Monde

Ces ONG que le Hamas interdit

Kristell Bernaud, mis à jour le 18.02.2011 à 6 h 55

Cinq ans après la victoire du Hamas aux élections législatives, le gouvernement islamiste mène le vie dure aux ONG implantées à Gaza. Celles qui ne se plient pas aux règles du Hamas sont tout simplement fermées.

Une femme attend des provisions au centre de l'UNRWA, le 17 janvier 2011.

Une femme attend des provisions au centre de l'UNRWA, le 17 janvier 2011.

Dans la ville de Khan Younès, au sud de Gaza, un panneau indique le chemin qui mène à la clinique de l’association française Help Doctors. «Ils ont oublié de l’enlever», remarque Jamal Aid, responsable administratif de l’organisation française. Jamal n’est pas venu ici depuis plusieurs mois. Depuis que la clinique a été fermée, sur ordre des autorités, le 16 juin 2010. A l’intérieur, il ne reste plus rien. Tout le matériel médical et informatique a été saisi, pour une valeur de plus de 6.000 euros. Seuls quelques cartons et un poster Help Doctors laissent deviner l’activité antérieure. «Il faut faire vite», avertit Jamal Aid. Il n’est pas bon de rôder autour des ONG fermées arbitrairement par le Hamas.

L’aventure d’Help Doctors a démarré lors de l’opération israélienne «Plomb durci», dans la bande de Gaza, en décembre 2008. Une équipe de l’organisation française était sur place. Trois mois après la fin de la guerre, un dispensaire ouvre ses portes, pour la prise en charge des maladies chroniques et des diabétiques. Help Doctors réalisera près de 5.000 consultations en un an. Tous les soins, médicaments et analyses sont gratuits pour les patients.

Fatihiya, une Palestinienne de Khan Younès qui y était soignée pour son diabète, regrette amèrement la clinique.

«Je ne comprends pas. La clinique ne coûtait rien au gouvernement et rendait service à la population. Il y avait aussi des Palestiniens qui travaillaient dans ce dispensaire. Le gouvernement doit soutenir ces ONG et ne pas les fermer. Je ne pardonne pas à ceux qui ont fait ça.»

Désormais, Fatihiya se fait soigner par des médecins privés. A 500 shekel la consultation (environ 100 euros), elle ne sait même pas comment elle va payer ses médicaments.

«Après la fermeture, raconte Jamal, j’ai demandé au gouvernement:Où vont aller ces patients?” Ils m’ont répondu: “Ils n’ont qu’à retourner d’où ils viennent.”»

Problèmes administratifs, manque de médecins spécialisés… Nombreuses sont les raisons invoquées par le Hamas pour fermer la clinique.

«Elles sont fausses, assure Jamal. Je suis allé les voir pour leur prouver le contraire, ils ne m’ont jamais écouté.»

D’après Régis Garrigue, le président de Help Doctors, le ministère de la Santé aurait voulu imposer son personnel médical et les thématiques de soins. 

«Il n’était pas question pour nous de devenir opérateur du ministère de la Santé et de financer un dispensaire lié au gouvernement.»

Une liberté relative

Help Doctors n’est pas un cas isolé. Selon les organisations de défense des droits de l'homme, le Hamas aurait fermé autoritairement 200 ONG au cours de ces derniers mois.

«Il est difficile de connaître la position officielle du Hamas envers les ONG, constate Issam Younis, directeur général d’Al Mezan, un centre pour les droits de l’homme à Gaza. Certaines sont fermées illégalement, comme le laisse supposer le cas de Help Doctors, d’autres travaillent librement comme la nôtre.»

Médecins sans frontières affirme ne rencontrer aucune difficulté. Si, aujourd’hui, MSF ne compte plus que deux cliniques au lieu de quatre à Gaza, c’est seulement «à cause d’une diminution des besoins et du nombre de blessés», dit Jean-Luc Lambert, chef de mission de MSF dans les territoires palestiniens. Nous crions haut et fort notre indépendance et notre neutralité. Nous sommes financés à 100% par des fonds privés et nous collaborons avec le ministère de la Santé à Gaza». La renommée de l’organisation et sa présence depuis dix ans à Gaza lui assurent une liberté relative.

Les règles du jeu du Hamas

Alors, le gouvernement s’en prend à des organisations plus petites, comme l’ONG Sharek Youth Forum. Le 1er juin 2010 à Gaza ville, des hommes en uniforme pénètrent dans les locaux de l’association palestinienne et réquisitionnent tout le matériel du personnel, ordinateurs et disques durs. Six mois plus tard, le gouvernement décide la fermeture de l’ONG. Motif invoqué: ils ont trouvé des contenus à caractère sexuel dans les ordinateurs des employés. «Faux», rétorque Mohammed, l’un des salariés de Sharek.

«C’est la version officielle du Hamas. En réalité, il voulait nous interdire d’organiser des activités mixtes. La deuxième raison est que Sharek est partenaire de l’UNRWA (Office des Nations unies pour les réfugiés de Palestine) lors des camps d’été. Or, le Hamas organise ses propres jeux d’été et voit d’un mauvais œil ceux de l’UNRWA, [où filles et garçons participent à des activités de dessin, peinture, danse, chant, natation, etc....]. Mais, il ne peut s’en prendre à l’UNRWA. Alors, il s’attaque à nous.»

Depuis décembre dernier, Sharek est interdite d’activités dans la bande de Gaza. Seul vestige de l’organisation: une large pancarte qui se cramponne encore aux murs des anciens bureaux, à Gaza ville.

«Le Hamas contrôle la bande de Gaza, rappelle Issam Younis, directeur général d’Al Mezan. C’est indéniable. C’est comme une logique de parti unique.» Un parti unique qui impose que l’on se plie à ses directives. «Personne ne peut dire qu’il est libre et indépendant à Gaza», certifie Régis Garrigue, président de Help Doctors. Seul le Hamas fixe les règles du jeu.»

Un jeu ambigu qui en dit long sur la politique du Hamas, issu des Frères musulmans égyptiens. La population gazaouie et le gouvernement réclament sans cesse de l’aide humanitaire internationale. En témoigne le nombre de bateaux humanitaires qui ont pris la mer en direction de Gaza ces derniers mois. Et pourtant, des ONG implantées dans le territoire côtier se voient privées d’activités.

Le mouvement islamiste se défend de fermer arbitrairement des ONG. «Nous pouvons faire certaines erreurs, comme le font d’autres pays», avoue Muhammad Totah, un député du Hamas.

«Mais avant de nous donner une leçon de démocratie, les Occidentaux devraient d’abord accepter le choix du peuple palestinien. Nous avons été élus démocratiquement, il y a cinq ans, et l’Occident refuse de nous parler et n’a jamais reconnu le résultat de ces élections libres.»

Certes le Hamas a été élu démocratiquement et peut se targuer d’avoir restauré la sécurité à Gaza, faisant oublier l’anarchie qui régnait avant sur le territoire côtier. Il n’en reste pas moins un gouvernement qui dicte sa conduite. Et cherche à faire taire ceux qui gênent la main mise exercée sur près d’un million et demi de Palestiniens.

 

Kristell Bernaud
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