Monde

Les dérives identitaires du nationalisme flamand

Jean-Sébastien Lefebvre, mis à jour le 19.07.2011 à 17 h 45

Derrière le terme politiquement correct de «querelles linguistiques», un mal plus profond ronge la Belgique de l'intérieur. Celui du nationalisme flamand.

Manifestation d'un groupe d'extrême droite flamand, en 2007. REUTERS/Thierry Rog

Manifestation d'un groupe d'extrême droite flamand, en 2007. REUTERS/Thierry Roge

La Belgique tourne au ralenti politique depuis avril 2010. Flamands et francophones sont incapables de trouver un compromis sur la réforme de l'État, prémisse nécessaire à tout accord gouvernemental, alors que les Flamands voudraient réduire l'État fédéral à sa portion congrue qui pourrait se résumer à la formule de l'actuel Premier ministre démissionnaire, Yves Leterme: «Le Roi, l'équipe de foot, certaines bières.» Le reste devant être régionalisé: code la route (1), droits d'auteur, espace aérien, etc. Ou plutôt «communautarisé» (c'est-à-dire relevant de la compétence des «communautés linguistiques» auxquelles chaque Belge appartient, flamande, francophone ou germanophone).  

Les leaders originels du mouvement d'émancipation flamand se voulaient humanistes, dans un pays créé en 1830 et dominé par une bourgeoisie - aussi bien wallonne que flamande - qui considérait le flamand comme un dialecte ne méritant pas un statut identique à celui du français. Tout changea lorsque d'autres ont profité de la Première Guerre mondiale et de l'occupation allemande pour proclamer en 1917 «le Conseil de Flandre», embryon de Flandre indépendante que les Allemands prirent soin de réduire à presque rien.

Dans l'entre-deux guerres, les principales organisations nationalistes s'arrimèrent à l'extrême droite. Pour ne citer que quelques-unes d'entre elles: le Vlaams Nationaal Verbond (VNV), Verdinaso ou Devlag. La première récolta presque 15% des voix flamande à la veille de la guerre avant d'organiser la collaboration avec l'Occupant nazi. Son leader, Staf de Clercq déclara en 1941:

«Le Juif doit être exclu, c'est une question de santé publique» [de jood moer buiten! Het is een kwestie van volksgezondheid]

Le «Pierre Laval flamand» mourut en 1942. Il eu droit à des funérailles officielles à Bruxelles.

Tout cela pourrait être considéré comme de l'histoire ancienne dans la Belgique de 2011, sauf que ces fantômes du passé sont toujours présents et récupérés par les tenants actuels de la pensée flamande. Pour bien des politiques, ces hommes qui collaborèrent avec le régime nazi ne furent nullement des collaborateurs. Ils furent et restent de «bons Flamands».

La NVA, ce parti ouvertement indépendantiste dit de centre droit évite à tout prix les amalgames avec l'extrême droite. Parmi ses représentants élus à la Chambre des Représentants: Minneke de Ridder. Sur son site Internet, elle se présente comme «une jeune femme flamande habitant à Ranst (…) née dans une famille typiquement flamande».

Sur ce même site, des vidéos sont à la disposition du visiteur. L'une s'intitule «Godsvrede » ou «Paix de Dieu». Au bout de quelques secondes, voici ce qui apparaît:

Indemniser les anciens SS

Cette mémoire sélective et biaisée s'immisce jusque dans la vie parlementaire. En 1998, le Parlement régional flamand vota un texte, dit «Suykerbuyk» du nom du député chrétien-démocrate qui déposa la proposition, qui consistait à indemniser via une aide complémentaire les personnes vivant dans une situation de précarité par suite de circonstances dues à la guerre, à la répression et à l'épuration. Comprendre: les personnes condamnées pour collaboration seront indemnisées par la Région flamande. Parmi elles, de nombreux anciens SS de la Division Langemarck.

Ce texte fut votée à la fois par les extrémistes de droite du Vlaams Belang et les nationalistes de la Volksunie, mais aussi par les Chrétiens démocrates flamands du CVP, ancêtre de l'actuel CD&V, le parti du Premier ministre démissionnaire Yves Leterme et du Président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. Il fallut l'intervention du Conseil d'Etat belge pour faire annuler cette loi.

Le Vlaams Belang (extrême droite flamande) n'a jamais capitulé sur ce dossier et a dernièrement proposé un texte similaire au Parlement fédéral belge. La majorité nécessaire pour refuser l'examen de la proposition de loi ne fut réunie que par l'alliance de l'ensemble des partis francophones avec les socialistes et écologistes flamands. L'ensemble des autres partis du nord du pays (conservateurs, libéraux, indépendantistes et extrémistes de droite flamands) ont soutenu la tenue d'un débat parlementaire sur l'amnistie et l'indemnisation d'anciens collaborateurs.

Dans l'introduction du document de loi, il était précisé qu'il est «malveillant d'assimiler tous ceux qui ont été mêlés de près ou de loin à la collaboration à des délateurs et à des tortionnaires. Cette remarque est particulièrement vraie pour la Flandre, où de nombreuses circonstances atténuantes peuvent être invoquées pour justifier la collaboration». Ainsi, avoir lutté pour une Flandre plus libre et plus flamande vous excuserait et blanchirait de tout. Même si vous avez été complice d'un régime responsable de la mort de 35 millions d'Européens.

Une élite noyautée

Comment expliquer un tel soutien à des thèses révisionnistes, justifiées par un nationalisme revendicatif? Fait marquant, la disparition en 2001 du parti flamand nationaliste dominant depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Volksunie (VU). Après s'être sabordée, ses membres se dispersent dans l'ensemble des autres groupes, allant des socialistes aux conservateurs, en passant par les libéraux et les verts. Le discours «flamingant» s'est ainsi répandu dans l'ensemble de l'échiquier politique flamand.

