Culture

François Nourissier, une vie à se détester

Philippe Boggio, mis à jour le 17.02.2011 à 15 h 46

Le pape du milieu littéraire était le vrai maître de l'autofiction.

Capture d'écran de l'interview de François Nourissier par Olivier Barrot.

Capture d'écran de l'interview de François Nourissier par Olivier Barrot.

Pour rendre hommage à son éminent confrère décédé le 15 février 2011, Jean d’Ormesson a eu une phrase étrange:

«Peut-être qu’aujourd’hui, il meurt un peu tard.»

En découvrant sa déclaration, à l’annonce du décès de François Nourissier, certains ont pu se demander: «Mais un peu tard pour quoi?» Pour les lauriers posthumes qu’on ne tresse plus aux écrivains depuis que la société sanctifie d’abord les chanteurs pop et les animateurs télé? Pour cet élan parisien de béatification littéraire qui, il y a dix ans encore, aurait salué la disparition de celui qui est passé si longtemps, à la tête du jury des Goncourt, pour «le pape» des lettres nationales, et dont le disparu va être probablement privé, par la négligence des temps?

Un corps livré aux atrophies

Ou bien parce qu’un pauvre corps, derrière François Nourissier, livré à l’emprise de la maladie de Parkinson, aux atrophies, à l’akinésie, à l’aphasie, à ces mises au tombeau d’un homme encore vivant, a été soumis trop longtemps à la torture terrestre? Et que, «pape» ou non, l’agonie consciente, ces deux, trois années de vide, de peur, de douleur que la médecine ne sait plus apaiser, sont humainement insupportables à tous, et que lui-même en a été la déchirante illustration?

C’est sans doute à cela que voulait faire allusion Jean d’Ormesson, puisqu’il ajoutait:

«Il souffrait énormément et la fin de sa vie a été extrêmement cruelle.»

Dans son blog littéraire du Monde, Pierre Assouline, qui l’avait revu, écrit qu’en sa clinique terminale, «cet endroit où attendre la mort, il y était visité de temps en temps puis de moins en moins au fur et à mesure que sa voix l’abandonnait jusqu’à n’être plus qu’une expression dans le regard, tout ce qui restait d’intact en lui. Au début, il frappait l’attention car il s’était défait de ce qui le dissimulait depuis toujours: barbe, lunettes, influence. Progressivement, la maigreur venant, de rares cheveux dressés à la diable, il faisait penser à Antonin Artaud à Rodez».

Une attitude statuaire

François Nourissier était depuis longtemps la représentation de l’écrivain malade. Au milieu des jurés Goncourt, sur les photos de groupe, il attirait le regard par son attitude statuaire et la fixité de son visage.

Le mal de Parkinson («Miss P», comme il l’avait nommé), apparu à la fin des années 1990, lui donnait, Assouline a raison, l’air d’un dément au repos, que soulignaient encore sa longue barbe blanche de prédicateur russe et ses yeux bleus, délavés, absents, déjà, de mal voyant.

En 2008, dans sa lettre de démission du Goncourt, adressée à son successeur, Edmonde Charles-Roux, il évoquait son «carcassier».

«Ma carcasse est en piteux état. Mieux vaut l’oublier.» 

Déjà, il était devenu difficile, pour les non initiés, de se persuader que cet homme souffrant avait été, quarante ans durant, le «parrain» du milieu littéraire, distribuant le Goncourt, selon une savante alchimie, entre Grasset, Gallimard et Le Seuil, faisant et défaisant les réputations, allant représenter, comme un notable ou une éminence, la profession à l’Elysée ou dans les cénacles.

Conseiller de Grasset, critique, secrétaire général puis président du jury Goncourt, surtout, il a exercé sa tutelle de manière florentine, a-t-on dit. Il s’est fait des ennemis. A commencer par tous ceux qui n’ont pas eu le prix. On lui a reproché d’avoir été longtemps du côté des puissants, prolongeant cette littérature bourgeoise de l’avant-guerre.

