Peut-on élire un Président juif en France?

DSK en mars 2010 à Bucarest. REUTERS / Bogdan Cristel

DSK en mars 2010 à Bucarest. REUTERS / Bogdan Cristel

La question que certains sous-entendent dans la polémique lancée par Christian Jacob est, hélas, une vieille rengaine française.

Dimanche 13 février 2011, sur Radio J, Christian Jacob, président du groupe UMP à l'Assemblée nationale, a déclaré que Dominique Strauss-Kahn n'incarnait «pas l'image de la France, l'image de la France rurale, l'image de la France des terroirs et des territoires, celle qu'on aime bien, celle à laquelle je suis attaché». Au mieux, cette phrase, largement commentée depuis, est maladroite; au pire, carrément nauséabonde.

Depuis, le responsable UMP a précisé ses propos en expliquant qu'à ses yeux, DSK incarne davantage «les bobos» que la «France rurale». Mais la strauss-kahnie, elle, les a interprétés autrement, dégainant illico le point Godwin. Sortie «profondément malsaine» pour Pierre Moscovici qui craint d'y retrouver «un peu une rhétorique de l'extrême droite de l'entre-deux-guerres». Déclaration «indigne» pour Jean-Christophe Cambadélis, estimant que «dire que DSK n'est pas à l'image de la France, c'est sous-entendre qu'il est un étranger, un apatride, membre du “parti de l'étranger”, voire malheureusement bien autre chose».

Au-delà de la polémique politique, l'affaire Jacob-DSK soulève une interrogation indirecte: les Français votent-ils pour un candidat en tenant compte de sa confession, juive dans le cas de Dominique Strauss-Kahn, ou de ses origines? Difficile de répondre clairement tant la question a toutes les caractéristiques du tabou. Une chose est sûre: à ce jour, aucun président de confession juive n'a été élu sous la Ve République. Si la question d'une éventuelle incompatibilité semble avoir peu de sens en 2011, elle en a eu pendant longtemps. Chercheuse au Centre d'études européennes de Sciences-Po et spécialiste de l'extrême droite, Nonna Mayer rappelle que «la possibilité qu’un président de la République soit juif (...) paraissait choquante à un Français sur deux en 1966».

Durant l'entre-deux-guerres, le débat a été encore plus violent et les exemples politiques nombreux, surtout à l'encontre de figures de la gauche attaquées par l'extrême droite de l'époque. En 1936, Xavier Vallat, député nationaliste et antisémite, futur «commissaire général aux questions juives» sous le régime de Vichy, déplorait notamment qu'avec la nomination de Léon Blum à la présidence du conseil, «la France, vieux pays gallo-romain, soit désormais dirigée par un juif». Plus tard, Pierre Mendès-France, figure de la gauche morale, se verra lui aussi reprocher de n'avoir «pas assez de terre française à la semelle de ses souliers». Que dire enfin de la sortie en 2010 de l'ancien baron socialiste de l'Hérault Georges Frêche contre la «tronche pas catholique » de Laurent Fabius? 

Une réalité française

L'antisémitisme en France est-il vraiment de l'histoire ancienne? Pas sûr si l'on se réfère à une étude commandée en 2009 par l'Union des étudiants juifs de France (UEJF) sur «la circulation des préjugés» dans notre pays. Selon ce sondage qui fait un tour d'horizon de préjugés types concernant différentes minorités (les arabes et le vol, les femmes et la compétence professionnelle, les noirs et la force physique...), 42% des personnes interrogées estiment «pas grave» de déclarer que «les juifs ont plus d'influence que les autres dans la finance et les médias». Elles sont même 18% à estimer que ce n'est «pas du tout grave», de quoi accréditer l'idée d'un noyau dur d'environ 20% de Français prompts à nourrir des réflexes antisémites.  

Dominique Strauss-Kahn lui-même semble avoir envisagé par le passé ses origines juives comme un possible frein pour sa carrière politique. Dans un article du Monde paru en octobre 2006, il expliquait avoir «longtemps pensé qu'être juif serait un handicap dirimant. Aujourd'hui, je crois que si être juif est un handicap, cela ne l'est qu'auprès de la frange très marginale des électeurs de gauche antisémites».

L'hostilité serait désormais cantonnée à une marge de l'électorat dépassant le clivage droite-gauche classique. Au printemps 1991, DSK qui est alors ministre délégué à l'Industrie dans les gouvernements Cresson puis Bérégovoy, donne une interview à la revue de géopolitique Passages. Dans cet entretien publié en pleine guerre du Golfe et des menaces de Saddam Hussein contre Israël, le socialiste déclare:

«Je considère que tout Juif dans la diaspora, et donc c'est vrai en France, doit partout où il le peut apporter son aide à Israël. C'est pour ça d'ailleurs qu'il est important que les Juifs prennent des responsabilités politiques. Tout le monde ne pense pas la même chose dans la Communauté juive, mais je crois que c'est nécessaire. Car, on ne peut pas à la fois se plaindre qu'un pays comme la France, par exemple, ait dans le passé et peut-être encore aujourd'hui, une politique par trop pro-arabe et ne pas essayer de l'infléchir par des individus qui pensent différemment en leur permettant de prendre le plus grand nombre de responsabilités. En somme, dans mes fonctions et dans ma vie de tous les jours, au travers de l'ensemble de mes actions, j'essaie de faire en sorte que ma modeste pierre soit apportée à la construction de la terre d'Israël.»

