Culture

Ne zappez pas la télé, elle bouge encore

Monique Dagnaud, mis à jour le 19.02.2011 à 12 h 18

«L’ancêtre d’internet» résiste avec vaillance et mieux que prévu face à la magie des nouveaux médias.

Sleeping TV Man. Flickr CC by Photo Extremist

Sleeping TV Man. Flickr CC by Photo Extremist

Les nuits embrasées, les silhouettes de la place Tahrir, les pancartes marquées «Moubarak dégage», les soldats campant sur leur chars comme autant d’énigmes sur l’avenir de l’Egypte, les discours empesés des caciques du régime, les correspondants qui se succèdent à l’antenne, tour à tour vibrants, dubitatifs, inquiets, cherchant éperdument à décrypter les émotions des  manifestants: une réalité télévisuelle inoubliable. «Plus l’image est une image-télé, plus elle est crédible. Quelles sont les images les plus réelles, les plus vraies, les plus débarrassées d’a-priori?... La réalité, elle, a de plus en plus cette gueule de petit écran», écrivait  le sémiologue Eliseo Veron dans un article intitulé «Il est là, je le vois, il me parle» (Réseaux, n°21, 1986). Les experts balbutient sur le réveil égyptien, tentent d’éclairer la complexité du Maghreb, mais ce qui bouleverse, c’est le spectacle répété d’une foule qui en appelle à la liberté.

La télévision est tellement incorporée à notre quotidien, qu’elle se pare d’un voile d’invisibilité. Sa présence est aussi impalpable que l’air qu’on respire. Les images quelle réfracte dans son kaléidoscope, c’est notre monde sensible, la contingence qui nous berce, et elle-même s’est effacée comme sujet de préoccupation. La déferlante d’Internet l’a fait passer au dernier rang du débat sur les médias.

Pendant des décennies, le public a imputé quantité de problèmes sociaux à la télévision : la violence (plus de 80 % des individus, du Japon à la France et aux Etats-Unis, selon des sondages durant les années 90), les difficultés scolaires des enfants, et plus généralement, le sentiment de victimisation comme valeur dominante et son corollaire, la montée du populisme.

Evidemment, on ne saurait  plaider son innocuité sur les comportements et les croyances, mais on reste abasourdi par les méfaits terribles qui lui furent attribués, même dans les années où les représentations de la violence étaient infiniment plus réduites et plus édulcorées qu’aujourd’hui, même à une époque ou la téléréalité n’avait pas encore été inventée.

Cette dénonciation a constitué un noyau dur de la pensée moderne. Dans les années 90, le petit livre, pourtant assez schématique, de John Condry et Karl Popper sur «La télévision : un danger pour la démocratie», a connu une bonne fortune inattendue: alors que dans tous les pays occidentaux la polémique enflait sur l’influence de ce média, il était de bon ton de le citer dans les discours politiques.

Au début des années 2000, en France, pas moins de trois rapports furent commandés par les gouvernements pour évaluer son impact sur la jeunesse (rapport du CIEM, rapport Kriegel, rapport Brisset). Et puis l’obsession de la critique télé s’est atténuée - sauf chez quelques politiques comme Arnaud Montebourg ou Jean-Luc Mélenchon qui en avivent régulièrement la flamme. Dorénavant, la verve critique se déporte vers le web, tour à tour encensé comme vecteur de la démocratie et vilipendé comme déversoir des passions les plus funestes - les rumeurs et les contre-vérités, l’exhibition et des fantasmes.

La télévision, espace public régulé et visant le consensus – et qui, de ce fait, affectionne le discours balancé et bien pensant —  a cessé d’être un objet transactionnel de la pensée. Elle est d’autant plus en retrait qu’on la pensait finie, au bord du dépôt de bilan, ringardisée à jamais par les nouveaux médias. «Vous êtes sur l’ancêtre d’Internet», dit la marionnette de PPDA en ouverture des Guignols de l’info. 

Or, elle n’a pas du tout été détrônée par internet.  Ses durées moyennes d’écoute continuent de progresser partout dans le monde – même si cette progression est de niveau modeste —, stimulée par le lancement continu de nouvelles chaines. En France, en 2010, elle a encore grignoté quelques minutes de plus, et ce, pour toutes  les classes d’âge (Médiamétrie 2010).

Aux Etats-Unis, pour les 8-18 ans, la durée moyenne d’écoute de la fée cathodique a augmenté de 33 mm en dix ans, atteignant 4h29 en 2009 (étude 2009 de la Kaiser Family Foundation). Les durées d’écoute moyenne d’Internet, entre 1h30 et 2 heures, sont toujours nettement inférieures à celles de la télévision – et, de surcroît, internet s’impose comme un incroyable support pour la consommation de «TV content». Pour les enfants et adolescents américains, près de la moitié (41%) des programmes de télévision est vue sur un ordinateur, alors que  pour les adultes de 25 -34 ans ce chiffre est plus faible: 12 % (Nielsen  2009).  

