Monde

L'Egypte vue de la grotte de Ben Laden

Daniel Byman, mis à jour le 10.02.2011 à 20 h 49

Le soulèvement égyptien tient autant du risque que de la chance à saisir pour al-Qaida.

Ben Laden, capture d'écran datant de 2006 / REUTERS

Ben Laden, capture d'écran datant de 2006 / REUTERS

Les manifestations qui secouent actuellement l’Égypte suscitent un émoi certain dans tous les pays arabes, où naissent enfin des espoirs de voir un jour la démocratie s’installer. Les images des manifestants de la place Tahrir, au Caire, sont aussi sans doute observées avec beaucoup d’intérêt, mais de manière très différente, par un autre protagoniste: Oussama ben Laden. Pour le terroriste superstar et ses adeptes, le soulèvement égyptien tient en effet autant de la menace pour sa légitimité que de la chance à saisir.

L’Égypte a toujours occupé une place particulière dans le cœur des membres d’al-Qaida. C’est en luttant contre le régime de Moubarak que plusieurs des principaux leaders et membres de l’organisation ont fait leurs premières armes. Ayman Zawahiri, bras droit de Ben Laden, a notamment été à la tête du Jihad islamique égyptien, groupe qui, au début des années 1990, mena en Égypte une sanglante campagne terroriste en association avec le mouvement Gamaa al-Islamiya. Accusant Moubarak d’apostasie et de despotisme, les jihadistes s’attaquèrent aux coptes, aux laïcs et aux touristes, ainsi qu’aux forces de sécurité et aux institutions du régime.

Une étincelle pas tout à fait éteinte

Vers la fin de la décennie, le régime de Moubarak les avait violemment réprimés, mettant au passage de son côté les éléments les moins radicaux de l’islamisme égyptien (des mesures grandement facilitées par le fait que les attentats avaient retourné contre les jihadistes la majeure partie de la population). Une partie de ces combattants trouva refuge chez le riche saoudien ben Laden, auprès duquel ils apprirent que le principal ennemi n’était plus le régime égyptien, mais les États-Unis.

Les débats doctrinaux de l’époque —pour savoir quel niveau de pertes civiles était acceptable lors d’un attentat ou déterminer jusqu’à quel degré de déviance par rapport à la «vraie» pratique musulmane on devenait apostat— divisent encore aujourd’hui le monde jihadiste. De plus, la condamnation d’al-Qaida par les anciens leaders de Gamaa al-Islamiya et du Jihad islamique égyptien a semé la consternation parmi les disciples de ben Laden.

L’étincelle du jihadisme n’est pourtant pas tout à fait éteinte en Égypte. Plusieurs attentats ont eu lieu au début des années 2000, notamment celui du 23 juillet 2005 dans la station balnéaire de Charm el-Sheikh, qui a fait 88 morts. Toutefois, le problème semblait maîtrisé, si ce n’est complètement éradiqué.

Conflit avec les Frères musulmans

Les manifestations et la fin probable du régime de Moubarak ont changé la donne. Pour l’instant, al- Qaida et les autres mouvements jihadistes ont été pris au dépourvu. Et même si l’armée s’attache surtout à éviter les violences entre manifestants et pro-Moubarak, elle continue néanmoins à surveiller attentivement les frontières pour éviter l’entrée des jihadistes.

Mais si Moubarak s’en va, al-Qaida devra faire face à plusieurs obstacles. Le premier sera incarné par la plus ancienne organisation islamiste du monde arabe, l’Association des Frères musulmans, qui constitue une force politique importante aujourd’hui en Égypte. Cela en surprendra peut-être certains, mais c’est chez les Frères musulmans que plusieurs membres importants d’al-Qaida ont fait leurs premiers pas dans l’islamisme politique. À l’époque, l’association avait recours à la violence, comme elle le fit (sans succès) en 1978-1982 dans sa guerre contre le régime syrien, également conspué par al-Qaida.

