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Ovulation et génétique n'ont rien à voir avec le viol

Amanda Marcotte, mis à jour le 24.02.2011 à 10 h 30

Les femmes ont-elles évolué pour se protéger contre les viols? Les études qui tendent à le prouver sont hautement contestables.

Campagne fraçaise contre les violences faites aux femmes.

Campagne fraçaise contre les violences faites aux femmes.

Mi-janvier, le psychologue évolutionnaire, Jesse Bering, a écrit un article pour Slate.com, où il présentait quatre manières dont les femmes avaient évolué pour se protéger des viols lorsqu’elles ovulaient.

Son article a déclenché de violentes critiques, au sein de Slate et sur des sites scientifiques notamment. Plusieurs journalistes de Double X, le site féminin de Slate, ont écrit une réponse à son article, et Jesse Bering a lui-même écrit une réponse à ces critiques.

Nous publions en même temps le premier article de Bering, une des réponses de Double X, la réponse aux réponses de Bering, ainsi qu’un article de Peggy Sastre sur le problème des féministes avec la psychologie évolutionnaire et enfin un article de Titiou Lecoq qui porte plus généralement sur les études scientifiques et «la femme».

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Je perds souvent patience devant le champ amorphe de la «psychologie évolutionnaire», qui devrait être intéressant en théorie, mais qui, en pratique, a tendance à se concentrer sur un renforcement des rôles sexuels rétrogrades, avec quasiment rien en termes de preuves significatives, ou même de logique, pour supporter ses allégations.

Une telle remarque aura tôt fait de soulever des accusations vous reprochant d'être «anti-science» –même si, disons, vous avez déjà parlé de ce sujet lors d'une conférence pro-science, face à un public largement réceptif, en particulier chez les biologistes– donc au lieu de radoter mes arguments toute seule, je préfère emprunter l'autorité d'individus que seules des personnes témérairement stupides pourraient taxer d'«anti-science». Et c'est ainsi que je vais donc contester cet article de Jesse Bering, sur Slate, sur les supposées preuves montrant que les femmes ont évolué pour se défendre contre le viol... si elles ovulent.  

Trop peu de participantes

L'autorité sous laquelle je me placerai aujourd'hui est celle de PZ Myers, un biologiste attaché à l'université de Minnesota-Morris. Il démontre que les éléments de preuve auxquels se rapporte Bering, montrant que les femmes manifestent supposément une réticence accrue face à un viol, ne résistent pas à la moindre analyse raisonnable.

La plupart de ces études réunit un faible et homogène nombre de participantes, et utilise des mesures subjectives. Certaines n'arrivent même pas à démontrer ce que prétend Bering –dans l'étude sur la poignée de mains, certains chercheurs n'ont trouvé aucune variation au cours du cycle menstruel.

Si l'autorité de Myer ne vous satisfait pas, j'aimerais aussi vous présenter Jerry Coyne, un biologiste de l'université de Chicago, qui souligne la faiblesse avec laquelle les preuves de ces affirmations sont présentées.

L'analyse des preuves est l'élément le plus important de ma réfutation, ici, mais j'aimerais aussi montrer que le papier de Bering comporte une erreur conceptuelle. La conception du viol comme un crime violent, impliquant en général de la colère misogyne, ou du mépris à l'égard de la victime, n'est pas très évident dans cet article. Myers le rappelle dans sa critique:

«Dit autrement, il s'agit de l'hypothèse selon laquelle les femmes auraient plus tendance à se comporter de façon à inciter les attaques physiques et les abus sexuels brutaux, quand elles ne sont pas en train d'ovuler. C'est une étonnante affirmation. Ce qui implique tout aussi bizarrement que les conséquences d'un viol puissent être mesurées par la probabilité d'une fécondation immédiate, bien plus que par le coût de blessures physiques et de traumatismes psychologiques, ce qui est un oubli assez étrange venant de psychologues.»

Bering prend certes le temps d'indiquer que le viol n'est pas quelque chose de très agréable, en général, mais il ne s'attarde pas trop là-dessus, puisque s'il y pensait trop, cela le pousserait peut-être à se demander pourquoi diable les femmes ont pu évoluer afin d'être moins soucieuses de leur sécurité personnelle lorsqu'elles n'ovulent pas.

Pourquoi le viol est-il plus attirant que le non-viol?

Mais cela interroge aussi la manière dont Bering néglige de considérer ce qui rend le viol si attirant pour les violeurs, par rapport au non-viol. Il suppose, sans le prouver, que la croyance populaire voyant les violeurs comme souffrant de misère sexuelle et ne pouvant avoir des relations que par la force, est vraie. Il y a aussi l'hypothèse secondaire bizarre, que l'on retrouve en première ligne des théories évolutionnaires pas finies, pour qui le sexe est strictement lié à la reproduction, dans une espèce qui a l'homosexualité, la contraception, et des vieux obsédés.

Mais revenons-en à la motivation des violeurs: il existe une contre-théorie à la théorie de la «misère sexuelle», pour qui le viol est un comportement acquis, et voulant que les violeurs ne s'excitent pas tant sur la chance de planter leur graine (il y en a, après tout, qui mettent des capotes!) dans une femme réticente, mais par l'idée, transmise culturellement, selon laquelle le sexe est un moyen de dominer les femmes, et le sexe forcé encore plus. Ce qu'il y a de bien avec la théorie du «les hommes violent les femmes pour les dominer et leur faire du mal», c'est qu'il existe des preuves pour l'étayer.

Des études approfondies du psychologue David Lisak sur des violeurs démontre, qu'en tant que groupe, ils sont plus violents et plus obsédés par une image de soi les représentant comme des types virils et costauds, que non-violeurs.

Le pénis comme un coup de poing

Les hommes qui violent ne sont pas particulièrement en demande sexuelle, mais ils ont plus de chances de battre femme et enfants, deux comportements qui n'améliorent pas vraiment leurs succès reproductifs. (En fait, les agresseurs domestiques ont plus, et pas moins, de chances de tuer leurs partenaires quand elles sont enceintes, l'attitude la plus non-adaptative du monde.)

Certaines des études sur les violeurs évoquées par Bering ont même plus, et pas moins, de sens, si vous appliquez le prisme du «les violeurs sont violents», au lieu de celui du «les violeurs sont juste en chaleur», à la situation.

Par exemple, Bering écrit:

«Et le viol conjugal a plus de chances de se produire quand le mari découvre que sa femme le trompe (ou suspecte qu'elle le fasse), ce qui suggère là sa tentative de supplanter la semence d'un autre homme.»

Sauf que je parie, aussi, qu'une femme a exponentiellement plus de chances de se faire battre après la découverte de l'infidélité, qu'avant. Le viol, dans ce cas, est une autre façon de battre sa femme. On le comprend mieux en l'analysant comme un coup de poing donné avec son pénis.

Même s'il s'en défend, le fait est que l'article de Bering minimise la gravité du viol. Il suggère qu'on ne peut pas faire grand-chose contre le viol, que les hommes sont programmés pour s'y adonner, et sous-estime la réalité du viol comme celle d'un acte violent, vécu à la fois par la victime et son assaillant comme un choc.

Il n'y a pas de véritable raison de penser que les hommes sont programmés à violer, d'autant plus que le nombre des viols a chuté de manière spectaculaire depuis que l'activisme féministe bat en brèche l'idée selon laquelle les hommes ont un droit naturel à dominer les femmes.

Amanda Marcotte

Traduit par Peggy Sastre

Amanda Marcotte
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