Culture

Natalie Portman, star d'une génération hyperactive

Nathan Heller, mis à jour le 13.02.2011 à 8 h 38

Ses tentatives de toucher à tout sont le miroir de notre propre conflit d'ambitions.

Natalie Portman à l'avant-première de «Sex Friends» à Los Angeles, le 11 janvier 2011. REUTERS/Mario Anzuoni

Natalie Portman à l'avant-première de «Sex Friends» à Los Angeles, le 11 janvier 2011. REUTERS/Mario Anzuoni

Pour ceux qui suivent la carrière de Natalie Portman d'un œil distrait, comme on regarderait une énième diffusion télévisée de Spartacus —par petits bouts, pendant les pubs sur les autres chaînes– il est temps d'arrêter de zapper un peu et de s'installer confortablement dans le canapé avec un gros bol de pop-corn.

Ce mois-ci, Portman apparaîtra pour la première fois en tête d'affiche dans une comédie romantique, dans le rôle d'une interne en mal de vie sociale et de galipettes, face à l'acteur Ashton Kutcher. Elle vient de remporter son deuxième Golden Globe; elle est pressentie pour l'Oscar de la meilleure actrice et, entre-temps, elle a été primée aux Screen Actors Guild Awards [le syndicat américain des acteurs].

Portman (ce n'est pas son vrai nom) a reçu cette distinction non pas en l'honneur du récent mélo dans lequel elle tient le premier rôle, mais pour Black Swan, film polémique qui constitue pour beaucoup l'apogée de sa carrière. Black Swan marque pour l'actrice d'autres accomplissements, en particulier une grossesse et des fiançailles avec le danseur Benjamin Millepied (incroyable mais vrai, c'est son nom).

Bien qu'il n'y ait là rien de très insolite pour un observateur blasé du monde hollywoodien, les enjeux de Portman s'en trouvent néanmoins changés. Depuis ses premières apparitions à l'écran dans les années 1990, Portman est une énigme dans son métier. Aujourd'hui, elle représente autre chose: une fenêtre ouverte sur l'avenir de l'industrie cinématographique.

Un parcours générationnel

Diplômée de Harvard, mesurant 1,61 m, dotée d'un sourire si étonnamment sensuel qu'il mériterait presque un avertissement au public, Portman s'est frayé un drôle de chemin vers la célébrité. Ce n'est pas tant à cause de son parcours: nombre d'acteurs ont fréquenté de grandes écoles, et plus encore portent plusieurs casquettes dans leur vie à la ville. Ce qui différencie Portman, ce sont ses ambitions indiscernables.

Elle a beau avoir déjà passé près de 20 ans sous les projecteurs, ce à quoi elle aspire reste un mystère. Il y a de cela quelques années, elle avait présenté deux films à Cannes: Star Wars: Episode III – La revanche des Sith et Free Zone, modeste production bilingue d'Amos Gitai tournée en Israël et en Jordanie avec des bouts de ficelle. Dans ses goûts et dans sa personnalité, elle semble hésiter entre une désinvolture de star et un grand zèle artistique. (Interrogée par O: The Oprah Magazine à propos des livres qui l'avaient marquée, elle a mentionné la poésie de Robert Hass.)

Dans un univers où l'image publique fait quasi tout, on ne sait pas si Portman est une enfant naturelle du tapis rouge qui affecte une posture d'intello, ou une actrice cérébrale de films indépendants qui s'est fait happer par la grosse machine à blockbusters.

En réalité, la difficulté à saisir les objectifs de Portman est justement la clé de compréhension de sa carrière. Si on lui prête souvent le charme désuet d'une Audrey Hepburn, Portman est, plus que toute autre, une star de son temps. Les méandres et la multiplicité de son parcours reflètent les aspirations indécises de sa génération, et l'écho qui en est donné est indispensable à l'image de l'actrice, à l'écran comme dans les yeux du public. Passionnée mais insaisissable, Portman fait rimer célébrité avec quête d'un genre nouveau.

Ne pas s'enfermer dans une catégorie

Depuis le début, Portman semble guidée par deux motivations contradictoires: le sérieux artistique, et la volonté de ne pas s'enfermer dans une catégorie. Née en Israël, Portman passe une grande partie de sa vie dans une banlieue de Long Island. Peu avant le collège, un chasseur de mannequins de la [société de cosmétiques] Revlon la «découvre» dans une pizzeria. Et si beaucoup d'enfants posent quelque temps avec plaisir, Portman (d'aucuns diront par suprême intuition) profite de l'opportunité pour pousser un peu plus son avantage.

