Monde

Attentat de Moscou: qui brouille les pistes?

Nathalie Ouvaroff, mis à jour le 14.02.2011 à 0 h 14

Un attentat suicide faisait 36 morts le 24 janvier à l’aéroport Domodedovo de Moscou. Depuis entre fausses rumeurs et manipulations, l'enquête piétine. Le pouvoir russe ne semble surtout pas vouloir la vérité.

A l'aéroport de Domodevo, en mémoire des victimes de l'attentat Denis Sinyakov /

A l'aéroport de Domodevo, en mémoire des victimes de l'attentat Denis Sinyakov / Reuters

Plus de trois semaines après l’attentat suicide qui le 24 janvier a fait trente-six  morts et plus de cent blessés à l’aéroport Domodedovo de Moscou, l’enquête piétine. Elle s'est enlisée dans de fausses-vraies pistes  et des fuites savamment distillées «par des sources proches des services». Cette confusion soigneusement entretenue s’explique par des motivations de politique intérieure: la lutte à fleurets mouchetées entre le premier ministre Vladimir Poutine et le président  Dimitri Medvedev, le tandem qui dirige le pays.

Lundi 3 février, à l’issue d’une réunion de travail avec le président du FSB (Les services de sécurité russes) pour faire le point sur les progrès de l’enquête, Dimitri Medvedev s’est fâché faisant comprendre à son interlocuteur qu’il n’appréciait ni les fuites, ni les effets d’annonce alors que toutes les pistes sont loin d’avoir été vérifiées. «Il faut travailler et non pas se faire de la publicité, j’estime inacceptable d’annoncer à grand bruit qu’on a bouclé une enquête lorsque tout n’a pas été vérifié», a déclaré sèchement Dimitri Medvedev .

Ces paroles peu amènes ne s’adressaient  au patron des services, homme de l’ombre, peu enclin à rechercher la publicité  mais au premier ministre qui avait la veille annoncé sur la première chaine que «l’enquête était bouclée». Comme un écho au coup de gueule de Medvedev, Dokou Oumarov, président du mouvement séparatiste tchétchène «l’Emirat du Caucase» qui avait commandité l’attentat du métro de Moscou du 29 mars 2010 a officiellement revendiqué l’attentat suicide de l’aéroport.

Dans une vidéo sans date  publiée lundi 5 février par le quotidien proche de l’opposition «Novaya Gazeta» qui avait eu l’un des premières interviews du président Medvedev il a affirmé qu’il était responsable de l’attentat: «c’est moi qui ai donné l’ordre se faire de sauter la bombe» a-t-il déclaré. Certes la fiabilité de cette déclaration sans date est sujette à caution. Mais quelle que soit son origine elle a atteint son but: réintroduire dans l’enquête le facteur tchéchène qui en avait été exclu par Vladimir Poutine avant même le début des investigations «cet attentat n’a aucun lien avec les tchétchènes»  avait-il souligné. Les services qui mènent l’enquête étaient ainsi prévenus: le kamikaze et ses commanditaires n’avaient aucune relation avec la petite république caucasienne dirigée d’une main de fer par Ramzan Kadyrov. Dans ce contexte ils étaient réduits  à explorer toutes les  pistes sauf la plus évidente…

En plus, le secret de l’instruction n’a même pas tenu quelques jours. Les appels à témoins largement divulgués  ont donné des résultats contradictoires. Certains ont vu une femme voilée, vêtue de noir tenant à la main un grand sac. D’autres ont entendu un homme de type proche-oriental hurlant «je vous tuerais tous» avant de se faire exploser. On a également évoqué l’hypothèse  de russes passés à l’islam et vivant dans la banlieue de Moscou

Le nom du coupable supposé, un kamikaze de 20 ans Mohammed Evloev originaire d’Ali-yourt, un petit village  situé dans la république d’Ingouchie, a en tout cas été jeté en pâture. Il aurait été secondé par un frère et une sœur tout deux mineurs et quelques amis du même village qui sont à l’heure actuelle soit en état d’arrestation, soit recherchés par la police.

L’identité du kamikaze a été révélée par «Tvoï Dien», un journal à scandale proche des services de sécurité. Le quotidien a publié deux photos du jeune homme celle de son passeport et celle de sa tête déchiquetée par la bombe. Le journal  a donné également beaucoup de détails biographiques. Fils d’une institutrice et d’un chauffeur de bus, il a été réformé après quatre mois de service militaire à cause d’une blessure à la tête datant de son enfance et était chômeur.

Dans son édition du 10 février, le quotidien Kommersant revient pourtant sur la piste tchétchène affirmant qu'à Krasnodar ou il s’était rendu officiellement pour chercher du travail Mohammed Evloev qui était déjà en relation depuis plusieurs années avec les indépendantistes a été enrôlé par l’émir Khamzat chargé par Dokou Oumarov de préparer des kamikazes.

Quant à la réaction des autorités de la république, elle a été pour le moins surprenante. Après avoir émis des doutes sur l’implication de Mohammed Evloev dans l’attentat le président de la région, Ionous Bek-Evkourov s’est rétracté «les tests ADN ne laissent aucun doute c’est bien Mohammed Evloev qui a fait sauter la bombe» a-t-il déclaré. Mais interrogé par des journalistes, Vladimir  Vassiliev , président de la commission de la douma chargé des questions de sécurité s’est refusé à confirmer ou infirmer les informations concernant l’auteur de l’attentat…..

Selon Nicolas Petrov, chercheur au centre Carnegie, ces incohérences sont à analyser  dans le contexte de  la situation politique qui règne dans le pays  «La vérité risque de provoquer une nouvelle flambée de tensions interethniques» déclare-t-il  avant  de conclure «La position de la commission d’enquête est pour le moins délicate. Les services sont pris entre deux feux: d’un côté le président dont formellement ils dépendent  et qui veut des résultats ….  De l’autre un premier ministre qui les contrôle et se vante d’avoir mis  fin à la rébellion tchétchène».

Nathalie Ouvaroff

Photo: A l'aéroport de Domodevo, en mémoire des victimes de l'attentat Denis Sinyakov / Reuters

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