Culture

The Daily resistera-t-il à l'impatience de Rupert Murdoch?

Jack Shafer, mis à jour le 10.02.2011 à 7 h 05

Rupert Murdoch a assez d’argent pour que son nouveau quotidien sur iPad réussisse. Mais l'argent n'a jamais été le problème de ses entreprises médiatiques.

Rupert Murdoch gesticule en discutant de «l'avenir du journalisme» à Washington, le 7 avril 2010. REUTERS/Hyungwon Kang

Rupert Murdoch gesticule en discutant de «l'avenir du journalisme» à Washington, le 7 avril 2010. REUTERS/Hyungwon Kang

On peut dire bien des choses négatives à l’encontre de Rupert Murdoch et je pense en avoir déjà pas mal fait le tour. Mais il y a aussi un Murdoch que j’admire. Celui qui ouvre la voie au lieu de suivre, qui prend des risques au lieu de la jouer prudent, étend les choix du consommateur au lieu de lui servir la même vieille m…, fait dévisser les marchés plutôt que de les calmer et défie les gouvernements (sauf celui de la Chine) au lieu de les caresser dans le sens du poil.

Surtout, il aime les journaux et ne les pense pas à l’ancienne.

C’est le vénérable Murdoch – et pas le tyran génocidaire – qui fait aujourd’hui les gros titres en lançant un «journal» pour iPad, Le Daily (Vous pouvez le télécharger sur l’App Store d’Apple gratuitement pour deux semaines, grâce à la largesse de son sponsor. Après cela, son prix sera de 99 cents par semaine.) Une petite sélection des articles du Daily est présente sur le site Internet du journal, en forme de teasers. L’objectif de Murdoch, avec le Daily –comme avec tous ses journaux papiers (Wall Street Journal, le Times de Londres, etc.)– est de renverser la pratique généralisée consistant à délivrer du contenu gratuit sur Internet. Murdoch croit dans les sites payants.

Un nouveau média, vraiment?

Ce matin, le Murdoch que j’aime a annoncé la publication de son journal sur iPad dans une conférence de presse, le présentant comme un produit réunissant le meilleur du journalisme à l’ancienne et de la technologie actuelle pour «repenser entièrement notre métier».

Tout ceci à un prix. Murdoch affirme avoir investi 30 millions de dollars (22 millions d'euros) dans le Daily et, à l’heure actuelle, le coût hebdomadaire du journal s’élève à 500.000$ (366.500€). Se lancer dans un tel pari –particulièrement dans le domaine des nouveaux médias– est totalement «Murdochien», comme MediaWeek (via TechDirt) l’a montré en décembre dernier, en dressant l’inventaire de ses désastres technologiques depuis 1993 (Delphi, iGuide, Fox Interactive, MySpace, IGN, PageSix.com, Photobucket, SkySongs, Project Alesia, et ainsi de suite).

Un entrepreneur de moindre envergure, surtout s’il allait fêter ses 80 ans le mois prochain, dirait «au diable le futur» et commencerait à ruminer sa gloire passée. Mais Murdoch, ayant scellé un pacte avec le Diable durant sa jeunesse, entend vivre éternellement, ce qui explique son insistance à créer un nouveau journal pour ce qu’il considère comme un nouveau média.

Mais l’iPad est-il réellement un nouveau média? Ou juste un nouveau business model? Tous les médias utilisables sur iPad peuvent l’être sur un ordinateur portable –textes, photos à 360° sur lesquelles Murdoch a insisté durant sa conférence de presse, audio et vidéo. Les seuls avantages de l’iPad sont sa portabilité et la navigation sur l’écran– de gros avantages, bien sûr, mais au vu des avancées technologiques, le bond du laptop à la tablette n’est pas aussi grand que celui du 78 au 33 tours.

À en juger par son premier numéro, je dirai que le Daily fonde davantage un nouveau business model qu’il n’embrasse un nouveau média. Car depuis que le commerce en ligne est entré dans nos vies (autour de 1995, on va dire), les entrepreneurs d’Internet se sont appliqués à créer des péages indolores, qui ne nécessitent pas de sortir sa carte bancaire à chaque fois que l’on souhaite acheter un produit ou lire quelque chose. En se greffant sur l’App Store d’Apple, la nouvelle publication de Murdoch facilite le paiement en ligne.