À 11 ans, après une série d'auditions et quelques extravagances, elle décroche son premier rôle au cinéma: dans le film de Luc Besson sorti en 1994, Léon, Portman interprète face à Jean Reno une espèce de Lolita manquée, une orpheline morose au bol Louise Brooks qui tente, avec ses moyens enfantins, de se faire aimer d'un assassin quadragénaire. Ce film d'acteurs décalé révèle littéralement l'actrice: gauche, anti-glamour, presque garçonne, elle se fond totalement dans le rôle.

Mais cette incarnation n'aura qu'un temps. Encouragée par l'accueil fait au film, perçu comme légèrement séditieux (l'American Spectator le jugera «parfois gênant dans sa manière de frôler la pornographie enfantine»), Portman adopte les atours de ce que les années 1990 offrent de plus proche de la vertu: la réussite. Sur les plateaux télévisés, elle parle de ses excellents résultats scolaires; dans le choix de ses rôles, elle favorise les personnages évoluant ou aspirant à pénétrer dans les cercles fermés du pouvoir. En 1999, elle revêt les costumes de Padmé Amidala dans Star Wars: Episode I – La Menace fantômeune monarque si froide et si rigide que ce n'est qu'à quelques détails qu'on la distingue d'un meuble imposant.

À l'époque de Ma Mère, moi et ma mère (fin 1999), film inspiré du roman de Mona Simpson, cette posture distante et sérieuse est devenue une constante. Au cœur du film est la relation entre mère et fille, mais l'aspect générationnel est aussi largement abordé: Susan Sarandon joue une quadragénaire qui, pour retrouver l'exubérance de sa jeunesse, quitte le Midwest et son mari puis part s'installer à Beverly Hills, pleine de rêves de paillettes et d'amours insouciantes, tandis que Portman interprète sa fille lycéenne, sorte d'enfant modèle renfrognée boulimique de livres et d'activités extrascolaires, qui a le béguin pour un camarade de classe ringard qui déclame de mélancoliques exégèses nietzschéennes.

Il y a fort à parier que Natalie Portman a, là encore, touché le cœur des jeunes de cette trempe, pour la bonne et principale raison qu'elle ne semblait pas du tout jouer un rôle. L'histoire s'achève sur la fille quittant sa mère frivole pour entrer à la [prestigieuse] université de Brown. À la sortie du film, Portman interrompt sa carrière d'actrice et part vivre à Cambridge, Massachusetts.

Le mystère s'épaissit

C'est ainsi que l'image de bûcheuse aux multiples talents vient parfaire sa biographie. À Harvard, Portman suit davantage un cursus de forcenée que de starlette dans sa prime gloire. Elle est assistante de recherche dans deux laboratoires, l'un sur l'imagerie mentale, l'autre sur l'activation du lobe frontal chez le nourrisson. Elle obtient une place dans l'atelier de poésie de Jorie Graham, l'un des cours de Harvard les plus convoités et les plus exigeants, auquel on n'accède que sur dossier. (La romancière Zadie Smith s'en inspirera dans De la beauté.) Et elle sera quelque temps l'une des assistantes de recherche de [l'avocat et essayiste] Alan Dershowitz, après lui avoir rendu un travail qu'il qualifiera de brillant et imaginatif.

Est-ce là une star qui a fait un détour par l'université pour peaufiner son image, ou une étudiante créative et ambitieuse qui a préféré abriter ses passions derrière le vernis de la célébrité? On pensait que l'évolution du parcours cinématographique de Portman allait nous permettre d'y voir plus clair, mais le mystère n'a fait que s'épaissir.

Ces dernières années, la jeune femme est apparue dans divers films indépendants, s'est essayée à l'écriture de scénario et à la réalisation (deux courts métrages sortis en 2008 aux États-Unis), et a caressé l'idée de publier de la fiction. Sous ce jour, le crâne rasé (dans V pour Vendetta) et les séances de pole-dance de l'actrice (dans la géniale réalisation de Mike Nichol, Closer), qui ont fait couler beaucoup d'encre, constituent autant de gestes d'allégeance au cinéma aux dépens de son image publique: art versus ego.

