Monde

En Belgique, la colère blanche

Nicolas Baygert, mis à jour le 10.02.2011 à 13 h 12

Privés de gouvernement depuis sept mois, les Belges, déjà à l'initiative des marches blanches, se mobilisent dans des actions sans contenu politique mais pas vide de sens.

Manifestant du Shame, le 23 janvier à Bruxelles. REUTERS/Francois Lenoir

Manifestant du Shame, le 23 janvier à Bruxelles. REUTERS/Francois Lenoir

C’est un printemps démocratique avant l’heure. Tunisie d’abord, Belgique ensuite, les initiatives populaires, apolitiques, prennent désormais corps grâce aux réseaux sociaux. D’un côté la manifestation ShameBE du dimanche 23 janvier, rassemblant plus de 30.000 personnes dans les rues de Bruxelles, de l’autre Camping 16, un camping virtuel devant le 16 rue de la Loi, l'adresse du cabinet du Premier ministre belge, répondant au slogan: «Pas de gouvernement? Remboursement!». Produits d’un ras-le-bol citoyen face au surplace politique, ces «happenings» permettent de fédérer et de mobiliser en un temps record des milliers d’individus, avec des anonymes comme seuls porte-voix. Une «contre-opinion» qui, vraisemblablement, marque l’extension du répertoire conventionnel de la participation.

Dans son ouvrage sur la «contre-démocratie», Pierre Rosanvallon notait qu’une des caractéristiques principales des nouveaux mouvements sociaux est avant tout d’assurer des activités de vigilance (Camping 16) et de dénonciation (ShameBE). Un renoncement aux principes de la civilisation du vote, pour en envisager d’autres, esquissant en cela une forme de démocratie qui serait de type post-représentatif.

Ainsi, les médias sociaux plébiscités dans le cas de ShameBE ou Camping 16 fournissent des outils adaptés à un nouveau type d’engagement, flexible et limité: ils permettent de rejoindre (ou de quitter) une action politique très rapidement ou de débattre depuis chez soi. Sur Facebook, il suffit d’un click pour se désaffilier et quitter la Fan Page d’un candidat. Le même click permettra sur Twitter, de suivre ou non les «gazouillis» d’élus.

Ces logiques d’appartenances se rapprochent de comportements propres à la consommation et annoncent la transformation du citoyen engagé en consommateur critique, voire «pas content». Un droit de regard permanent qui s’apparente au concept de «sous-veillance», néologisme soulignant son caractère bottom-up, à l’inverse de la «sur-veillance»: le regard d’en haut; top down.

L’initiative Camping 16 propose à ce sujet d’inciter à la création d’un Test-Achats, équivalent belge du magazine 60 millions de consommateurs, afin de comparer les «produits» politiques.

La notion même de militantisme s’en voit sérieusement affectée. Les nouveaux militants privilégient aujourd’hui «une implication personnelle flexible et limitée, par opposition avec l’engagement idéologique, permanent et organisé, voire sacrificiel, que l’adhésion à un parti représentait traditionnellement», indique Thierry Vedel. Le rôle des jeunes à l’origine de ShameBE est d’ailleurs à mille lieues des leaders qu’on retrouve habituellement en tête des cortèges.

Tel l’Hydre de Lerne, coupez-lui une tête, une autre repoussera. Dans l’absence de volonté de capitaliser l’attention médiatique pour autres fins utiles, les leaders sont dorénavant interchangeables. Phénomènes bottom up, ces mouvements s’auto-organisent au fur et à mesure qu’ils s’amplifient grâce à leur caractère viral. 

Les médias sociaux ont ainsi donné naissance à un espace public virtuel autonome que l’on peut comprendre comme l’agrégation ponctuelle d’intérêts individuels et disparates. Or dans le cas des mouvements précités, quels sont ces intérêts?

Le mouvement ShameBE, s’est illustré par une opposition farouche à toute récupération idéologique ou pour le dire autrement, par le refus d’injecter tout contenu dans un néant revendicatif fédérateur. Un vide propositionnel par peur du fourvoiement? L’absence de sens laisse ici place au «bon sens». Ce «bon sens», jadis slogan de la Lijst Dedecker, Partij van het Gezond Verstand («Liste Dedecker, Parti du Bon Sens») est donc devenu le mot d’ordre d’un mouvement de fond sans sommation particulière. On peut donc augurer qu’il n’accouchera de rien, puisqu’il ne demande rien.

Or, le leitmotiv d’une démocratie 2.0 ne peut être apolitique au risque de participer, lui aussi, à l’entropie générale du système politique. Une absence de «sens» qui pousse les mécontents à importer leurs habitudes de consommation: «Faites savoir aux politiques que vous en voulez pour votre argent», indique le site de Camping 16. En post-démocratie, le client est roi, et le fait savoir. Une confusion des genres affectant également les responsables politiques: «Avant de faire une campagne électorale, il faut savoir qui est son consommateur», affirmait récemment Alain Courtois, homme politique membre du Mouvement réformateur (centre droit).

Cette mutation démocratique pose le choix entre Léviathan et le Béhémoth, deux monstres bibliques et allégoriques jadis conceptualisés par Thomas Hobbes. Alors que le Léviathan fonde les bases de sa souveraineté sur un contrat social et opte pour un leader capable de représenter l’agrégation de volontés disparates, le Béhémoth est à l’image d’une communauté humaine dans un état de suspension du pacte social, où identités et volontés hétérogènes font surface et s’entremêlent sans se comprendre, comme après 7 mois sans gouvernement.

En Belgique, hormis un Benoît Poelvoorde à l’origine d’un buzz pileux, la «solution» de l’homme providentiel, capable d’incarner le mouvement s’il venait à se fédérer davantage, ne semble pas d’actualité –problème de casting. L'absence de médiation et l’appel direct au peuple silencieux laissent présager une contestation de type nouveau, un mouvement «blanc», en référence à la Marche Blanche, ce mouvement de protestation né à la suite de l'affaire Dutroux,  il y a 15 ans en Belgique et dont les codes ont été partiellement repris dans le cas de ShameBE. Une contre-opinion «blanche», fonctionnant telle une matrice d’indignation horizontale et éphémère et qui, à l’heure actuelle, présente encore d’une main hésitante l’addition aux élus.

Nicolas Baygert

Nicolas Baygert
Nicolas Baygert (8 articles)
Docteur en sciences de l’information et de la communication
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