France

Les CRS sont-ils dépassés ?

Quentin Girard, mis à jour le 31.10.2013 à 16 h 29

Entre G20, Otan, et manifestation bastiaise, la semaine dernière a été ponctuée de violents affrontements entre les manifestants et la police, que ce soit à Londres, Strasbourg ou en Corse. Entre gaz lacrymogènes lancés à l'aveugle dans la ville alsacienne et absence d'interpellation à Bastia, difficile parfois de comprendre la stratégie des forces de l'ordre.

Avant les manifestations à Londres et à Strasbourg, la Grèce était le dernier exemple européen en date de manifestation ultra-violente. La police avait choqué l'opinion publique en agissant parfois comme des cowboys. Selon Gérard Greneron, Secrétaire général du Conseil Européen des Syndicats de Police, «les équipements inadaptés des policiers grecs (pas de tenue ignifugée, protections corporelles faibles, etc.) étaient autant de risques de dérapage. Un policier mal protégé peut voir sa vie mise en danger très rapidement ce qui peut entrainer des réactions de peur pouvant aller jusqu'à l'usage de l'arme face à une violence extrême». Ce fut le cas en Grèce ou en 2006 avec la mort de Julien Quemener, tué après un match du Paris Saint Germain, ou à Gênes en 2001.

La règle «zéro blessé, zéro mort»

Normalement, la règle est «zéro blessé, zéro mort du côté des membres des forces de l'ordre comme des manifestants», rappelle Gérard Greneron. «Face à une violence de plus en plus grande cet objectif est de plus en plus difficile à atteindre... les événements de ce week-end en attestent!» Malgré la violence des affrontements, et contrairement à Londres quelques jours plus tôt, en France aucun mort n'est à déplorer. Même si plusieurs vidéos et témoignages montrent que, débordés, les CRS n'ont pas toujours respectés les consignes de base. Le blog des DNA sur l'Otan a notamment posté cette vidéo où l'on voit des CRS lancer ou faire mine de lancer des objets sur des manifestants pacifiques en contrebas. La qualité des images ne permet pas de savoir quels sont les projectiles et s'ils ont atteint leur cible. Selon Amneris54, l'auteur de la vidéo, «les policiers ont commencé à jeter des projectiles. Ils visaient apparemment des casseurs, mais ces derniers étaient au milieu de militants pacifistes! C’est pour cela que les gens leur demandent de stopper». Interrogé pas Slate,Yannick Danio, porte parole de l'Unsa-police, n'avait pas encore vu la vidéo et n'a donc pas souhaité réagir.

Céline Moncel, journaliste blogueuse pour le blog Des apaches à Strasbourg hébergé par l'Express, a vu un policier perdre le contrôle de lui-même. «Après qu'un parpaing a brisé la fenêtre arrière d'une voiture de police, sans blesser ni mettre en danger personne, un policier a surgi et hurlé: «Le prochain je le trique, je vous jure que le trique». C'était assez impressionnant de voir un homme armé perdre autant son sang froid».

En Corse, le même week-end, des manifestants auraient été touchés par des tirs tendus selon Le Monde. Un adolescent a même été grièvement touché. Selon le quotidien du soir, «sur l'une de ces séquences filmées dont Le Monde a eu connaissance, on distingue nettement un sous-brigadier d'une compagnie de CRS assurant la protection des locaux de l'hôtel de Ville de Bastia en train de tirer un projectile à hauteur d'homme sur un manifestant qui vient de prendre violemment à partie un groupe de policiers. La qualité des images ne permet pas, en revanche, de déterminer si le tir a bien atteint sa cible».

A la différence de leurs homologues français, selon des témoins, les policiers allemands semblent avoir agi de manière plus douce. Mathieu Galtier, du blog Des Apaches, raconte une rencontre entre des militants pacifistes et les policiers allemands. «Une dizaine de contestataires se sont allongés au milieu du pont du Rhin, devant les policiers allemands. Après quelques dizaines de minutes, les policiers allemands otent leurs gants et leurs casques en signe d'apaisement». Au contraire, pour une militante présente pendant le happening, «les CRS français, c'est flashball, matraque... très violents».

