Économie

Il y a un diktat franco-allemand, et alors?

Temps de lecture : 3 min

La relance de l'alliance Paris-Berlin est la seule manière d'avancer en Europe.

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy le 4 février 2011. REUTERS/Piotr Snuss
Angela Merkel et Nicolas Sarkozy le 4 février 2011. REUTERS/Piotr Snuss

Je ne rencontre plus un ami anglais, ces derniers temps, qui ne me fasse le reproche de ce que «la France se couche devant l'Allemagne». L'acerbe remontrance est partagée par pas mal d'Américains, et évidemment par une partie des Français. Paris aurait accepté le diktat de Berlin sur la gestion de l'euro et de l'économie européenne et, comme au service de son maître, la France l'imposerait aux «petits» pays. La Pologne, les Pays-Bas, l'Autriche s'en plaignent. Je ne partage aucune de ces critiques fondamentales, je me réjouis au contraire de la relance du couple franco-allemand et considère que c'est la seule manière d'avancer en Europe. Voici pourquoi.

Le dépit britannique

Le mécontentement britannique est motivé par l'idée que la «vision germanique» de l'Europe serait la matrice de tout ce qui est proposé pour améliorer la coordination des politiques économiques dans la zone euro et dans l'Union tout entière: la renégociation d'un Pacte de stabilité et de croissance plus contraignant, le «semestre européen», qui forcera les pays membres à faire adouber les grandes lignes de leur budget par les autres et par Bruxelles, et, surtout, le «pacte de compétitivité», tel que Angela Merkel et Nicolas Sarkozy l'ont dévoilé vendredi 4 février. Ce texte serait comme le pâté d'alouette, un gramme de Français et un kilo de cheval de trait allemand.

Il eût fallu, pour sceller le tout, que le faucon Axel Weber soit nommé à la tête de la BCE en remplacement de Jean-Claude Trichet pour que la défaite française soit complète. Heureusement cette dernière hypothèse semble écartée. Il reste que toutes les propositions construisent «une Europe sur le modèle allemand»: obnubilée par l'inflation, négligeant la croissance, ne pensant qu'à l'offre et l'industrie, ignorante des problèmes keynésiens de demande, une Europe, en résumé, vouée à la déflation.

Il y a beaucoup de dépit dans ces critiques anglaises. La Grande-Bretagne est toujours sourcilleuse du rapprochement franco-allemand et c'est son droit. Cela remonte à 1956, lorsque, après l'échec commun à Suez, elle choisit l'Amérique, tandis que la France choisit de faire l'Europe avec l'Allemagne. Or, aujourd'hui l'Amérique ignore superbement le Royaume-Uni et Londres s'interroge sur la «special relationship»...

Sur le fond économique, il est vrai que beaucoup des idées allemandes sont reprises: les sanctions, la rigueur imposée dans une règle à valeur constitutionnelle et le fait de faire payer les banquiers lors des crises pour les forcer à moins prêter aux pays en excès de déficit (ce qui agite bien naturellement la City).

L'intérêt allemand est européen

Plus globalement, il est vrai que la pertinence du modèle allemand n'est pas discutée: les critiques de Christine Lagarde sur les faiblesses de la consommation allemande sont remisées. Mais elles le sont pour un profit considérable: l'Allemagne a réaffirmé son engagement indissoluble envers l'Europe et l'euro, et elle a compris que cela impliquait un gouvernement économique plus large que les seuls critères de Maastricht.

On dira que c'est une évidence, que l'intérêt allemand est l'Europe, comme l'avait vu Kohl, et que c'est donc une victoire acquise d'avance. Oui et non. Angela Merkel est d'une autre génération, dans la crise elle avait montré un refus de solidarité, la voilà convaincue par Nicolas Sarkozy. Et la voilà convaincue de beaucoup plus: elle relance l'intégration européenne. Elle propose deux voies excellentes: la mobilité de la main d'oeuvre et une harmonisation fiscale (autre sujet qui irrite naturellement nos amis anglais). Ensuite, il y a la tactique purement française que les Anglais ne voient pas: mettre l'austérité au compte de la construction européenne... La seule manière de commencer à assainir les finances publiques devant une opinion rétive et une classe politique couarde.

Si donc ce n'est pas un pâté d'alouette, est-ce un diktat franco-allemand? Il faut dire la vérité: oui, et alors? La voie communautaire est bouchée par l'imbroglio institutionnel. Seule l'alliance Paris-Berlin est susceptible de relancer la machine d'intégration. Au total, le reproche anglo-saxon est justifié sur l'aspect macroéconomique. Le chapitre compétitivité est maigre. Il reste beaucoup à faire, à commencer par sauver la Grèce et l'Irlande. L'Allemagne est aux commandes, mais elle va dans la direction toujours voulue par la France du «gouvernement économique».

Eric Le Boucher

Chronique également parue dans Les Echos

Eric Le Boucher Cofondateur de Slate.fr

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