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Musées: plaidoyer pour le no photo

REUTERS/Tyrone Siu

REUTERS/Tyrone Siu

Depuis que le Musée d’Orsay a interdit, pardon: tente d’interdire, les photographies intempestives de ses collections, un vent de liberté souffle chez les photographes frondeurs et frustrés. Hélas. Que ne prennent-ils le temps de regarder un tableau au lieu de le pixelliser?

Ainsi, Orsay voudrait interdire qu’une cohorte de touristes armés de smartphones photographie à tout va ses Degas. Une liberté essentielle serait menacée. Par esprit mercantile, souffle-t-on. Pourtant, imaginer qu’il s’agit de développer le business des cartes postales est tout simplement grotesque. Oublions et allons à l’essentiel: il serait temps que le «no photo» devienne la règle. Pourquoi?

Mona Lisa? Cheeeeese, please

Depuis quelques années, musées et expositions sont devenues une vaste foire de photographes pressés. Chaque œuvre est photographiée, des dizaines de fois par jour, par des visiteurs curieux, toujours plus nombreux. Faut-il s’en féliciter? Incontestablement, oui. La démocratisation de la culture chère à Malraux est une réalité et la file d’attente toujours renouvelée du musée du Louvre une réjouissance quotidienne. Oui, vraiment, il est merveilleux qu’un public toujours plus large se passionne pour le travail de Gauguin ou du Titien. Que Monet batte des records. Que Le Louvre puisse acheter un Les Trois Grâces (Cranach) avec l’argent de donateurs individuels.

Il m’arrive parfois, dans un musée, de délaisser les œuvres pour regarder les visiteurs. Notamment ceux qui, appareil photo ou téléphone à la main, passent d’une pièce à l’autre, en prenant cliché sur cliché. Il est frappant d’observer où se porte leur regard: rarement sur le tableau, presque toujours sur l’appareil. D’autres, avec un caméscope, déambulent l’œil fixé sur le viseur. De ce manège surprenant, il ressort à l’évidence qu’ils emmagasinent des images, des quantités d’images, fixes ou animées, sans vraiment se préoccuper des œuvres. Pourquoi?

Elsa Olu y voit la mutation du visiteur en collectionneur, conservateur, propriétaire, commissaire d’exposition… J’ai du mal à imaginer qu’on regarde un film de 15 ou 30 minutes consacré à une promenade dans le musée du Prado, filmée par un amateur, sans commentaire ni explication des œuvres. Je ne me vois pas non plus en train de visionner des miniatures de Kandinsky sur l’écran de mon téléphone mais il doit bien y avoir quelques philatélistes qui y prennent du plaisir. Quant à les utiliser pour des blogs ou des forums, pourquoi pas? Mais, en général, quand je reçois un diaporama, il s’agit plutôt de proverbes bisounours pour m’inciter à profiter de la vie ou de photomontages anti-sarkozystes (appel à mes amis: je veux bien recevoir les diaporamas de Mantegna ou de Nicolas de Staël que vous n’avez jamais osé m’envoyer). Bref, le doute est permis.

Ce que je pressens, c’est que ces images rapidement obtenues (clic, clic, clic) ont fait fonction d’écran, mais au sens où elles ont obturé le regard du visiteur. Or, quoi de plus important que le regard face à l’art? Avec un viseur, on ne regarde plus (1). On est en face du tableau, on pourra dire «j’y étais!», le prouver même, mais, très certainement, on sera passé à côté de l’essentiel: l’émotion. La Valse de Camille Claudel au format jpeg, désolé, ça me laisse froid. Faute de saisir l’émotion qui se présente, on s’évertue à bien cadrer. Soit, mais que capte-t-on? Une image –médiocre, bien sûr. Croit-on qu’on saisira l’intensité du reflet dans un «noir» de Soulages avec son iPhone? En braquant son Samsung sur Venus à son miroir (Diego Velázquez), on passera à côté du glacis, sublime. Au mieux, on aura une femme à poil. Encore heureux qu’en photographiant un tableau, on puisse éviter le syndrome des yeux rouges…

Regarder c'est prendre son temps

Mais il n’y a pas que l’émotion qui est perdue. Il y a aussi dans une œuvre la possibilité de regarder le monde autrement. Comme l’écrivit Marcel Proust (NDLE: pas de conflit d’intérêt ici, l’auteur de ces lignes n’est pas un descendant de l’écrivain) dans Le Temps retrouvé.

«Par l'art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.»

C’est sans doute le plus triste. Traverser le Rijksmuseum avec une caméra, c’est négliger le regard du peintre néerlandais pour lui préférer celui d’Apple… C’est aussi rester en soi, sur sa réserve, indifférent sans doute. Ne pas prendre le temps de s’affranchir de soi-même. Car regarder un tableau, apprécier une sculpture demande parfois du temps. Les expositions, les musées, permettent cette curieuse cérémonie du regard qui prend son temps, qui hésite, revient, se pose, savoure. Avec un viseur, on clique et on passe à autre chose.

Et ensuite? Ensuite, les photos sont vouées à disparaître. Mais oui. La photo de mémé devant le Sacré-Cœur, des années après, on ne s’en lasse pas. Mais une image médiocre de  Guernica alors qu’il s’en trouve des quantités sur le web, quelle importance? Ce Guernica un jour sera trop «lourd»: 2, 3, 4 Mo… et passera à la poubelle. «Confirmez-vous la suppression de Guernica?», interrogera le bienveillant appareil. On lui répondra «oui». Sans regrets: ce qui n’a pas été vu s’oublie. C’est comme porter des chaussettes avec des Iris de Van Gogh: un jour, les iris sont troués (2).

Qu’il soit permis, en assumant tout ce qu’on voudra (snobisme, réaction, conservatisme…), de s’étonner que l’initiative du Musée d’Orsay fasse l’objet de critiques. Car c’est faire œuvre de salubrité publique que de rappeler aux forcenés de la pixellisation ce pour quoi ils ont acheté un ticket d’entrée… Vouloir photographier les œuvres au point d’en faire une liberté essentielle, est un combat absurde, vain, dérisoire. Et sans doute gagné d’avance... Alors que l’aliénation, camarade, est peut-être ailleurs –dans ton smartphone, justement. La médiocrité l’emportant toujours, nul doute qu’Orsay, bientôt, reculera.

Que le collectif Orsay commons prenne le temps de regarder cet extrait de Bande à part. Oui, il est possible de visiter le Louvre en 9 minutes 42 secondes. Sans le voir.

Comme au concert où l’on est prié d’éteindre son portable, est-il possible d’attendre qu’au musée, on ferme le clapet pour ouvrir les yeux?

Jean-Marc Proust 

L’auteur de ces lignes confesse avoir, parfois, pris en photo un tableau. A chaque fois déçu, il a versé son obole aux multinationales des cartes postales ou des éditeurs d’art. Certains liens renvoient vers des photos d’amateurs.

(1) Dans son livre, Des Hommes d’Etat, Bruno Le Maire expliquait que les hommes politiques préfèrent la peinture à la musique parce que celle-ci exige du temps et qu’ils en ont peu. Un tableau, pour eux, c’est immédiat, il n’y a pas besoin de se concentrer trop longtemps. Dommage pour eux. Revenir à l'article

(2) Pire encore: une cravate comme celle--ci. Ou celle-là. Revenir à l'article

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