle même est une aberration.

Et le paysage politique aujourd’hui pour le président-candidat n’est guère brillant: 63% des Français ne souhaitent pas qu’il se représente: 54% souhaitent désormais une victoire de la gauche; et 3 personnalités socialistes (DSK, Martine Aubry et François Hollande) sont données gagnantes dans un deuxième tour. Plus important pour Nicolas Sarkozy, le tiers de l’électorat de l’UMP n’exclut pas de voter pour Marine Le Pen… On est donc face à une préoccupation exclusive qui est la hantise de voir l’extrême droite affaiblir à ce point la candidature et le potentiel de Nicolas Sarkozy qu’elle lui coupe la route du deuxième tour.

Et pourtant, tout se passe comme si, en voulant conjurer ce danger, Nicolas Sarkozy alimentait lui-même les potentialités d’un vote Marine Le Pen. On aura donc un débat sur l’islam, après une condamnation du multiculturalisme, à dire vrai inutile, car plus personne en France ne se réclame d’un tel «modèle».

La théorie du moindre mal

Regardons la question des prières dans la rue: la seule réponse est de s’assurer que les musulmans de France aient leur lieu de culte. Mais n’est-ce pas l’électorat de la droite qui est le plus réticent à voir s’ériger des mosquées et le président lui-même qui va chercher auprès de l’extrême droite suisse une condamnation de l’érection de minarets? Et il n’est pas question ici d’accepter si peu que ce soit un quelconque laxisme vis-à-vis de l’islam radical. C’est un point de consensus fort en France alors qu’en Grande-Bretagne au contraire (la France l’avait d’ailleurs appris à ses dépens) les gouvernement successifs se conformaient à une tradition de tolérance vis-à-vis des extrémistes qui n’a jamais été de mise en France et  qui a couté très cher outre-Manche. Mais manifestement, aux yeux du président-candidat, rien de ce qui fait consensus n’est bon à prendre puisqu’il est à nouveau dans une phase où il cherche à créer des clivages.

Lui croit à cette méthode et il attend le moment béni à ses yeux où il pourra détourner une partie de la foudre vers le candidat, ou la candidate, du Parti socialiste. Il sait qu’une présidentielle c’est d’abord le choix par les Français d’un moindre mal, et que l’on entre dans un schéma comparatif. Or, aujourd’hui, le paysage n’est pas en place, les acteurs ne sont pas encore connus, pas plus que l’état de la crise internationale dont il faut souhaiter que lui-même et Dominique Strauss-Kahn parviennent, par leur action au sein du G20, à la circonscrire davantage. Ce qui n’empêche pas, dans l’intervalle Nicolas Sarkozy de lancer ses avant-garde dans un jeu de provocations destiné à pousser DSK à l’erreur. De ce point de vue, le week-end médiatique de Dominique Strauss-Kahn sera riche d’enseignements.

Jean-Marie Colombani

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