Wikipedia et les femmes ne font pas bon ménage

Phil McCarten / Reuters

Phil McCarten / Reuters

Plus de 87% des contributeurs de Wikipedia sont des hommes. Le New York Times et certains groupes féministes taxent l’encyclopédie en ligne de sexisme. Une accusation contestable.

La semaine dernière, le rédacteur en chef du New York Times, Bill Keller, a annoncé devant le National Press Club que les actualités concernant l’Egypte s’amoncelaient à la une de son journal. Des tonnes d’infos qui, finalement, n’accrochaient pas plus que ça les lecteurs. Pour rompre avec cette monotonie, qu’a-t-il trouvé à insérer entre les dépêches en provenance du Caire et de Jérusalem? Un article sur le déséquilibre des sexes au sein des contributeurs de Wikipedia. Selon une étude réalisée par la fondation Wikimedia, les contributrices bénévoles et anonymes de l’encyclopédie en ligne ne sont que 13%.

Recyclage biaisé sur le sexisme

Que les femmes contribuant à Wikipedia soient une minorité, ce n’est pas un scoop. L’étude de Wikimedia avait été publiée en août 2009 et relayée par le Wall Street Journal à l’époque. Depuis les 17 mois (que le New York Times réduit à «environ un an») que ce rapport endurcit la conscience du New York Times, le quotidien n’a tout simplement sorti aucune nouvelle information/explication concernant ce déséquilibre des genres. Il ne fait que recycler les platitudes qui ressortent parfois des études sur l’inégalité des genres, celles d’une société hostile aux femmes, illustrant de façon édifiante la décadence intellectuelle du féminisme contemporain.

Pour quiconque souhaite vraiment à savoir si le sexisme influence aujourd’hui la participation aux débats publics, Wikipedia est l’outil de mesure idéal. Cela fait des années que les féministes dénoncent l’inégale représentation des femmes dans les pages d’opinion de la presse ou les comptes-rendus de livres, magazines et revues hautement considérés. En 2005, par exemple, la journaliste politique et professeure Susan Estrich a accusé publiquement le rédacteur en chef du Los Angeles Times, Michael Kinsley, d’exclure les journalistes femmes de la rubrique «Opinions» du journal. Le seul élément ayant permis à Susan Estrich de taxer Michael Kinsley d’animosité à l’égard des femmes est la disproportion des sexes parmi les contributeurs du quotidien. Elle avait fait plancher quelques unes de ses étudiantes (de la faculté de droit de l’Université de Californie du Sud) sur le sujet.

Une organisation newyorkaise qui porte le nom d’OpEd Project effectue le même comptage à plus grande échelle. Elle tient à jour un tableau récapitulatif des articles d’opinion du New York Times, du Washington Post, du Wall Street Journal, du Huffington Post, de Daily Beast et de Salon. La semaine dernière, Meghan O’Rourke (sur Slate.com ) et Robin Romm (sur le blog Double X) ont rapporté les résultats d’un autre recensement, celui-là réalisé par le groupe littéraire de femmes VIDA. Le groupe a répertorié les noms des journalistes de 14 magazines, comptes-rendus d’ouvrages et revues littéraires de renom sur l’année 2010. Se référant à certaines des conclusions de VIDA – selon lesquelles les prénoms masculins étaient plus nombreux que les prénoms féminins –, Meghan O’Rourke explique que «les décisions concernant les auteurs et les contenus à publier» ne doivent pas être «uniquement fondées sur le mérite». Tandis que Robin Romm observe non sans solennité que «les gardiens de la culture littéraire – dans les magazines en tout cas – sont toujours essentiellement des hommes». Ni l’une ni l’autre n’ont jugé utile de déterminer la proportion naturelle hommes-femmes chez les auteurs avant de décrier ce déséquilibre chez les journalistes.

Pas de barrières à la participation des femmes et pourtant les hommes écrivent plus

L’idée selon laquelle ce déséquilibre des genres est le fait d’une discrimination de la part des «gardiens» a toujours été fausse. Les sites wiki viennent à présent le confirmer. Une auteure ou une oratrice qui ne se rend pas compte qu’elle a été à de nombreuses occasions invitée à un forum parce qu’elle est femme est déconnectée de la réalité. Toutes les organisations un peu en vue sont aujourd’hui loin d’être indifférentes – et bien moins hostiles – à la représentation féminine; elles cherchent au contraire assidûment à intégrer autant de femmes que possible dans leurs rangs. Néanmoins, l’idée que quelqu’un ou quelque chose inhibe l’engagement intellectuel et politique des femmes demeure bien ancrée chez d’aucuns.

