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Comment la Scientologie se retrouve suspectée de trafic d'êtres humains

Tom Cruise en 2006. REUTERS/Keith Bedford

Tom Cruise en 2006. REUTERS/Keith Bedford

Le FBI enquête sur Sea Org, l'unité d'élite de la secte dont les membres peuvent être envoyés dans des camps de rééducation. L'Eglise de Tom Cruise, également en procès en France, connaît sa plus grave crise.

Un «tissu de mensonges». Voilà comment la Scientologie a accueilli la longue enquête publiée il y a quelques jours par le très sérieux New Yorker. Sous la plume du journaliste Lawrence Wright, le magazine américain décrit pourtant en détails les méandres d’une organisation paranoïaque et violente. Longue d’une quarantaine de pages, la charge met directement en cause le patron mondial de la Scientologie, David Miscavige, ainsi que son ami Tom Cruise, accusé de profiter complaisamment du système. Plus troublant encore, le magazine révèle qu’une enquête du FBI a été ouverte en 2009 à Los Angeles pour «trafic d’êtres humains». Selon la loi californienne, ce terme barbare recouvre des faits aussi graves que l’emprisonnement, la torture ou la prostitution.

Principale cible de l’enquête menée par le bureau fédéral: la «Sea Org», cette unité d’élite de la Scientologie dans laquelle les adeptes les plus dévoués s’engagent pour «un milliard d’années». En cas de manquement à leur mission «ecclésiastique», ces derniers peuvent être envoyés de force dans des camps de rééducation punitive. Certains y seraient restés enfermés près de dix ans. Dénoncées en vain par d’anciens adeptes, ces pratiques sont désormais dans le viseur du FBI.

Mais si l’article du New Yorker a rencontré un tel écho aux Etats-Unis, c’est aussi parce qu’il accorde une large place au témoignage inédit et accablant du cinéaste Paul Haggis. Scénariste des derniers James Bond, oscarisé pour son film Collision, Haggis a passé trente-quatre ans en Scientologie avant de claquer la porte, en 2009. A l’époque, Haggis n’a pas supporté le soutien apporté par la Scientologie de San Diego à la «Proposition 8» qui bannit le mariage gay en Californie. En partant, le cinéaste s’est fendu d’une lettre incendiaire dans laquelle il dénonce la dérive réactionnaire de son Eglise.

Un départ d’autant plus mal vécu en interne que Paul Haggis a longtemps été un adepte exemplaire, généreux donateur et soutien fidèle. En 1997, alors que la Scientologie française est poursuivie à Lyon pour homicide involontaire à la suite du suicide suspect d’un de ses adeptes, le réalisateur écrit une tribune pour s’indigner de l’intolérance dont fait preuve la justice française.

«J’avais un manque total de curiosité lorsque j’étais à l’intérieur de l’Eglise, confie Haggis dans le New Yorker. Je ne souhaitais pas fouiller et j’avais peur d’y regarder de plus près.»

Enjeux diplomatiques

Fondée au début des années 1950 par Ron Hubbard, un obscur auteur de science-fiction, la Scientologie a toujours traîné une réputation sulfureuse. Durant plus de vingt-cinq ans, le FBI et la CIA se sont méfiés de cette structure aux ramifications opaques, soupçonnant son gourou de s’enrichir illégalement et d’espionner les principales administrations publiques. La Scientologie sera d’ailleurs plusieurs fois condamnée lourdement. Mais en 1993, à la suite d’un accord secret particulièrement controversé, l’organisation est brusquement reconnue comme une religion par le fisc américain. Une étrange volte-face qui a permis à la Scientologie de bénéficier de nombreuses exemptions fiscales, mais surtout d’obtenir une légitimité politique inespérée. Au point de devenir l’un des lobbys les plus puissants à Washington.

