Monde

Pourquoi il n'y a pas de manifestations sociales en Espagne?

Aurélien Le Genissel

Alors que dans presque tous les autres pays européens les gens sont descendus dans la rue ces derniers mois, les Espagnols préfèrent rester chez eux. Pourtant le pays est, plus que tout autre, durement frappé par la crise économique.

Un autocollant appelant à la grève générale collée sur une affiche de Pep Guardiola, le 29 septembre 2010. REUTERS/Gustau Nacarino

Un autocollant appelant à la grève générale collée sur une affiche de Pep Guardiola, le 29 septembre 2010. REUTERS/Gustau Nacarino

La France est descendue dans la rue contre la réforme des retraites, la jeunesse italienne veut se débarrasser de Berlusconi et de ses scandales sexuels, le Portugal et la Grèce ont paralysé le pays pour protester contre les mesures du gouvernement, les Belges manifestent de leur côté pour en trouver un… Même les Anglais, peu enclins à ce genre de mouvements, se sont mobilisés contre l’augmentation des frais universitaires. L’heure semble être à la gronde et au mécontentement dans les sociétés européennes.

Et l’Espagne dans tout ça? Elle ne fait rien ou presque. Fin septembre, le pays bien a vécu une journée de grève générale qui a secoué un peu le gouvernement. Mais ce fut un coup de gueule sporadique, ponctuel et, surtout, sans la continuité nécessaire pour en faire un mouvement de contestation comparable à celui des autres pays européens.

Des raisons de crier… ou pas

Pourtant, les raisons de sortir dans la rue ne manquent pas en Espagne. Pressenti il y a quelques mois comme la prochaine cible de la spéculation des marchés, le pays connaît un taux de chômage stabilisé aux alentours de 20%, une chute de 0,1% de son économie en 2010 et une triste prévision de croissance de 1,3% pour 2011.

La société espagnole voit la supposée reprise constamment repoussée à plus tard tandis que le gouvernement Zapatero met en place un plan drastique d’austérité, qui touchera les fonctionnaires et éliminera beaucoup d’aides sociales pour les chômeurs, et augmente l’âge légal de la retraite à 67 ans. Même scénario pour les gouvernements régionaux, au bord de la banqueroute, et obligés de s’endetter encore pour financer leur dette avec l’accord du gouvernement central.

Un scénario apocalyptique? Pourtant, les Espagnols ne semblent pas si mécontents que ça. C’est ce que nous explique Fermín Bouza, professeur de sociologie (opinion publique) à l’Université Complutense de Madrid, en se fondant sur un sondage de décembre 2010 du CIS (Centre d’investigation sociologiques):

«Seuls 17,8% des gens définissent leur situation économique comme mauvaise ou très mauvaise. (…) Une absolue majorité de la population ne se sent pas économiquement exclue et cela explique aussi la situation tranquille de l’ordre public pendant la crise.»

Une décision lourde

Et surtout, manifester ne semble pas avoir la même importance en Espagne qu’ailleurs. Bouza relève:

«C’est vrai qu’en France la tradition démocratique de manifester et revendiquer est plus étendue qu’ici mais c’est parce qu’en Espagne c’est quelque chose de plus grave, plus politique: personne ou presque ne sort de chez lui et envahit les rues pour une affaire de salaire. Les gens ont une idée politique de la rue (la guerre en Irak, le terrorisme de l’ETA, le terrorisme islamique…).»

Une analyse que Víctor Sampedro Blanco, professeur du département de Communication de l’Université Rey Juan Carlos, complète en remarquant qu’il «n’existe pas de voies médiatiques ou institutionnelles pour l’expression de la protestation. Les partis politiques sont monolithiques. La loi électorale impose de facto deux partis presque uniques. Et les gouvernements ont développé des groupes médiatiques favorables qui criminalisent ou instrumentalisent en leur faveur les mouvements sociaux qui surgissent».

A tout cela il faut ajouter le fantôme de la Guerre Civile et de la dictature qui plane toujours, surtout en ce qui concerne les plus âgés. «La génération qui a joué le rôle principal pendant la Transition démocratique a renoncé petit à petit aux canaux d’expression du mécontentement et les a progressivement fermés», explique Sampedro Blanco. La société espagnole a vécu une vraie révolution économique, sociale et idéologique en un laps de temps très bref (une vingtaine d’années) et cela joue aussi au moment de choisir les raisons d’aller manifester. Ce lourd héritage historique est «une raison pour ne pas abuser de la rue. Rien n’est futile ici, tout est plein de raisons de craindre toujours le pire», conclut Souza.

