Culture

Un Tron de retard

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 08.11.2016 à 12 h 21

Film sympathique et désuet, «Tron L'Héritage» décrit un univers faux et n'a plus rien du caractère visionnaire du premier.

Image de «Tron l'héritage». © WALTDISNEY

Image de «Tron l'héritage». © WALTDISNEY

Deux remakes dominent cette semaine de cinéma. Tous les deux sont des curiosités. Darren Aronofsky, le Bouguereau de Hollywood, nous sert, deux ans après, le remake de son Wrestler, avec cette fois Natalie Portman dans le rôle de gros catcheur torturé (déguisé en ballerine flippée). Black Swann tartine la psychologie, l’imagerie, les poncifs et les effets de performance (du personnage et de l’interprète) avec la même lourdeur racoleuse. On attend (sans impatience) l’installation qui mettra les deux films en parallèles pour une étude comparée…

L’autre remake est plus intéressant, ne serait-ce que parce qu’il s’inspire, lui, d’un film majeur, en tout cas d’un film qui a marqué son époque. Tron, celui réalisé en 1982 par Steven Lisberger, inventait du même élan la description de l’univers numérique qui alors avait à peine commencé de se mettre en place et les moyens visuels originaux pour raconter cette histoire-là. Film visionnaire au scénario compliqué, Tron fut un échec commercial et son réalisateur ne devint jamais célèbre, mais le film reste un jalon décisif dans l’histoire des effets spéciaux et dans la prise de conscience qu’un autre rapport au réel était en train de se mettre en place – pas seulement au cinéma ni dans les jeux vidéo, mais dans la vie de tous les jours.

L’étrangeté du film Tron l’héritage qui sort aujourd’hui est d’être davantage un remake que le sequel «20 ans après» qu’il prétend être. En effet, si le fils du héros de l’ancien film va rechercher son géniteur, toujours interprété par Jeff Bridges, dans les entrailles virtuelles d’un ordinateur, l’univers auquel appartient tout le film est exactement le même que celui d’il y a 30 ans. Ce n’est pas que Tron l’héritage n’a plus rien du caractère visionnaire du premier film mais que, contrairement à celui-ci, il décrit un univers faux, et non plus seulement métaphorique et stylisé. Tron l’héritage est très exactement une uchronie, une histoire qui se déroule dans un temps parallèle au nôtre, dans un monde où on n’aurait rien inventé depuis 1980, et en particulier où Internet n’existerait pas.

Le monde de Tron version 2011 ignore en effet tout de l’interactivité, de l’interconnection, de la mise en réseau. Il se passe dans un univers virtuel qui a la taille et la structure d’un jeu vidéo comme ceux auquel on pouvait jouer dans une arcade il y a plus d’un quart de siècle. C’est d’ailleurs ce qui fait son charme, outre les plutôt élégantes propositions graphiques, qui sont autant de variations sur les inventions assez géniales, à l’époque, de Moebius et de Syd Mead, les concepteurs graphiques du film de Lisberger. Aux qualités visuelles de L’Héritage, il ne faudrait pas oublier d’ajouter l’excellente BO de Daft Punk, à dire vrai trop bien pour ce film sympathique et désuet.

Cette désuétude fait aussi, à son corps défendant, l’intérêt du nouveau film Disney: celui-ci montre par défaut combien notre monde n’est pas celui-là, combien il a changé bien au-delà de ce que décrivait le premier Tron, qui n’était pas une anticipation mais une mise en récit et en images de l’état d’alors des technologies. Comme toute uchronie, il permet une mise à distance de ce dans quoi nous baignons désormais, aussi bien «dans la vie» que «sur les écrans», dans notre monde où cette distinction ne règne plus depuis longtemps, contrairement à l’univers gentiment binaire (moi réel, toi virtuel) que propose le film.

En quoi celui-ci appartient bien à la tradition Disney d’usine à conte féérique, quand bien même on pourrait voir une critique contre oncle Walt dans ce personnage de démiurge cherchant à créer un monde parfait (Disneyworld? Epcot Center?) et engendrant la terreur. Un père qu’il faudra tuer pour que la vie reprenne. Mais ça, c’est le scénario, pas le film.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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