Ces cinq phrases ne cessent depuis d'être commentées sur internet, et les attaques sont multiples: forums, sites ou blogs d'extrême droite comme d'extrême gauche, islamistes comme altermondialistes... Ceux-là y voient la preuve du communautarisme juif du leader socialiste français et celle d'un complot de la finance mondialisée et cosmopolite, vieilles thématiques du discours antisémite.

La fin d'un phantasme

Mais d'autres études pondèrent ce niveau général inquiétant d'un antisémitisme de France et développent au contraire l'idée d'une plus grande tolérance de la société. Chaque année, le rapport de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) sur «le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie» pointe un recul constant des opinions ouvertement hostiles aux minorités, y compris à la minorité juive.

Dans celui publié en 2009, la CNCDH précise même que «90% de la population (soit +2 points par rapport à 2008) considère que les Français juifs sont des Français “comme les autres”». Ce «niveau le plus bas» des opinions antisémites s'expliquerait par «le renouvellement générationnel, la hausse du niveau d’études et la diversité croissante de nos sociétés».

Le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste des extrêmes droites, confirme «une normalisation du fait juif dans la vie politique française». «Cette question ne se pose plus, mais elle se posait encore jusque dans les années 1980 avec par exemple la personne de Simone Veil qui appartient à la dernière génération politique victime d'antisémitisme de la part d'une fraction de la population», précise le chercheur.

Le préjugé négatif concernerait davantage aujourd'hui la minorité musulmane. Dans le rapport de 2009 de la CNCDH, 30% des sondés avaient une mauvaise image de l'islam, un chiffre élevé mais en baisse (ils étaient 39% en 2007). «Pour beaucoup de Français, voter pour un candidat musulman fait plus débat que voter pour un candidat juif», explique Nonna Mayer, qui cite le rapport de la CNCDH selon lequel «de toutes les religions, (la religion musulmane) serait celle qui suscite le plus d'images négatives» dans l'Hexagone. 

A l'inverse, si la judéité n'est plus un handicap politique, elle pourrait être, à l'instar d'autres «marqueurs» de minorités, un atout.

Jérôme Sainte-Marie, de l'institut de sondage CSA, y voit «un possible effet valorisant pour le candidat». «D'un côté, c'est quelque chose de bon pour l'estime de soi de l'électeur qui peut se prévaloir de voter pour un candidat issu d'une minorité –juif, noir ou femme par exemple– même si en privé, il développe des comportements antisémites, racistes ou machistes. De l'autre, c'est un élément de protection pour le candidat lui-même, avec un effet bouclier contre d'éventuelles basses attaques», explique le sondeur.

En ce sens, les propos de Christian Jacob contre DSK sont du pain béni pour le responsable du FMI. Ils le victimisent au point même d'obliger l'ensemble du PS à faire bloc derrière lui.

L'effet Sarkozy

L'élection présidentielle de Nicolas Sarkozy en 2007 semble avoir été un pas de plus en avant. Même s'il n'est pas juif au sens religieux du terme –il n'est pas né de mère juive ou ne s'est pas converti au judaïsme– le chef de l'Etat a néanmoins mis en avant durant la dernière campagne électorale ses origines familiales hongroises et juives par son grand-père paternel, allant jusqu'à se présenter comme un «petit Français de sang mêlé». Dans une interview au quotidien israélien Haaretz en 2006, Christian Estrosi, l'un de ses soutiens, l'a même présenté comme «le candidat naturel des électeurs juifs».

Cette élection aurait fait bouger les lignes, y compris dans son propre camp. Dans leur biographie fouillée de Jean-François Copé, publiée en 2010, les journalistes Solenn de Royer et Frédéric Dumoulin expliquent que la victoire de Nicolas Sarkozy a levé sur ce point comme sur beaucoup d'autres, les doutes de «l'homme pressé» de la droite et désormais patron de l'UMP (et chroniqueur sur Slate.fr). Avant de s'appeler Copé, la famille du député-maire de Meaux s'appelait jusqu'aux années 1950 «Copelovici». Des racines juives au double patrimoine ashkénaze et sépharade: la Roumanie et la Bessarabie (actuelle Moldavie) du côté de son père; l'Algérie, la Tunisie et le Maroc du côté de sa mère.

Selon ses biographes, l'ancien ministre du Budget a toujours fait part de la plus grande pudeur, voire d'une certaine gêne, à l'égard de ses origines.

«Jean-François Copé, élevé dans l'univers très bourgeois – et très largement catholique – des VIIe et VIIIe arrondissements de Paris, est longtemps resté discret sur sa judéité, quand il ne l'a pas carrément tue.»

Peu après l'accession au pouvoir de Nicolas Sarkozy, Jean-François Copé se serait confié à un ami, cité dans le livre. «Tu sais, l'élection de Sarko a brisé pas mal de tabous...», lui aurait-il dit. «De quoi veux-tu parler?» lui demande son proche. «Il avait un grand-père juif», aurait répondu Copé.

Bastien Bonnefous

Article modifié le 24 février 2011: contrairement à ce qu'il était indiqué, Nonna Mayer ne travaille plus au Cevipof mais au Centre d'études européennes de Sciences-Po

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