C’est là que Wikipedia vient démontrer le contraire. Comme chacun le sait, il n’est pas question de «gardiens» chez Wikipedia, puisque n’importe qui peut rédiger ou modifier un contenu de façon anonyme ou en son propre nom. Il faut simplement porter un grand intérêt au savoir et avoir le souci de l’exactitude des informations. (Selon l’enquête de Wikimedia, le désir de partager des connaissances et de corriger les erreurs sont les principales motivations des contributeurs.) Wikipedia offre un groupe témoin «naturel» qui contredit la théorie selon laquelle le faible taux de participation des femmes aux les forums publics est dû à l’exclusion.

Paradoxalement, en l’absence de gardiens, la représentation féminine chute. Ce paradoxe s’explique par le fait que les «gardiens» s’emploient constamment à respecter les quotas de femmes. Wikipedia compte 13% de contributrices, ce qui est encore moins que les 15% de femmes qui participent aux «forums publics sur le site «leadership éclairé»– pourcentage déterminée par OpEd Project et cité par le New York Times. Fait encore plus surprenant, même les sujets «wiki» que le New York Times estime être typiquement féminins, tels que la série Sex and the City, font l’objet de contributions bien maigres en comparaison des longues rédactions, qui s’appuient sur moult faits, sur des sujets soi-disantplus masculins, tel que Les Sopranos. Cette différence de productivité s’installe dès le plus jeune âge. Les contributions wiki sur les bracelets brésiliens, très populaires chez les jeunes adolescentes, sont ridicules par rapport à celles qui concernent les cartes de foot ou les soldats de plomb, indiquent le New York Times (quoique les contenus relatifs aux hobbies de garçons puissent être rédigés par des hommes passionnés voire obsédés par ces hobbies).

Charabia en soutien à la théorie sexiste

L’article du New York Times prend ensuite un virage qui illustre bien les manœuvres éhontées des féministes contemporaines et de leurs alliés pour perpétuer le fantasme d’une société sexiste. Au lieu d’utiliser le site Wikipedia, qui ne comporte pas de barrières, comme référence pour mesurer la discrimination dans un monde où on participe «sur invitation uniquement», le journal fait le contraire. Selon lui, puisque nous savons que le faible taux de participation des femmes dans les forums «gardés» est le résultat d’une discrimination sexuelle, la faible participation féminine à Wikipedia doit être due à la même cause. L’article n’envisage pas une seule seconde que le site de Wikipedia puisse être le reflet des préférences innées pour ce que le New York Times qualifie de «royaume de l’amour obsessionnel des faits».

Etant donné la difficulté de trouver des barrières sur un site ouvert à tous, il n’est pas très surprenant que les personnes citées dans cet article parlent en charabia. Voici donc la première parole d’expert: Joseph Reagle, enseignant au Centre Berkman pour Internet et la société (Harvard), explique que Wikipedia partage de nombreuses caractéristiques avec la population des geeks. Ainsi, elle diffuse une idéologie qui résiste à tout effort d’imposer des règles ou même des objectifs, tels que la diversité, ainsi qu’une culture susceptible de décourager les femmes.

Aucun exemple des «découragements» en question n’est donné. Voyons donc la première citation de Joseph Reagle. «Il y a une certaine ironie là-dedans, parce que je soutiens ce genre de choses – la liberté, la transparence, les idées égalitaires –, mais je crois que dans une certaine mesure elles aggravent et dissimulent des problèmes potentiels du monde réel.»

C’est parfaitement absurde! Comment «la liberté, la transparence, les idées égalitaires» peuvent-elles à la fois «aggrav[er] et dissimul[er] des problèmes potentiels du monde réel?» La liberté et la transparence seraient-elles tout à coup devenues des obstacles à l’égalitarisme tant revendiqué par les féministes?

En laissant à Joseph Reagle le bénéfice du doute, on peut interpréter ses propos comme suit: le sexisme que les femmes traînent tel un boulet dans le «monde réel» continue à les entraver dans le monde de Wikipedia. Et lorsque Reagle tente de clarifier son point de vue, il ne fait que l’obscurcir. «Adopter la transparence signifie être “ouvert à des gens très difficiles, extrêmement conflictuels, voire misogynes”. Il faut donc ouvrir un grand débat pour savoir s’il y a un problème.»

Là encore, difficile de comprendre son propos. On peut supposer que devenir un contributeur de Wikipedia implique d’interagir avec des «gens très difficiles (…)  voire misogynes». Mais l’allégation selon laquelle les misogynes sont surreprésentés au sein des contributeurs des sites wiki n’est pas étayée par la moindre preuve.

