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L'Internationale socialiste et ses amis dictateurs

Ségolène Royal arrive au congrès de l'Internationale socialiste à Paris, le 16 novembre 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Ségolène Royal arrive au congrès de l'Internationale socialiste à Paris, le 16 novembre 2010. REUTERS/Gonzalo Fuentes

«On a enfin compris que le monde d’aujourd’hui ne pouvait plus être gouverné comme avant», déclarait Ségolène Royal lors du congrès de Paris en novembre 2010, devant le représentant tunisien, égyptien et ivoirien...

«Si M. Ben Ali était infréquentable, pourquoi avez-vous attendu son départ et même trois jours après pour l'exclure de l'Internationale socialiste?», s’est exclamée Michèle Alliot-Marie, pour se défendre, à l’Assemblée nationale le 8 février. Bronca des députés PS, tout de même un peu gênés aux entournures.

Remontons trois mois en arrière. Les 15 et 16 novembre 2010 se déroulait le dernier congrès de l’Internationale Socialiste (IS) à Paris. La planète alors ne s’occupait que de la crise économique et du réchauffement climatique. Les câbles de la diplomatie américaine n’avaient pas encore été révélés par WikiLeaks (ils le seront le 28 novembre), les dictatures arabes paraissaient solides, MAM, toute nouvelle ministre des Affaires étrangères, et François Fillon prenaient l’avion tranquillement sans qu’on les surveille. Ségolène Royal, dans un discours parmi tant d’autres, s’adressait alors aux autres participants, en tant que vice-présidente de l’Internationale socialiste, et réaffirmait des grands principes:

«Nous partageons les même valeurs dans ce monde déséquilibré: il n’y a pas de progrès humains sans justice.»

Dans la salle, des Britanniques, des Allemands, des Italiens, mais aussi un Egyptien, membre du parti de Moubarak, le Parti national démocratique (PND) et Pascal Affi N’Guessan, vice-président de l’Internationale Socialiste et président du Front populaire ivoirien (FPI), le parti de Laurent Gbagbo (tous les participants sont listés sur le site de l'IS).

Le FPI toujours membre de plein droit

A l’époque, rien d’étonnant, ces deux partis sont membres de longue date, ils font partie de la famille socialiste, tout comme le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) en Tunisie. Sauf que depuis ce congrès de novembre 2010, deux révolutions et une quasi guerre civile sont passées par là. Le RCD a finalement été exclu le 14 janvier 2011 et le PND le 30 janvier, ce qui montre que l’Internationale Socialiste a à peu près été aussi longue à se rendre compte que le vent avait tourné que le gouvernement français. Le  FPI, en dépit du refus de Laurent Gbagbo de laisser le pouvoir à Alassane Ouattara, est toujours lui membre de plein droit au moment où cet article est publié. Et Pascal Affi N’Guessan reste vice-président, malgré son refus indéfectible de reconnaître la victoire de Ouatarra.

Pourtant, théoriquement, les membres de l’IS, née des cendres de l’Internationale ouvrière socialiste, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, se doivent de partager des valeurs communes, notamment le «socialisme démocratique». Dans sa «charte éthique» établie en 2003 au Congrès de Sao Paulo, l’article 2 précise ainsi que l’un des devoirs des membres est de «défendre la démocratie pluraliste»

Celle-ci implique:

• La liberté des citoyens de choisir entre différentes options politiques dans le cadre d’élections libres, régulières et transparentes;

• la possibilité d’un changement de gouvernement par des moyens pacifiques et fondé sur la libre expression des citoyens;

• le respect des droits des individus et des minorités;

• un système judiciaire impartial et indépendant fondé sur le droit;

• une presse libre et pluraliste;

• des partis au fonctionnement démocratique.

Il est même indiqué qu’un «comité d’éthique est chargé de veiller au respect du présent code de conduite».

Historiquement, les partis fondateurs respectent ces valeurs puisque l’IS s’organise autour du Labour britannique et des partis socialistes franco-belges avant que le SPD allemand joue un rôle important à partir des années 1950. Certains de ses partis membres comptent même des prix Nobel de la Paix dans leurs rangs, comme le chancelier Willy Brandt (en 1971), la Birmane Aung San Suu Kyi (1991) ou Nelson Mandela (1993). Du côté des Français, Pierre Mauroy et Lionel Jospin en sont actuellement les présidents honoraires.

La conférence spécial «surmonter les conflits»

A côté d’eux, certains membres font donc un peu tache. Si l’on regarde les participants aux débats lors des derniers congrès, c’est parfois même gênant. Au Mexique en 2009, lors d’une conférence sur «le rôle crucial du gouvernement et des cadres régulateurs pour assurer une économie mondiale durable et juste», Hager Cherif, vice-secrétaire générale du Rassemblement constitutionnel démocratique de Tunisie est ainsi intervenue. Dans son discours, elle cite d’ailleurs trois fois le président Ben Ali.  

Pascal Affi N’Guessan, l’homme qui vient de prophétiser la fin de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, participait lui en 2008 au Mexique à un débat intitulé «Nouvelles Opportunités pour la coopération internationale et le multilateralisme suite aux élections aux Etats-Unis».  Le plus «amusant», au regard des évènements actuels, est sans doute le membre du PND égyptien, Mohamed Abdella, qui était l’un des intervenants de la conférence «Surmonter les conflits: renforcer la démocratie et la sécurité» lors du dernier congrès à Paris en 2010, un mois et demi avant le début de le révolution égyptienne.  