Mais à en croire les syndicats français et européens, les CRS français seraient plutôt la référence. Selon Yannick Danio, «il n'y a pas pas de tactiques différentes entre les pays d'Europe parce que nos homologues européens ont copié nos méthodes». Gérard Greneron va dans le même sens, «la manifestation fait partie de la culture française, ce n'est pas toujours le cas dans les autres pays européens. Le mode d'intervention des CRS fait référence et s'exporte». Une «culture» forgée par «l'esprit de ma 68». Comme le note le blog l'Héritage de Mai 68, «les affrontements avaient mis en lumière les défauts de l'équipement des CRS, débordées les premiers jours par des manifestants qui avaient compris leur avantage» par rapport à des policiers sous-équipés. En France, depuis 1997, les forces de maintien de l'ordre portent une tenue appelée «Robocop». Gilet pare-coup, gilet pare-balles, jambières, casque avec visière pouvant être bloquée en position ouverte, masque à gaz à la ceinture, pistolet Taser, Sig Sauer 9mm et Tonfa, les CRS sont ultra-protégés, dissuasifs et prêts à tout.

Malgré 9.000 policiers mobilisés et prévenus du pedigree des participants aux Blacks Blocs, comment expliquer les débordements? Selon Yannick Danio, «il y a moins de Black Blocks en France qu'en Allemagne donc la police française était sans doute moins habituée. Nous avons eu du mal à suivre. Ils sont très organisés, très structurés, très violents. Ce sont de vrais scènes de guérillas urbaines, très loin des manifestations habituelles» françaises. Selon Mathieu Galtier, les CRS sont de surcroît arrivés en retard. Et dès le départ, «ils ont lancé des salves de lacrymogènes, ils n'ont pas cherché à comprendre. A leur décharge, les Black Blocks ont bien joué le coup, ils s'étaient mélangé avec les militants pacifistes». Selon Jacques Fernique, conseiller régional des Verts cité par Reuters, «rien ne s'est passé comme prévu. Les Black Blocks ont été maîtres du terrain dès le départ et la manifestation a été une espèce de fuite en avant». Normalement, le principe est toujours de laisser une porte de sortie aux manifestants, «de ne pas les acculer dans une voie sans issue», comme le précise Yannick Danio de l'Unsa-police. D'un côté les policiers allemands bloquaient le pont sur le principe «chacun garde ses Black Blocks», selon Gautier Demouveaux, du blog Les Apaches à Strasbourg, de l'autre, les CRS bloquaient le quartier, il n'y avait donc pas d'échappatoire, l'affrontement n'a pas pu être évité.

Des CRS lents

Quiconque a déjà participé à une manifestation a remarqué la passivité des CRS, qu'on les insulte, les photographie ou les filme. Problème, quand il y a des heurts entre manifestants, ils semblent aussi assez longs à réagir. «Dans un maintien de l'ordre, on n'intervient pas sans ordre, explique Yannick Danio. Il y a une hiérarchie à respecter»: le commissaire qui a sous ses ordres un capitaine qui commande lui-même un escadron de 80 personnes environ. «Un CRS ou quelques CRS ne vont jamais prendre l'initiative de charger d'eux-mêmes. Il faut attendre l'ordre de charger et cet ordre peut venir du préfet. D'où cette impression de lenteur parfois, comme pendant les manifesations du CPE» en 2005.

De préférence, en temps normal, les interpellations se déroulent après le défilé. «Une manifestation est toujours gérée en lien avec les leaders syndicaux. C'est à la fin quand la dislocation a été décidée, que l'a on intervient le plus, car on sait que les gens encore là sont restés pour l'affrontement», explique Yannick Danio. En Alsace, il y a eu plus de 300 interpellations. En Corse, il a été décidé de ne pas interpeller pour ne pas envenimer la situation selon Dominique Lemoine, du syndicat Unsa-police en Corse.

A voir également sur le même sujet, La vidéo du manifestant anti-G20 mort attaqué par la police.

Photo Reuters

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