Affirmations et généralités infondées

Pour Reagle, comme pour la plupart des féministes, la misogynie est en quelque sorte une «présomption de vérité» qui ne nécessite pas de preuve. Il ne livre aucun indice permettant de savoir quel dénominateur commun au sein des 17 millions d’articles de Wikipedia attire les misogynes. Par ailleurs, comment un misogyne wikipedien pourrait-il savoir qu’il a eu affaire à une femme, puisque la plupart des contributeurs/contributrices sont anonymes? Ou peut-être les misogynes sont-ils si balèzes qu’ils savent reconnaître la prose féminine? (L’hypothèse des misogynes tapis derrière leur ordinateur pourrait toutefois avoir le mérite d’expliquer pourquoi les contributions sur Manolo Blahnik  et Jimmy Choo (des créateurs cités dans Sex and the City sur Wikipedia) sont, comme le fait remarquer le New York Times, si pauvres: les misogynes doivent être l’affût des contenus potentiellement rédigés par des femmes pour les supprimer en totalité.

Il se peut aussi que Reagle veuille dire que les femmes ont du mal à communiquer avec des «gens très difficiles et extrêmement conflictuels». Si c’est le cas, les difficultés relationnelles seraient-elles le résultat d’une discrimination sexuelle? De nombreux hommes aussi ont du mal à traiter avec ce genre de personnes. Je ne crois pas que cette difficulté soit un «problème» que la société a pour responsabilité de résoudre. Si le débat n’est pas votre tasse de thé, il est plus judicieux de ne pas y participer plutôt que de vouloir qu’il soit transformé en grand consensus.

Les autres experts cités par le New York Times tiennent le même discours incohérent: les mêmes barrières floues qui empêcheraient les femmes de s’exprimer ailleurs les empêchent de le faire sur Wikipedia. L’article cite Jane Margoli, co-auteure d’un livre sur le sexisme en informatique et chercheuse de renom à Institut pour la démocratie, l’éducation et l’accès (qui dépend de l’Université de Californie à Los Angeles). Elle demande d’un ton amer:

«Dans presque tous les espaces, qui sont les autorités, les politiciens, les auteurs de chroniques?» Je le redis: il n’y a pas d’«autorités» sur Wikipedia, puisque le site est ouvert à tous. Par conséquent, voici la question qui se pose: la modeste contribution des femmes à Wikipedia signifie-t-elle que leur faible taux de participation dans d’autres espaces de débat public est une question de choix et non de barrières.

Faux problème: les femmes et les hommes sont différents, c’est tout!

L’explication la plus directe à propos des taux de participation variables selon que l’on parle de Wikipedia ou de la vie de tous les jours est la suivante: globalement, les hommes et les femmes ont des centres d’intérêts et des passe-temps différents. Parmi ces différences, on trouve le penchant pour «les faits» ainsi que le désir d’acquérir et de développer des connaissances abstraites. Il va sans dire que des milliers de physiciennes, chimistes, et historiennes sont pionnières dans leur domaine et repoussent les limites de la connaissance. Mais personnellement, je ne connais aucune femme capable de vous sortir de tête des chiffres concernant les électeurs indécis du 63e district de Pennsylvanie (quoique… il doit bien en exister quelques unes).

En revanche, je connais plusieurs hommes qui adorent se prendre la tête sur ce genre de sujets. Bien que certaines femmes suivent les statistiques du baseball avec autant de zèle que les hommes, elles sont minoritaires. Les sujets presque exclusivement féminins, tels que les grosses bourdes de stars, n’ont pas fait couler autant d’encre sur les sites collaboratifs que les infos sur le sport, qui déchaînent les passions mâles. Naturellement, Wikipedia reflète cette disparité.

Le déséquilibre des genres sur Wikipedia est un faux problème auquel toute solution éventuelle serait inadaptée voire contreproductive. L’égalité hommes-femmes serait moins mise à mal si on reconnaissait que les deux sexes sont différents quant à leurs intérêts au lieu de suggérer que la «liberté, la transparence [et] les idées égalitaires» sont incompatibles avec l’épanouissement des femmes. Par ailleurs, l’écrasante majorité des hommes ne contribuent pas à Wikipedia, de même que l’immense majorité des femmes. Avec seulement 91.000 contributeurs actifs, il reste une énorme quantité de «voix masculines» qui, elles non plus, ne sont pas entendues.

Heather Mac Donald

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Phil McCarten / Reuters

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