Monde

Quand Dilma Rousseff s'écarte du chemin de Lula

Anne Denis, mis à jour le 23.02.2011 à 18 h 37

La nouvelle présidente brésilienne devrait poursuivre la politique étrangère hyperactive de son mentor Lula. Mais des nuances de taille apparaissent déjà: remise à plat des contrats militaires, prise de distance avec l’Iran, rapprochement avec Washington…

President Lula, President of the United States, Barack Obama, and the  chief minister of the Casa Civil, Dilma Rousseff, greet it during  meeting in the White House, wikimedia.

President Lula, President of the United States, Barack Obama, and the chief minister of the Casa Civil, Dilma Rousseff, greet it during meeting in the White House, wikimedia.

La présidente du Brésil Dilma Rousseff préférerait donc le F-18 de Boeing au Gripen du suédois Saab et, surtout, au Rafale du français Dassault, tous finalistes de l’appel d’offres brésilien sur 36 avions de chasse. De quoi mettre le groupe français et l’Elysée sur les nerfs même si, officiellement, Paris «reste confiant» sur les chances brésiliennes du Rafale, toujours invendu à l’étranger.

En coulisses évidemment, la fébrilité est grande. D’abord parce que ce dossier a mobilisé beaucoup d’énergie depuis la signature fin 2008 du partenariat stratégique sur le réarmement du Brésil (qui a déjà débouché sur l’achat de 4 sous-marins Scorpène, de 50 hélicoptères et de la coque d’un futur sous-marin à propulsion nucléaire) mais surtout parce que la France a crié victoire un peu trop vite en septembre 2009, lors de la visite de Nicolas Sarkozy à Brasilia. Durant cette courte visite, les deux parties parviennent à l’arraché, malgré le lobbying américain, à tomber d’accord sur les transferts de technologies (100%), conduisant le président Lula à afficher publiquement sa préférence personnelle pour le Rafale (contrairement à l’avis ultérieur de son armée). Côté français, on triomphe. Certes, le terme de négociations «exclusives» ne figure pas dans le communiqué commun mais on laisse entendre que c’est tout comme. Le temps passe, le Brésil entre en campagne électorale, Dilma Rousseff est élue en octobre mais Lula promet de boucler le dossier avant son départ en janvier.

Dans les coulisses des contrats militaires

En décembre 2010, première douche froide: il se ravise et décide de laisser ce soin à sa dauphine. Le 1er janvier, Alain Juppé, nouveau ministre français de la Défense, assiste donc avec ferveur à l’investiture de Dilma Rousseff. Peine perdue puisque 10 jours plus tard, elle annonce la remise à plat du contrat. Le 7 février, elle reçoit la visite du secrétaire américain au Trésor Timothy Geithner et c’est au cours de cette rencontre qu’elle aurait fait part de sa préférence pour l’avion de Boeing (rumeurs certes démenties par le ministre de la Défense Nelson Jobim). L’histoire est loin d’être terminée et les trois finalistes redoublent d’ardeur, alternant intox et démonstrations de bonne volonté auprès de Brasilia. Saab va construire un centre de recherche près de Sao Paulo, Dassault a d’autres projets dans la mégapole… Mais bien sûr, nombre d’observateurs français continuent de gloser sur les raisons du lâchage de Lula — pourtant si «copain» avec son homologue Sarkozy — ou sur les velléités de Dilma de se rapprocher de Washington.

Les priorités brésiliennes

Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS), s’agace de «cette conception mercantiliste de la diplomatie française». Certes, l’armée de l’air brésilienne doit renouveler sa flotte et attache beaucoup d’importance à l’acquisition d’une technologie de pointe, symbole des vastes ambitions du Brésil. Mais aujourd’hui, souligne-t-il, «le gouvernement a tout simplement d’autres priorités. Il doit avant tout enrayer le risque de surchauffe de l’économie sans remettre en cause sa politique sociale, comme il l’a promis».

Face à une croissance de 8% en 2010 et une inflation proche des 6%, Brasilia vient d’ailleurs de donner un grand coup de frein en annonçant quelque 30 milliards de dollars de coupes budgétaires. Sachant qu’il n’est pas question de toucher aux mesures de lutte contre la pauvreté, ni aux grands projets d’infrastructures routiers ou aéroportuaires (dans la perspective de la Coupe du Monde de foot 2014 et des JO de 2016), ce sont donc les prestigieux mais coûteux contrats militaires, ainsi que celui du TGV, qui font les frais de cette rigueur et sont reportés sine die.