Sous un autre jour, cependant, ce peuvent être autant de poses faciles et surjouées du registre «sérieux artistique», qui prouvent la soif qu'a l'enfant modèle de gagner ses galons culturels et de multiplier les performances. Après Harvard, Portman étudie quelque temps à l'Université hébraïque de Jérusalem. Elle verse aussi des dons à l'Institut Jane Goodall et, végétarienne convaincue depuis l'enfance (et aujourd'hui végétalienne), elle se fait le chantre du micro-crédit dans les pays en voie de développement –sujet, a-t-elle fortement insisté, qui lui a demandé d'étudier encore beaucoup. Quand Portman a reçu son premier Oscar, elle a déclaré: «Je ne suis pas exceptionnelle.» D'où cette question: qu'est-ce qui, au juste, est exceptionnel aux yeux de Natalie Portman?

Ambiguïté hyperactive

Même quand elle donne des indices, on ne saurait dire ce qu'ils révèlent de son véritable but. Dans une interview, elle a un jour décrit son expérience de la célébrité comme relevant de la «double conscience». C'est par ce terme que le penseur W.E.B. Du Bois avait décrit son expérience de noir américain, le fait de se voir avec des yeux de blanc, de s'identifier en même temps comme partie intégrante de l'Amérique, et comme descendant d'Africain au sein d'un pays raciste. Portman a été vertement critiquée pour cette citation, qui sous-entendait pour certains que des siècles de persécution pouvaient s'apparenter à la nécessité de se montrer enjouée sur les plateaux de télévision. (Elle s'en est ensuite excusée et a clarifié dans quel contexte elle avait tenu ces propos.)

Outre le choix des mots, on se demande surtout ce qui a pu la pousser à ces hautes considérations philosophiques dans un entretien avec le magazine Allure: était-ce une tentative maladroite destinée à polir son image de star pourvue d'un cerveau; ou le signe qu'elle est bel et bien déconnectée de l'univers glamour et que, comme les mots de Du Bois le suggèrent, elle possède une sorte de double vie intérieure?

La confusion qui règne quant aux ambitions de Portman n'est pas réductible à sa seule personne. C'est même une ambiguïté qui habite toute la classe aisée de sa génération. Les contemporains de l'actrice sont largement perçus comme des dilettantes hyperactifs, des jeunes adeptes de la multi-spécialisation, animés par un feu intérieur opaque et marqués par l'incapacité à choisir entre les différentes voies qu'ils ont explorées.

Les archétypes de ce groupe démographique viennent vite à l'esprit: des étudiants épuisés qui travaillent bien après minuit au journal de l'université, puis qui se lèvent avant l'aube pour faire de l'exercice; des bourreaux de travail trentenaires qui ont changé trois fois de carrière pour essayer de trouver leur eldorado, et qui ont retardé d'autant leur passage dans l'âge adulte.

Le miroir de notre conflit d'ambitions

Le problème ici n'est pas l'ambition (elle va de soi), mais le but vers lequel elle tend: faut-il parvenir au sommet dans l'art, dans la politique, dans la fonction publique? Si cette jeune star fait vibrer la corde sensible chez de si nombreuses personnes, ce n'est pas uniquement parce qu'elle semble s'abreuver avec modération au puits hollywoodien.

Elle est surtout un personnage public dont les tentatives de toucher à tout sans jamais y mettre son âme –gagner des millions au box office, jouer sans complexe dans les films indés, mettre son éducation au service du bien– sont le miroir de notre propre conflit d'ambitions, de notre besoin d'être toujours au four et moulin. Portman a supplanté les stars de cinéma à l'ancienne (le genre qui n'aspirait à rien sauf aux feux de la rampe, dont la vie n'était que chaos) pour imposer une nouvelle icône.

Voilà ce qui se joue dans son actualité récente. Cette année, Portman soufflera ses 30 bougies, elle deviendra une mère célèbre et son art sera probablement consacré sous la forme d'une statuette. Ce qui se joue n'est pas tant sa carrière –cela va sans dire– mais ses aspirations profondes. Black Swan, l'histoire d'une jeune femme enragée qui tente de sublimer sa quête dans l'art, tient une part de sa réussite au rapprochement avec l'identité de l'actrice, avec ce qui fait d'elle une de ces ingénues hyper consciencieuses.

Mais le portrait de l'ambition dressé dans le film passe à côté d'un aspect essentiel. Portman ne s'acharne pas sur un objectif unique; elle est un personnage public dont les buts, à force d'être disparates, sont quasi irréconciliables. Et si l'on peut légitimement penser qu'elle émergera de cette année emblématique au firmament de son art, un tel succès pourrait avoir des effets troublants, et sur sa carrière et sur son public. Car en choisissant clairement sa voie, en passant dans le camp adulte, Portman risque de laisser sur la touche sa génération, et avec elle, ce qui fait la fraîcheur de son succès.

Nathan Heller

Traduit par Chloé Leleu

Nathan Heller
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