Une oeuvre à se détester

Curieusement, ce que l’on sait, un peu, de sa fin, ces photos, ces impressions diffuses, dans les hommages, de son corset de souffrance, va peut-être réconcilier la littérature «non goncourable» avec l’institution, ou au moins avec ses serviteurs, femmes et hommes de chair, sans doute de songes et de regrets.

L’écrivain François Nourissier va peut-être prendre enfin le dessus sur le notable. Ses livres se mettre à servir à ceux qui sentent le déclin les gagner. Surtout, les meilleurs, ou les derniers, comme A défaut de génie (2000) et Eau-de-feu (2008).

François Nourissier a passé une vie et une œuvre à se détester. Le maître de l’autofiction, c’est lui. Bien avant tous ces jeunes gens qui dorénavant font littérature de leurs bobos à l’âme.

Lui, c’était de la détestation à l’ancienne. Excessivement narcissique mais franche, puis, avec les années, brutale. Du côté de Gide ou de Céline. Et progressivement, surtout à mesure des progrès de la maladie de Parkinson, l’aveu, devenu plainte chronique, a offert, tant que la main, puis la voix, ont pu encore écrire, d’immenses morceaux d’humanité contrariée.

Penser à François Nourissier, quand on va lui rendre hommage (vendredi, à 14 heures, au crématorium du cimetière du Père Lachaise), c’est d’abord accompagner, par la lecture de ses livres, un écrivain impudique qui n’a rien épargné, ni à lui, ni aux autres; ses impuissances à vivre, à aimer, à écrire; l’alcoolisme de sa femme, Cécile; la prise de pouvoir de la douleur…

Il se peut que les écrivains, les bons, nous servent surtout, comme François Nourissier peut nous être utile, lorsqu’ils conservent la possibilité de commenter leurs agonies, leurs rencontres avec le crépuscule.

L'automne de la vie

L’automne est leur saison, mais encore faut-il qu’ils soient là, avec assez de forces encore, pour en être les témoins. François Mitterrand, sur sa fin, se faisait lire les pages du déclin de grands écrivains. Gide. Louis Guilloux (Coco Perdu). Cesare Pavese, laissant un dernier texte (La Mort viendra et elle aura tes yeux), dans la chambre de son suicide, dans un hôtel de Turin, en 1950; le Belge Hugo Claus, choisissant la date de sa fin, par euthanasie, pour abréger son enlèvement par la maladie d’Alzheimer, en 2008.

L’œuvre de François Nourissier, dans sa dernière partie, regorge de références à la souffrance, à ces rétrécissements du corps et de l’espérance qu’éprouvent tous les être humains, mais que bien peu sont en mesure de consigner. Leurs pages pourraient être plus souvent des «accompagnants» d’hôpitaux.

En 2008, à l’occasion de la parution d’Eau-de-feu, l’écrivain et critique Jacques-Pierre Amette, bénéficiaire du prix Goncourt, en 2003, pour La Maîtresse de Brecht, que Nourissier avait beaucoup défendu, avait lui aussi rendu visite à celui qui venait de démissionner du jury. Même émotion que celle éprouvée par Pierre Assouline, deux ans plus tard. «Il écoute des bruits de délabrement qu’on n’entend pas», écrivait-il, dans un très beau texte, sur le site du Point.

Amette rappelait aussi ces phrases, extraites d’Eau-de-feu:

«Ma plus constante pensée tourne aujourd’hui autour de la mort, de mon cheminement vers elle par cette manière d’étouffant tunnel qu’ont creusé dans mon reste de temps les infirmités, dégradations, renoncements, impuissances, désormais mon lot.»

Et il ajoutait:

«Je suis enfermé dans une soustraction.»

Philippe Boggio

L'interview de François Nourissier par Olivier Barrot à l'occasion de la sortie de Prince des berlingots:

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