Terre d'avenir

Malgré tout, au delà de ce pragmatisme économique, les péripéties autour du Rafale illustrent le changement fulgurant de statut du Brésil sur la scène internationale et la subtilité — parfois déroutante pour les Européens — de sa diplomatie tous azimuts. Forte de son autosuffisance énergétique, cette éternelle «terre d’avenir» selon les mots de Stefan Zweig, affiche désormais, en effet, un présent prometteur avec des finances publiques assainies et un recul réel de la pauvreté, même si elle est encore loin d’avoir vaincu des maux endémiques comme la violence, les inégalités ou un système éducatif précaire.

Sur la scène internationale, ce pays continent de 200 millions d’habitants s’est aussi, durant les huit années de mandat de Luis Inacio Lula da Silva, affirmé non seulement comme un leader régional, mais aussi comme un acteur global. Du G20 au Sommet sur le climat de Copenhague, ou dans l’actuelle «guerre des monnaies», le charismatique président syndicaliste a su faire entendre la voix auparavant inaudible de son pays, via un cocktail subtil de multilatéralisme et de partenariats stratégiques, de coopération sud-sud et de nationalisme.

Les chemins de la puissance

A-t-il vraiment fait progresser l’influence de son pays? Si oui, quelle est sa part personnelle dans cet essor, celle de son prédécesseur Fernando Henrique Cardoso ou celle du puissant ministère des Affaires étrangères, «Itamaraty», longtemps conduit par Celso Amorim? Dilma Rousseff, qui fut son chef de gouvernement — «sa créature» selon ses détracteurs — marchera-t-elle dans ses pas, comme elle l’a promis? Sur ces questions, un très riche ouvrage universitaire — «les chemins de la puissance» (1) — publié au moment de l’élection présidentielle, fournit de nombreuses pistes de réflexion.

Regroupant les contributions d’une trentaine de chercheurs français, brésiliens et anglo-saxons, il entend «perfectionner l’enseignement de ce pays largement délaissé», selon ses deux coordinateurs Denis Rolland, professeur à l’université de Strasbourg (IEP) et Antônio Carlos Lessa de l’université de Brasilia. Objectif: cerner la nature du «soft power» brésilien, défini un jour par Celso Amorim comme «l’usage de la culture et de la civilisation et non pas des menaces, la foi dans le dialogue et non pas dans la force ».

Dans cet ouvrage, Jean-Jacques Kourliandsky rappelle l’alternative à laquelle le Brésil a été confronté, depuis son retour à la démocratie: soit «une alliance privilégiée avec les Etats-Unis», appliquée par Cardoso; soit une «ouverture au monde sous contrôle d’un Etat gardien de l’intérêt national», option choisie par Lula entre 2003 et 2010. L’auteur explique le développement du pays durant cette période par «la combinaison réussie d’une rigueur monétaire datant de l’époque Cardoso et d’un volontarisme économique ultérieur», renforcé par «des politiques publiques qui ont sur faire émerger des entreprises transnationales».

Dilma Rousseff: continuité...

De gauche et issue du Parti des Travailleurs comme Lula, la nouvelle présidente devrait choisir la continuité, d’autant que le très influent conseiller spécial aux affaires internationales de Lula, Marco Aurélio Garcia, est devenu le sien. «Elle est issue du sérail, le logiciel est le même», estime Jean-Jacques Kourliandsky, non sans admettre que des nuances commencent déjà à se faire jour, notamment concernant le rapprochement controversé de Lula avec l’Iran d’Ahmadinejad.

...ou nuances?

En décembre dernier, alors qu’elle n’était pas encore investie, Dilma Rouseff s’était ainsi nettement démarquée de la position à l’ONU du Brésil (qui s’est abstenu lors du vote d’une résolution condamnant les atteintes aux droits de l’homme en Iran). «Je ne suis pas d’accord avec ce vote. Je me sentirais mal à l’aise en tant que femme présidente de ne rien dire contre la lapidation», avait-elle déclaré. Saura-t-elle, plus que Lula ne l’a fait, replacer le souci des droits de l’homme dans le dialogue que le Brésil a noué avec les pays du sud? Le troisième sommet Amérique du Sud-Ligue arabe qui devait se tenir le 16 février à Lima, aurait certes permis de s’en rendre compte. Mais il a été ajourné en raison des révolutions tunisienne et égyptienne.