En France, c’est une toute autre affaire. Classée comme «secte» dans un rapport parlementaire de 1996, poursuivie par la justice pour escroquerie ou homicide involontaire, elle est longtemps surveillée de très près par les Renseignements généraux. Dans une note blanche rédigée à cette époque, la Scientologie est qualifiée de «mouvement sectaire le plus dangereux et le plus puissant». Un acharnement qui va donner lieu à de violents échanges diplomatiques entre Paris et Washington à la fin des années 1990.

En juin 2000, une note confidentielle de l’ambassade de France aux Etats-Unis annonce même «un affrontement qui ne fait probablement que commencer». Cette note stipule noir sur blanc:

«Compte tenu des moyens dont la Scientologie dispose, des méthodes qu’elle emploie et des appuis qu’elle trouve dans l’appareil d’Etat, nous devrions la traiter comme un cas complètement à part.»

A peine deux ans plus tard, pourtant, le ton change radicalement au sommet de l’Etat français. Nommé ministre de l’Intérieur quelques mois après les attentats du 11-Septembre, Nicolas Sarkozy cherche à incarner l’apaisement des relations franco-américaines. En clair, tous les problèmes annexes susceptibles de froisser Washington doivent être mis de côté, à commencer par la Scientologie. Chantre de la laïcité positive, Nicolas Sarkozy préfère le terme de «religion minoritaire» à celui de «secte», jugé trop péjoratif et banni du discours officiel.

En août 2004, devenu ministre des Finances, il va jusqu’à recevoir Tom Cruise sous les ors de Bercy, suscitant au passage une violente polémique. A Paris, en revanche, les responsables scientologues sont aux anges. Il y a quelques jours, la porte-parole française du mouvement, Danièle Gounord, se félicitait à nouveau sur son blog de la vision ouverte et tolérante de l’actuel chef de l’Etat.

Déboires judiciaires

Mais depuis la visite parisienne de Tom Cruise, le vent a commencé a tourner pour la Scientologie. Début 2008, ses responsables font pression sur le site d’informations Gawker pour faire retirer une vidéo compromettante de l’acteur en pleine transe. Largement relayé par les médias, cet épisode marque l’entrée en scène d’un collectif alors relativement méconnu, les «Anonymous». Revendiquant un type de communication «bruyant et chaotique», le groupe affiche un objectif radical: la destruction totale de la secte fondée par Ron Hubbard. Outre un piratage massif des sites de l’organisation, des documents internes et confidentiels sont largement diffusés grâce à la complicité d’anciens adeptes entrés en résistance. La Scientologie s’échine alors à dénoncer les actions marginales d’une poignée de «cyberterroristes». Mais jamais, avant cette date, elle n’avait été confrontée à une attaque d’une telle ampleur.

Principal victime de cette déroute: David Miscavige lui-même, le grand patron des scientologues depuis la mort de Ron Hubbard, en 1986. Certains des plus hauts cadres repentis ont ainsi raconté les séances d’humiliation publique et la violence avec laquelle le nouveau gourou pouvait frapper certains adeptes.

Très proche de Tom Cruise, Miscavige est aussi celui qui a installé l’acteur au sommet de la hiérarchie scientologue. Epinglés dans le New Yorker, les deux hommes sont notamment accusés d’avoir exploité personnellement des membres de la «Sea Org» pour des salaires dérisoires. Si Tom Cruise devait être entendu par le FBI, l’affaire serait du plus mauvais effet pour la Scientologie.

Pour l’heure, l’entourage de la star dément formellement ces accusations et l’organisation se contente de dénoncer de «vieilles allégations sans fondement».

Mais l’accumulation des affaires confirme que la Scientologie traverse actuellement la plus grave crise de son histoire. Condamnée en octobre 2009 pour escroquerie en bande organisée, l’antenne française attend désormais son procès en appel. Selon nos informations, la date de fixation de l’audience est prévue le 10 mars prochain. Pour un procès à Paris avant la fin de l’année?

Emmanuel Fansten

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