Monde

Le Cambodge et la Thaïlande, en conflit pour un temple et 4,6km2

Emilie Boulenger, mis à jour le 16.02.2011 à 9 h 10

En dépit des réactions de la communauté internationale, le conflit qui oppose les deux pays au sujet du temple khmer de Preah Vihear ne semble pas prêt d’être résolu.

Un moine bouddhiste regarde par la fenêtre du temple de Preah Vihear, devant lequel attend un soldat cambodgien, le 8 février 2011. REUTERS/Damir Sagolj

Un moine bouddhiste regarde par la fenêtre du temple de Preah Vihear, devant lequel attend un soldat cambodgien, le 8 février 2011. REUTERS/Damir Sagolj

Depuis le 4 février 2011, la zone située autour du temple de Preah Vihear, revendiquée à la fois par le Cambodge et la Thaïlande, est de nouveau l’objet de vives tensions. Des combats sporadiques ont eu lieu, faisant au moins six morts et des dizaines de blessés; des milliers d’habitants ont été contraints de fuir leurs maisons des deux côtés de la frontière.

Au centre de ce conflit —on ne sait qui est à l’origine des combats des derniers jours, les deux royaumes se renvoyant la balle— un temple khmer du XIe siècle, inscrit en 2008 sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco.

Un site stratégique

Sa reconnaissance en tant que «chef d’œuvre remarquable de l’architecture khmère» avait ravivé les hostilités entre les deux pays, car le temple n’est pas seulement remarquable, il est aussi un site stratégique. Situé à 625 mètres d’altitude, cet avantage défensif militaire est notamment connu pour être un des derniers lieux à être tombé aux mains des Khmers rouges en 1975.

Le conflit découle de la délimitation des frontières à l’époque coloniale. La convention de 1904 et le traité de 1907, signés entre le Royaume du Siam et la France, qui occupait le Cambodge à cette époque, incluent Preah Vihear dans la carte du Cambodge.

Cependant, dès 1949, la Thaïlande qui ne considère pas cette carte comme valide, occupe ce territoire, malgré les protestations de la France. En 1953, lors de l’indépendance du Cambodge, le temple est toujours occupé. L’affaire est ensuite portée devant la Cour internationale de justice de La Haye qui, en 1962, attribue la souveraineté du temple au Cambodge.

Un enjeu de politique intérieure

Mais, en 2008, le mouvement royaliste des Chemises jaunes réagit vivement à la décision de l’Unesco et accuse ses adversaires d’être trop favorables au Cambodge, insistant sur la perte de souveraineté nationale. Aujourd’hui, les Thaïlandais revendiquent toujours une zone de 4,6km2 en contrebas de l’édifice, qui leur permettrait de contrôler l’accès au temple. Car si le conflit repose sur des bases historiques, il est aujourd’hui devenu une question politique, mettant en jeu la fierté nationale.

Et aucun des deux royaumes ne semble prêt à faire des concessions. Des deux côtés de la frontière, le temple de Preah Vihear est devenu un enjeu national. «Le Cambodge est pris en otage dans la politique thaïlandaise», estime Ros Chantraboth, historien et conseiller du gouvernement cambodgien.

Les Chemises jaunes mettent en effet la pression sur le Premier ministre thaïlandais Abhisit Vejjajiva pour lui demander de chasser les Cambodgiens de la zone revendiquée et de se retirer du Comité de l’Unesco. Enfin, ils exigent la libération des deux Thaïlandais récemment sévèrement condamnés par le Cambodge à huit et six ans de prison pour espionnage.

Abhisit Vejjajiva, dont le gouvernement, fragile, tente de diriger un pays divisé bientôt appelé aux urnes, n’est pas en mesure de transiger. De son côté, le Cambodge ne semble pas davantage prêt à renoncer à ce territoire qui, selon lui, a été juridiquement reconnu comme lui appartenant.

Une presse partisane

«Vous savez, ce sont les Thaïlandais qui ont commencé. Nous vivons dans un pays pauvre et nous en avons assez de la guerre», prévient Sem Soeun, militaire de 37 ans, en poste à la frontière. Partout, le discours est le même, y compris parmi les populations déplacées qui aspirent pourtant à la paix. De nombreux habitants ne comprennent pas bien les enjeux et répètent ce qu’ils entendent à la radio.

Le conflit est très relayé par la presse nationale qui n’hésite pas à prendre parti. Bayon TV et CTN, deux chaînes de télévision cambodgiennes, ont créé des fonds en vue de soutenir les militaires à la frontière. Plusieurs personnalités, dont le gouverneur de la province de Siem Reap, ont également fait des dons. Même le Parti Sam Rainsy, principal parti d’opposition, a déclaré son soutien au gouvernement.

Aujourd’hui, le Cambodge tente d’obtenir l’aide de la communauté internationale. Le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon a appelé à la retenue, tandis que Marty Natalegawa, ministre indonésien des Affaires étrangères –actuellement à la tête de la présidence de l’Association des nations d’Asie du Sud-est– s’est entretenu avec le ministre des Affaires étrangères cambodgien, Hor Namhong.

L’Asean tente de négocier la fin du conflit, mais nul ne sait si elle imposera, pour la première fois, des sanctions économiques en vue de se faire entendre.

L’espoir de voir le conflit résolu rapidement est d’autant plus improbable que Bangkok s’oppose farouchement à une intervention de la communauté internationale et que de nombreux pays entretiennent des liens stratégiques et commerciaux avec la Thaïlande.

En attendant, les ONG tentent de s’organiser pour venir en aide aux milliers de familles qui ont dû fuir pour échapper aux combats.

Emilie Boulenger

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