Monde

Quand le journaliste, témoin, est aussi victime

Reporters sans frontières, mis à jour le 16.02.2011 à 16 h 57

Ce n'est pas parce que c'est sa profession que le reporter ne souffre pas de ce qu'il voit. Premier témoin des massacres, des cadavres mutilés, des combats, le journaliste est particulièrement exposé au syndrome post-traumatique.

L'armée égyptienne protège un journaliste à terre qui vient d'être attaqué, le 3 février 2011 au Caire. REUTERS/Kyodo

L'armée égyptienne protège un journaliste à terre qui vient d'être attaqué, le 3 février 2011 au Caire. REUTERS/Kyodo

Il est des blessures que l'on ne voit pas. Il est des blessures qui s'ouvrent parfois des mois après que le coup a été porté. Accident, agression violente, viol, hold-up, prise d’otage, incendie, tremblement de terre, inondation, etc. Autant d'expériences marquantes qui peuvent provoquer à contre-coup chez un individu, qu'il en soit victime ou témoin, des symptômes très particuliers: celui de «revivre» l'événement de façon récurrente. Expérience angoissante qui peut avoir des conséquences graves, invalidantes, que l'on appelle le choc post-traumatique.

Le reporter de guerre est particulièrement exposé. Premier témoin des massacres, des cadavres mutilés, des combats et de son lot d'horreurs qu'il a couverts au plus près, il peut revenir l'esprit hanté par des images de cauchemar. Son corps n'a été touché par aucune balle; son pied ne s'est posé sur aucune mine; il est sorti indemne de tous les accrochages armés. Mais il a vu des scènes auxquelles son psychisme n'était pas préparé. La dépression peut être au bout, parfois la folie. Pour certains, l'alcool, la drogue aide à tenir le coup.

Il y a ce témoin d'un charnier, qui, quelques mois plus tard, voit des tibias à la place des poireaux dans son jardin. Ce grand reporter qui retarde le plus possible le moment d'aller se coucher sachant dans l'angoisse qu'il retrouvera dans son lit les mêmes visions qui le ramèneront au coeur de la guerre en Irak. Ils sont en Afghanistan, en Irak, au Mexique, en Somalie. Ils étaient en Indonésie lors du tsunami, au Rwanda, au Cambodge. Parfois ils ne sont jamais vraiment revenus.

Une minorité des journalistes sont certes «à risque». Mais différentes études portant sur les journalistes ayant couvert la guerre en Irak ou encore le tsunami du 26 décembre 2004, contredisent l'idée commune selon laquelle, par leur expérience, ils se durcissent et seraient moins vulnérables que le reste de la population.

Effet de surprise

L'«effet de surprise», dû au manque de préparation, joue un rôle essentiel dans la blessure psychique. Dans votre esprit persiste alors une image que vous ne pouvez pas assimiler, qui ne se réfère à rien de connu pour vous. Quelque chose ne passe pas. Vous avez fait l'expérience de la mort.

Lors des événements place Tahrir, au Caire, en Egypte, les journalistes, même les plus chevronnés, ceux qui avaient connu des zones de violences, des situations difficiles, ont été pris de court par les réactions de la foule qui a cherché à les lyncher [Le 2 février, de nombreux journalistes avaient été attaqués, NDLE]. Le soir de la démission de Hosni Moubarak, Lara Logan, journaliste de CBS, a été battue et agressée sexuellement. Aucun d'eux ne s'y attendaient. Ils n'y étaient pas préparés. Certains sont revenus en état de choc. Cet impréparation rend possibles des séquelles psychologiques futures.

On ne se protège des risques de traumatisme avec un gilet pare-balles. Prévention et préparation psychologique seules en amont permettent au journaliste de mieux gérer sa vie professionnelle.

Se préparer aux risques

Bien se renseigner sur les types de risques encourus dans le pays de destination limite l'effet de surprise, améliore les capacités d'adaptation. Dans l'exemple des journalistes couvrant récemment les violences place Tharir, certains étaient formés aux situations dangereuses, mais qui spécifiquement avait connaissance de la psychologie des foules?

Le stress est une forme de défense et les journalistes sont souvent amenés à puiser dans leurs réserves. Gérer un certain équilibre de vie, en se donnant des plages de récupération, en dormant bien, en ayant une alimentation équilibrée sont également des facteurs physiologiques qui permettent de réduire les risques.

Pendant la mission, ouvrir la porte au dialogue, avoir des personnes en face pour rapidement formuler son expérience, donner des mots aux choses, aide à conjurer les angoisses.

Plusieurs organisations développent une littérature et une aide concernant les syndromes post-traumatiques. L'association Trauma Psy soutient toute action relative à l’amélioration de la prise en charge du traumatisme psychique. L'Association de langue française pour l'étude du stress et du trauma (Alfest) effectue des études sur le stress et le traumatisme psychique; Reporters sans frontières a également développé une information sur le sujet en partenariat avec Jean-Paul Mari, du Nouvel Observateur, et le Dart Center.

Le Dart Center est un centre de ressources spécifiquement dédiées aux journalistes qui couvrent la violence et les événements à fort impact émotif. Il met à disposition des fiches pratiques, des rencontres, des debriefings pour partager des expériences et mieux se protéger.

Il propose, par exemple, un documentaire, produit par Meg Moritz de l'école Boulder de journalisme et de communication de masse, à l'université du Colorado, qui revient sur le jugement des habitants de Littleton, des étudiants et des journalistes sur la couverture médiatique de la tuerie de Columbine (Covering Columbine est consultable en ligne). Le ressentiment de la population contre la presse était si fort qu'il fallait comprendre. Un an après les faits, les habitants étaient surpris d'apprendre que des journalistes, eux aussi, souffraient de traumatismes émotionnels pour avoir suivi trop longtemps cette tragédie.

Gilles Lordet
Coordinateur de la Recherche
Reporters sans frontières

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