De même, les martyrs des Frères musulmans, tels que le théologien Sayyid Qutb, pendu par le régime égyptien en 1966, sont des idéologues très respectés par les gens comme Zawahiri. Pourtant, les relations entre les Frères musulmans et les jihadistes sont réputées être des plus glaciales. Dans son livre Al-Hisad Al-Murr (traduit en anglais sous le titre The Bitter Harvest), Zawahiri fustige les Frères musulmans pour avoir renoncé à l’usage de la violence contre le régime de Moubarak et pour s’être compromis en participant au débat politique général. Le Hamas palestinien, qui émane lui-même des Frères musulmans, a tenté d’écraser des groupes proches d’al-Qaida à Gaza et a, à son tour, subi les foudres des dirigeants d’al-Qaida.

Le deuxième obstacle sera constitué par les attentes de la grande majorité des manifestants, qui se sont rassemblés sur la place Tahrir et en d’autres endroits, non pas au nom de l’islam mais pour protester contre la tyrannie. Les demandes des manifestants ressemblent à celles des démocrates du monde entier: la fin de la dictature, l’arrêt de la corruption et un gouvernement qui représente le peuple. Al-Qaida, pour sa part, est violemment antidémocratique; ses idéologues craignent qu’un gouvernement du peuple finisse par placer l’homme au-dessus de Dieu et puisse produire des lois contraires à l’Islam (comme la permission de boire de l’alcool). Encore plus important, al-Qaida tire sa force de la frustration que nourrissent de nombreux musulmans à l’encontre de leurs gouvernements, brutaux et corrompus. Une révolution pacifique en Égypte invaliderait le discours d’al-Qaida, pour qui seule la violence peut apporter le changement.

Une génération de jeunes musulmans amers?

Toutefois, ben Laden peut aussi trouver dans cette révolution une véritable chance à saisir. Tout changement de régime de ce type implique généralement une purge des services de sécurité, ceux-là même qui arrêtaient et harcelaient les dissidents pacifistes, mais réprimaient également les jihadistes. La pression devrait donc être moindre pour les quelques jihadistes restant dans le pays et pour tous ceux qui pourraient revenir.

En outre, considérant les violences qui opposent les manifestants aux pro-Moubarak (et les miliciens qu’ils recrutent), l’avenir du pays semble loin d’être réglé. La transition de l’après-Moubarak se fera peut-être pacifiquement, mais souvent, c’est le chaos et la violence qui dominent après les manifestations pacifiques. al-Qaida tire sa force du chaos. En Irak, en Afghanistan, au Pakistan et en Somalie, le mouvement jihadiste s’est servi des problèmes locaux pour faire avancer sa cause. Si l’Egypte basculait dans la violence, al-Qaida y trouverait une niche similaire.

Le nouveau rôle des Frères musulmans pourrait aussi ouvrir quelques portes à al-Qaida. Si les Frères musulmans participent à un gouvernement de transition sans céder à leurs tendances les plus radicales concernant Israël et l’islamisation de la société égyptienne (une solution que devrait encourager la diplomatie américaine), leurs membres les plus intransigeants ne manqueront pas de leur reprocher ces compromissions et pourront se laisser séduire par al-Qaida. De même, si, à l’inverse, les Frères musulmans venaient à perdre leur bras de fer politique ou qu’ils devenaient les victimes de l’armée ou d’un nouveau régime, on ne manquerait pas de voir apparaître une nouvelle génération de jeunes islamistes amers, qui pourraient trouver le message radical d’al-Qaida bien plus convaincant que les appels à participer à un système qui les aurait trompés.

Pour barrer toute perspective à al-Qaida et aux autres mouvements radicaux, il est essentiel de bien gérer la transition entre le régime de Moubarak et un nouveau gouvernement. Au final, le plus grand risque pour ben Laden et ses alliés viendrait d’une Égypte stable et démocratique, qui prouverait à ses citoyens et aux autres musulmans que c’est par une activité politique paisible, et non le jihad, que l’on obtient le mieux ce que l’on souhaite.

Daniel Byman

Traduit par Yann Champion

Daniel Byman
Daniel Byman (11 articles)
Directeur du Centre d'Études de la Paix et de la Sécurité à l'université américaine de Georgetown
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