La présence de ces partis est due à une volonté d’expansion de l’Internationale Socialiste. Au départ cantonnée à des pays d’Europe de l’ouest, elle s’est ouverte au fur et à mesure à ceux issus de la décolonisation et du bloc de l’est. L’organisation compte aujourd’hui plus de 110 partis membres «de plein droit», une trentaine de membres consultatifs et une douzaine de membres observateurs.

Ces ouvertures ont souvent représenté des luttes d’influence, la volonté de devenir la première internationale, mais aussi des paris sur l’avenir.

Le progressiste d'aujourd'hui, le dictateur de demain?

En Asie ou en Afrique, le parti progressiste d’aujourd’hui peut être la dictature de demain. Le chercheur Guillaume Devin, dans son livre L’internationale socialiste (Histoire et sociologie du socialisme international (1945-1990), l’un des rares ouvrages consacrés à ce sujet, raconte ainsi qu’au lendemain de la victoire en 1981, les socialistes français veulent promouvoir «un projet africain, résolument non aligné, ouvert à de nouveaux partenaires jugés “progressistes” tels que le ZANU de Mugabe». L’IS et le Parti socialiste tentent alors d’empêcher la création d’un organe indépendant, l’IAS, l’Internationale Africaine Socialiste –un projet porté par le Sénégal et la Tunisie de Bourguiba– et de mener le combat idéologique contre le régime d’apartheid d’Afrique du Sud.

Dans la catégorie «les amis dont on se passerait bien», dans les années 1970, le chancelier autrichien Bruno Kreisky tente un rapprochement de l’IS, heureusement a posteriori sans suite, avec de nombreux partis arabes comme le Baas syrien (toujours au pouvoir à Damas). A l’époque, comme le raconte Guillaume Devin, des convergences existent avec «le roi Hassan II qui se plaît à ne voir que “des passagers différents dans un même autobus socialiste”, ou encore avec le colonel Khadafi qui met de “grands espoirs” dans l’Internationale socialiste!».

Le problème, c’est que même s’il n’y jamais d’engagements financiers et matériels substantiels entre  les différents partis membres, l’IS est tout de même un peu plus qu’une amicale de boulistes qui se réunissent deux fois par an. Si Guillaume Devin explique dans son ouvrage qu’«il faut cependant relativiser les effets de l’échange d’informations entre les membres de l’IS», l’adhésion a tout de même valeur de «certificat de légitimité». Pour le chercheur, «chaque membre retire de son appartenance au groupe la présomption de son attitude à assurer le succès de ses valeurs», notamment le socialisme démocratique. Cette appartenance internationale permet donc à certains de justifier leurs actions nationales.

A cet égard, il paraîtrait logique que l’IS réclame plus souvent des comptes à ses membres. Si l’histoire montre qu’il y a vérification avant l’adhésion, une fois membre, plus grand monde ne vient vous embêter, à moins que vous réprimiez une révolution dans le sang. Il ne fallait pas avoir relu tout Jaurès pour se rendre compte que le RCD et le PND ne respectaient pas toutes les valeurs démocratiques depuis plus de 20 ans.

Et si Gbagbo joue avec la démocratie ivoirienne depuis 2003, encore très récemment, des socialistes français comme Jack Lang se déclaraient proche de lui (à revoir cette vidéo où ils vont en boîte à Abidjan). Pierre Moscovici, le 26 janvier dernier, s’est lui prononcé en faveur d’un «ménage» à l’intérieur de l’IS. Il a déclaré à l’AFP qu’«il faut être capable de faire le ménage et de le faire avant, pas quand éclatent les événements». A propos du FPI, ll estime notamment «qu’il n’a plus sa place».

«On a voulu faire du chiffre»

Le député du Doubs est bien placé pour s’exprimer, puisqu’après le congrès de Sao Paolo en 2003, il fut le premier président du comité éthique de l’IS. Mais, contacté par Slate.fr, il explique «que le comité ne s’est jamais réuni. L’IS est une bureaucratie compliquée, qui n’a jamais vraiment eu l’intention de faire fonctionner ce comité». Il raconte que le PS a soulevé selon lui à deux reprises la question de l’adhésion du RCD, «en 2006 et 2008», mais qu’on lui a toujours opposé des problèmes de règlements ou de calendrier. Le problème, surtout, pour Pierre Moscovici, «c’est qu’on a voulu faire du chiffre, sans être trop regardant sur les adhésions. Pour que l’IS garde un sens, il faudrait aujourd’hui la débureaucratiser et la recentrer sur ses valeurs».

Encore actuellement, malgré les deux exclus récents, si l’Internationale Socialiste refaisait passer le permis démocratique à ses membres, certains partis ne seraient même pas sûrs d’avoir le code. Le FP ivoirien, évidemment, est en première ligne. Mais on pourrait parler aussi de l’Union sociale-démocrate de Macédoine, au pouvoir pratiquement sans interruption depuis 1991 et réputée pour sa corruption. Ou le Parti révolutionnaire du peuple mongol, parti unique de 1921 à 1990, et qui domine toujours globalement la vie politique à Oulan-Bator (même si l’actuel président du pays n’en est pas membre). Ou le Frelimo au Mozambique, qui a le contrôle du pays depuis l’indépendance en 1975.

Alors que l’Internationale socialiste va fêter cette année les 60 ans de sa refondation officielle lors du Congrès de Francfort en 1951, les membres de ces partis devraient peut-être méditer un peu plus les paroles de Ségolène Royal qu’ils ont applaudies lors du dernier congrès de Paris:

«On a enfin compris que le monde d’aujourd’hui ne pouvait plus être gouverné comme avant.»

Quentin Girard

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