Une jeunesse comme une autre

Mais finalement, la jeunesse espagnole est semblable à celle de n’importe quel autre pays européen. Il suffit de voir les grands mouvements sociaux qu’elle a portés depuis la mort de Franco, comme l’insoumission des années 1980-90 qui a réussi à abolir le service militaire obligatoire. «A un moment donné, il y a eu plus de jeunes incarcérés pour cette raison que de prisonniers politiques au moment de la dictature», rappelle Sampedro Blanco. Mais aussi la révolte (via Internet et les portables) des jeunes le 13 mars 2004 contre le gouvernement Aznar à cause des mensonges sur le 11-M ou les plaintes des internautes espagnols qui dénonçaient le prix de l’immobilier, juste avant l’explosion de cette bulle spéculative.

«Il y a eu des mobilisations d’envergure. Ce n’est pas une broutille que d’avoir désobéi à l’appel au service militaire à un moment où l’armée continuait à être largement franquiste. Ce n’est pas banal non plus de démontrer que les medias sont si contrôlés qu’ils ne te permettent pas de voter sans que le gouvernement ne te mente. (…) Ni de dénoncer une économie basée sur le secteur de la construction, fomentée par les gouvernements de tous bords, mais qui ne permet pas d’avoir un logement digne», nous explique Sampedro Blanco.

La faute à qui?

La génération de la Transition n’a pas l’habitude de sortir dans la rue et les jeunes ne semblent pas considérer la crise comme une raison suffisante pour manifester. Ou, tout simplement, ils ne savent pas contre qui le faire. Car, comme tous les gouvernements européens, le discours de José Luis Rodríguez Zapatero a été de présenter la crise comme une fatalité venue de l’extérieur et contre laquelle il n’y avait (presque) rien à faire. Ce ne sont pas les commentaires d’Angela Merkel ou de Nicolas Sarkozy, félicitant l’Espagne d’avoir «fait ses devoirs» ou d’avoir pris de «courageuses décisions» qui donnent de la crédibilité à Zapatero. Le Premier ministre espagnol apparaît un peu comme un pantin de l’UE que même le très plat et insipide Herman van Rompuy, président de l’Union européenne, félicite d’avoir «pris le taureau par les cornes».

Sachant qu’il y a des élections en 2012 en Espagne et que la guerre pour la succession est déjà ouverte, il semble compliqué de diriger une vague de protestations contre une cible concrète. D’autant plus que, comme le rappelle Sampedro Blanco, «au début on a dit aux gens qu’il n’y avait pas de crise. Après, que la crise était de leur faute car ils s’étaient trop endettés. Puis que l’Espagne n’appliquerait pas les mêmes mesures que le reste. Et, l’été dernier, que “les marchés” obligeaient le pays à appliquer ces mêmes mesures. (…) Quel sentiment reste-t-il? Rien ne peut changer».

Les nouvelles «bonnes espagnoles»

Face à cette cacophonie, les jeunes ont peut-être décidé de partir au lieu de protester contre «on ne sait qui» pour «on ne sait quoi». Comme ces Femmes du 6e étage, symbole de la vague d’émigration des années 1960, ces nouvelles «bonnes espagnoles» ont décidé d’aller trouver du travail là où il y en a. De cette manière, 200.000 jeunes ont quitté le pays entre 2007 et 2010. Et ce n’est pas Angela Merkel, qui a récemment parlé de venir chercher des jeunes qualifiés en Espagne pour maintenir la croissance allemande, qui s’en plaindra.

Ce ne sont pas seulement les «ingenieros Pepe» («Jean l’ingénieur», si l’on veut garder l’esprit), comme on les appelle, qui sont courtisés. Le parc Disneyland de Paris a ainsi commencé, il y a quelques jours, une campagne de recrutement en Espagne visant à embaucher 600 personnes à divers postes pour cet été. A l’époque de la génération Erasmus, les jeunes préfèrent peut-être s’exiler au lieu de protester tandis que les plus âgés, dont le réflexe n’est pas d’aller manifester, voient mal comment s’en prendre maintenant à une économie (la fameuse et dangereuse «economia del ladrillo») qui a été au cœur du boom économique et social de l’Espagne ces deux dernières décennies. Autant de facteurs qui expliquent le calme apparent du pays. Mais pour combien de temps encore?   

Aurélien Le Genissel

L’auteur remercie les professeurs Víctor Sampedro Blanco et Fermín Bouza pour leur aide et leur collaboration.

Aurélien Le Genissel
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