En revanche, la visite de Barack Obama en mars prochain à Brasilia constituera un test intéressant de la volonté qu’on prête à Dilma Rouseff de réchauffer les relations bilatérales avec les Etats-Unis. Relations que l’attitude de Lula dans le dossier iranien — et plus généralement son autonomie revendiquée — ont passablement crispées.

Coup de barre à l'Ouest

Dans ce contexte, la remise à plat par Brasilia du contrat des avions de chasse apparait aussi, qu’on le veuille ou non, comme un geste de bonne volonté à l’égard de Washington. Il faut dire que les deux puissances — première et huitième mondiales — ont ces temps-ci pas mal d’intérêts diplomatiques en commun. A commencer par la volonté, voire l’obsession commune, d’inciter Pékin à relever sa devise. La faiblesse du yuan handicape d’autant plus le Brésil que la Chine est devenue son premier acheteur et que 80% des exportations brésiliennes sont des matières premières.

Carlos Quenan, économiste chez Natixis et professeur à l’IHEAL, souligne d’ailleurs, dans le livre, la dépendance croissante du Brésil à la Chine et «le danger de reprimarisation de l’économie brésilienne». Un petit coup de barre à l’Ouest pourrait donc se révéler politiquement profitable à Brasilia qui, par ailleurs, a également intérêt à s’allier à Washington, lors de la réunion du G20 des 18 et 19 février, pour contrer le projet français de réguler le marché des matières premières. A terme, une relation plus fructueuse avec les Etats-Unis permettrait en outre au Brésil de relancer sa candidature à un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU — l’un des principaux objectifs de Lula, qu’il n’aura pas réussi à atteindre lui-même.

Une relation triangulaire sans l'Europe

Dans cette samba brésilienne entre Amérique du Nord, Asie et Afrique, l’Europe (et notamment la France) paraissent un peu à la traîne. Autre auteur de l’ouvrage, Miriam Gomes Saraiva, de l’Université de l’Etat de Rio , analyse les limites de la relation triangulaire Brésil — Amérique latine —Union européenne, entravée par des différends commerciaux apparemment irréconciliables à l’OMC. Certes, Lula voyait, en 2006, l’Europe comme «un allié stratégique pour freiner l’unilatéralisme hégémonique des Etats-Unis», un partenariat stratégique a même été conclu.

Mais les négociations pour un accord de libre échange entre l’Union et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay), initiées dès 1995, n’ont, à ce jour, pas abouti. Quant aux relations franco-brésiliennes, elle sont devenues, ces dernières décennies, «plus mythiques que réelles», estime Martine Droulers, directrice de recherche au CNRS, évoquant la perte d’influence culturelle et économique de la France au Brésil depuis les années 40. Mais elle ajoute que, depuis le début des années 2000, elles ont été efficacement relancées par «un nouveau style de coopération d’Etat basée sur la réciprocité». Dialogue politique soutenu, partenariats multiples, coopération scientifique poussée… Cette démarche s’applique aussi, désormais, en Afrique où, explique Martine Droulers, «le Brésil comme la France, soucieux de renouveler leurs influences, conjuguent leurs efforts pour mener une politique africaine de coopération», axée autour de la lutte contre la pauvreté et le développement durable.

 S’agit-il aussi, de ne pas laisser le champ libre à la Chine? Cette initiative illustre en tout cas l’énergie conquérante de la diplomatie brésilienne — multipolaire, autonome et universaliste — initiée par Lula. Ce dernier a multiplié les réseaux sur tous les continents, en particulier avec les autres émergents, qu’il s’agisse de l’Unasur (Amérique du sud), des BRIC ou du Forum de dialogue IBSA (Inde, Brésil, Afrique du Sud). Même si elle n’a pas son charisme, il semble très improbable que, alors que le Brésil n’a jamais été aussi confiant dans son avenir, Dilma Rousseff ne poursuive pas cette ligne. Comme le déclarait, juste avant son élection, l’un de ses conseillers, Antonio Riseiro: «le Brésil n’a pas besoin de demander à qui que ce soit une autorisation pour entrer où il veut dans le monde».

Anne Denis

(1)   «Relations internationales du Brésil: les chemins de la puissance», 2 tomes . Coordinateurs Denis Rolland et Antônio Carlos Lessa. Publié chez L’Harmattan.

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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