Au Parlement européen, la seule députée NVA siège au côté... d'Europe Écologie, même formation que Daniel Cohn-Bendit. Le fait que des membres de Groen! (les Verts flamands), comme Bart Staes, soient aussi d'anciens de la VU y est peut-être pour quelque chose.

Les liens sont parfois encore plus tendancieux. Un des députés de la NVA, un certain Jan Jambon, n'hésite pas à mettre sur sa fiche personnelle, qu'il est membre du VVB: Vlaamse Volksbeweging (Mouvement Populaire Flamand). Cette organisation qui se veut avant tout culturelle ne cache que moyennement son penchant révisionniste. Sur des photos disponibles sur le site de la Nationalistische Studentenvereniging (Association des Étudiants nationalistes), il est ainsi possible de voir des membres de la VVB munis d'étendards lors d'une cérémonie en l'honneur d'August Borms (voir photo 3), condamné à mort en 1945 pour collaboration avec l'Allemagne nazie. 

Aucun nationalisme ne peut se développer sans ennemi. En Flandre, celui-ci est tout désigné: le Francophone, le Wallon et même le Bruxellois (francophone). Les stigmatisations sont récurrentes. Ils représentent un corps étranger. En 2008, Bart de Wever déclare:  «Il n'y a pas de minorités francophones en Flandre. Il n'y a que des immigrés.» Tout en exhortant «d'arrêter le colonialisme» de Bruxelles vers la Flandre.

Théorie du complot international

Ainsi, le Belge francophone (ou l'Européen) de Bruxelles déménageant dans la périphérie de la capitale (soit quelques kilomètres) devient un étranger, un colon, une menace impérialiste au «caractère flamand» de ces communes. Il existe pourtant des droits constitutionnels pour les minorités francophones de ces zones. Ils sont régulièrement battus en brèche par les politiciens flamands et leurs décisions. Et quand l'ONU ou le Conseil de l'Europe publient des rapports demandant le respect des conventions internationales, le nationalisme s'exprime par une autre de ses caractéristiques: la théorie du complot.

«Les Nations unies ne sont qu'une couverture pour l'infiltration d'opinions organisée par la RTBF, Le Soir, La Libre Belgique et toute la presse francophone. M.Vermeiren, en tant que bourgmestre (NDLR: maire de Zaventem, commune flamande proche de Bruxelles) et moi-même en tant qu'échevin pour l'Aménagement du Territoire subissons depuis des mois le terrorisme des médias francophones. La télévision espagnole et le Washington Post, alimentés par ces médias francophones, tentent de faire passer les Flamands pour des racistes qui organisent la discrimination. C'est la même méthode qui fut appliquée par les Francophones voici quelques semaines au Conseil de l'Europe

Ces paroles ont été prononcées au Parlement flamand, par le chef du Groupe chrétien-démocrate, un certain Eric Van Rompuy, frère de l'actuel Président du Conseil européen, Herman Van Rompuy. Ils sont affiliés au même parti, depuis toujours.

Une chape de plomb

Le tableau serait-il si noir? Personne n'oserait dénoncer ces dérives? Si, de telles personnes existent. Le 11 juillet dernier, une députée flamande libérale, Els Ampe dénonça des propos tenus par Jan Peumans, le Président du Parlement flamand (NVA) qui «salissait la Flandre».

Elle raconte dans une lettre (traduite par le chroniqueur belge Marcel Sel) les réactions auxquelles elle dut faire face: «mails de haine» et critique d'une presse flamande très consensuelle avec le mouvement flamand. Elle fustige le tabou existant autour du climat politique flamand, stigmatisant toujours plus les différences entre le nord et le sud du pays sans avoir même besoin de le prouver: «C'est la nouvelle pensée politiquement correcte. Il n'y a pas de chiffres pour étayer ces affirmations. Et même, personne ne les demande.»

Alors que le rôle d'un Etat belge du XXIe siècle serait d'organiser deux communautés imbriquées aussi bien géographiquement qu'historiquement, le courant dominant actuel ne cherche qu'à une chose: préparer leur séparation dans la perspective de quitter un Etat belge qui serait oppressif pour la Flandre, alors qu'elle domine la Belgique depuis 30 ans, aussi bien économiquement que politiquement. Le dernier Premier ministre francophone a quitté ses fonctions en 1974.

Mais un courant nationaliste ne saurait se contenter d'une demi-mesure. Ni de quelconque remise en question du dogme national. Jan Peumans n'a pas hésité à déclarer au sujet des artistes flamands que ces derniers «minimisent, voire nient les sentiments identitaires flamands». Ainsi, l'art devrait être un moyen d'exaltation du sentiment national. Ce à quoi ces mêmes artistes ont répondu par une pétition «Soldariteit maakt een cultuur groot» ou «La solidarité grandit une culture» et un spectacle: «Pas en notre nom». 

A l'hiver 2010, alors que la France débattait de son identité nationale, l'ancien Premier ministre belge, le libéral flamand Guy Verhofstadt publia une tribune dans les pages du Monde intitulée «Il y a quelque chose de pourri en République française». Pas qu'en France il semblerait.

Jean-Sébastien Lefebvre

Remerciements à Marcel Sel pour son aide à la réalisation de cet article. Auteur de « Walen Buiten, révélations sur la Flandre flamingante », il tient aussi un blog sur le phénomène du nationalisme flamand dans la politique belge à découvrir ici. 

(1) Une question peut être posée: en quoi la régionalisation du code de la route rendra les routes flamandes plus sûres?

Jean-Sébastien Lefebvre
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