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La blague de l'adieu au peuple: de Franco à Moubarak

Temps de lecture : 2 min

«Dites adieu à votre peuple / Pourquoi, où vont-ils?»: après Hosni Moubarak et Zine El Abidine Ben Ali, qui deviendra le sujet de «la» plaisanterie de ce début d'année?

photo Reuters / montage Slate.fr
photo Reuters / montage Slate.fr

Les interlocuteurs changent, mais la trame de la blague reste toujours la même.

Des milliers de manifestants descendent dans les rues pour demander un changement de régime. Un président américain (un proche conseiller ou même un ange aux portes du paradis) demande à Moubarak / Ben Ali s'il a fait ses adieux à son peuple. La réponse de ce dernier : «Pourquoi ? Ils vont quelque part?»

D'abord timidement pendant la révolution du Jasmin, cette blague a circulé à travers les réseaux sociaux, twitter et les blogs dans les jours qui ont précédé la démission d'Hosni Moubarak. Elle a été traduite en français, anglais et arabe. Un éclat de rire mondialement partagé devant l'obstination du président égyptien à vouloir rester au pouvoir malgré la très forte mobilisation de la rue.

Obama: Je pense que vous devriez écrire une lettre d'adieu au peuple égyptien.
Moubarak: Pourquoi? Où vont-ils?

C'est une très ancienne plaisanterie qui circule dans le monde arabe, affirment certains blogueurs. C'est vrai, ce n'est pas la première fois qu'elle est utilisée pour un dirigeant arabe. Saddam Hussein, en son temps, en a été l'objet. Mais c'est aussi le cas de Robert Mugabe, 87 ans. Battu en 2008, le président du Zimbabwe a réussi à s'imposer à la tête de l'État, laissant à son adversaire, le poste de Premier ministre. Il brigue même un nouveau mandat. Là aussi, l'obstination du vieux leader de l'indépendance est devenue matière à plaisanterie, comme une manière de souligner l'absurdité de la situation.

Déjà sous Franco

Mais ce n'est ni dans les pays arabes, ni en Afrique que cette plaisanterie trouve sa source. La plus lointaine référence que nous avons pu trouver nous ramène à l'époque du dictateur espagnol Francisco Franco. Zine El Abidine Ben Ali a dirigé la Tunisie pendant vingt-trois ans. Hosni Moubarak a lui tenu trente ans à la tête de l'Egypte. Le «caudillo», le guide espagnol, les surpasse. Lui est resté au pouvoir pendant trente-six ans, de 1939 à 1975, menant l'Espagne d'une main de fer. Il n'a pas été renversé par la rue, mais terrassé par la maladie, qui l'affaiblira peu à peu sur les cinq dernières années de sa vie. Son agonie, quasi-publique, durera près d'un mois. L'Espagne est restée suspendue à son dernier souffle, partagée entre la peur et l'excitation. Est-ce que la mort du guide allait signer le glas du franquisme? Un moment d'histoire et d'incertitude, le même qu'ont traversé ces dernières semaines les Égyptiens et les Tunisiens.

C'est probablement durant cette interminable période d'agonie qu'il faut chercher l'origine de la plaisanterie si populaire en ce début d'année. Ce qui se disait à l'époque, c'est qu'un petit groupe de partisans s'était réuni sous les fenêtres de Franco, quelques jours avant sa mort. Ils aurait crié «Franco, Franco» ou «Adios, Franco», selon les versions. Sur son lit d'hôpital, le Caudillo aurait demandé à son infirmier les raisons de cet attroupement. Maladroitement, ce dernier lui aurait répondu qu'ils étaient là pour lui dire adieu. La réponse de Franco, sorte de baroud d'honneur, aurait été : «Pourquoi? Où vont-ils?»

Le général Franco s'est éteint le 20 novembre 1975, laissant la place à Juan Carlos, l'actuel roi d'Espagne. Le pays s'est peu à peu tourné vers une démocratie parlementaire. Vraie ou fausse, cette anecdote s'est transformée. D'un dictateur à l'agonie qui se refuse à voir la mort en face, elle est devenue la fable du dirigeant autoritaire qui s'obstine à vouloir rester au pouvoir, envers et contre tout.

Sonia Rolley

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