En France aussi, Internet, opère comme relais aux médias traditionnels, notamment pour regarder des émissions en différé ou des séries américaines, parallèlement au visionnage de vidéos courtes et gratuites de Youtube (1,8 milliard de vidéos en 2009) ou Dailymotion ((393 millions), qui, elles, constituent la véritable originalité du Web – rapport Hubac sur la vidéo à la demande, 2011.

La télévision, par ailleurs, demeure la première source d’information, une donnée qui ne faiblit pas par rapport aux années précédentes (baromètre 2011 de confiance dans les médias) - 60% des individus se tiennent au courant de l’actualité en premier lieu par la télévision, contre seulement 12 % par la presse et 9% par Internet. Sans surprise ce score élevé concerne d’abord les couches populaires et  les sans diplôme ou peu diplômés, et chute radicalement pour les «bacs +4 ou plus» (26%).

Avec la progression du nombre de diplômés du supérieur, cette prédilection pour la télévision pourrait s’atténuer, mais elle fait tellement la course en tête que son pouvoir aura du mal à s’éroder substantiellement. A noter: la propension à privilégier la télévision pour s’informer  existe aussi chez les jeunes et les internautes assidus.

La télévision est plutôt associée à des valeurs conservatrices: pour 60% des téléspectateurs, elle est tenue pour neutre ou indécidable, mais pour 33% d’entre eux elle est perçue comme de droite (et seulement pour 7 % comme de gauche). Cette image droitière la spécifie en comparaison des autres médias, jugés plus balancés. Ce sont surtout les forts diplômés qui lui attribuent ce tropisme (48%),  et beaucoup moins les sans diplôme ou peu diplômés (22-28%).

Pourquoi la télévision généraliste reste-t-elle le cœur battant du système médiatique? Sa puissance financière,  qui se traduit par  une capacité à entretenir d’abondantes rédactions, et à investir dans des programmes exclusifs à forte valeur ajoutée (fictions, documentaires, reportages, spectacles télévisuels). Sa puissance fédératrice: en réunissant des publics différents, elle créée l’intuition d’une expérience partagée à une échelle qu’aucun autre média n’atteint. Sa puissance à nourrir l’imaginaire: c’est à travers ses rafales d’images et ses récits que les sociétés contemporaines se racontent leurs histoires croisées, leurs peurs, leurs préoccupations, leurs expériences et au final leur identité.

Si parfois ces images provoquent de la sidération ou des perturbations, elles ont surtout pour effet d’alimenter le flot des réflexions et des conversations, opérant comme un prolongement de la parole, et comme un moyen pour chacun  d’accorder  ou de chercher du sens à chaque chose. Ce média apparaît alors comme  un rouage incorporé à la société, une source d’énergie, une matrice des formes culturelles qui aident les citoyens à se coordonner et à vivre ensemble.

Dans son livre «Médias et classes populaires», issu d’une longue enquête dans une banlieue  de Bordeaux, le sociologue Vincent Goulet montre combien les habitants de ces quartiers souffrent d’un sentiment de dépossession culturelle, lié à la domination sociale et au manque de ressources langagières et intellectuelles. Mais il note aussi:

«J’ai pu constater chez beaucoup d’individus des appropriations positives des biens culturels et des informations qui leur étaient proposées, parfois avec une certaine dose d’inventivité et de fantaisie. Il s’agit par dessus tout de s’aménager un monde viable, de trouver une place où se loger et obtenir une considération, au moins à ses propres yeux. Or, cette réappropriation de soi passe essentiellement par la “culture commune”, la culture du grand nombre qui s’impose à tous, celle qui est mise en œuvre par les industries culturelles et le  système “médiatico-publicitaire”.»

Cette culture commune, celle que, par delà les clivages sociaux, tout le monde connaît, est pour l’essentiel une culture visuelle et émotionnelle. Les images de  protestations de Tunis, tout comme celles des jeunes balayant la place Tahrir après le départ de Moubarak en Egypte, participent de cette construction imaginaire qui unit les individus et les incite à réfléchir et à échanger.  C’est sur ce point que l’ancêtre d’internet résiste avec vaillance et mieux que prévu face à la magie des nouveaux médias.

Monique Dagnaud

Monique Dagnaud
Monique Dagnaud (79 articles)
Sociologue, directrice de recherche au CNRS
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