Passer de l'appli nouvelle à l'appli essentielle

Le principal attrait actuel du Daily est son cachet. Il s’agit du premier journal explicitement conçu pour iPad, un produit très à la mode, chacun s’intéressant de près à ce nouvel espace. Le Daily coûte également moins cher qu’une poignée de bonbons, c’est à dire à peine plus cher que gratuit. (Les prix bas sont depuis longtemps une des stratégies commerciales de Murdoch.)

Mais le cachet, comme un bronzage en spray, peut disparaître en une nuit. C’est pourquoi le Daily doit cesser d’être une application nouvelle pour devenir une application essentielle –et tout de suite. Bien que le rédacteur en chef du Daily, Jesse Angelo, ait affirmé à la conférence de presse d’aujourd’hui que son journal a produit six semaines d’exemplaires-test avant sa sortie, il ressemble encore à un prototype.

En lui donnant le nom de prototype, je ne porte aucune critique. Aucune publication ne se retrouve sur le marché en étant parfaitement calée. Il faut du temps pour qu’une nouvelle publication –ou que le nouveau rédacteur d’un chef d’un vieux journal– trouve ses marques, c’est pourquoi je répugne généralement à me prononcer sur un premier numéro de quoi que ce soit. S’il vous est déjà arrivé de travailler sur une nouvelle publication, vous savez à quel point la simple sortie du produit tient du miracle. J’en suis d’autant plus conscient que je me souviens fort bien de la critique de Gary Kamiya parue dans Salon sur le premier «numéro» de Slate en 1996. En nous collant au cul l’étiquette «médiéval», comme il l’écrivit, Kamiya nous reprocha d’être trop timides et trop lourds. Une partie de la «lourdeur» de Slate venait du fait que nous cherchions avant tout à ce qu’il ressemble à un magazine papier. Pourquoi? Des milliards de personnes savaient à quoi ressemblait un magazine papier, et seules les quelques centaines de milliers de personnes ayant déjà lu Salon savaient à quoi un webzine devait ressembler.

Dans sa présentation actuelle, le Daily se lit et se présente comme une version quotidienne du magazine The Week agrémenté de l’esprit photographique du magazine Life. Le premier éditorial ne m’a pas convaincu –«Nous nous battrons pour des réformes sensibles de l’immigration et des lois environnementales sensées»– et j’ai quelques réserves sur cette phrase prononcée par Murdoch lors de la conférence de presse: «La ligne éditoriale sera entièrement aux mains du rédacteur en chef». Cela n’est vrai dans aucune publication de l’empire médiatique de Murdoch. Pourquoi donc l’affirmer à propos du Daily?

Les rédacteurs du Daily semblent préférer le journalisme bref que de longue haleine: le format de 1.000 mots (soit moins que cet article) semble être le maximum envisageable. Ainsi ce mélange de The Week et Life semble intégrer quelques gênes de USA Today. S’il s’avère, comme Angelo le glissa durant la conférence de presse, que les gens aiment à passer beaucoup de temps sur leur iPad, j’imagine qu’un travail plus en profondeur a été effectué. «Curieusement, pas de section économie», m’écrivait dans un mail mon collègue Andy Bowers: à la place, une seule page, «Eco/Digest». «Il devrait y avoir un bouton "pas de bla-bla – je veux juste les articles" sur la page du #thedaily» a tweeté Rafat Ali, fondateur de paidContent. Bien sûr, si vous enlevez le bla-bla, il ne reste pas grand chose, alors je vais reformuler le tweet d’Ali: «Un peu plus de contenu dans le bla-bla, svp».

Le plus grand obstacle au Daily de Murdoch, c'est Murdoch

Le principal handicap du Daily n’est pas son bagage murdochien, dont sans doute quelques milliers de personnes seulement se soucient aux Etats-Unis. Il n’est pas non plus lié à la difficulté pour une nouvelle publication de trouver des lecteurs lorsqu’elle n’est pas référencée par des engins de recherche. Le problème n’est même pas le plafond des lecteurs potentiels, fixé par le nombre des possesseurs de tablettes. (Apple a vendu 15 millions d’iPad dans le monde.) le plus grand obstacle auquel le Daily doit faire face est l’impatience de Murdoch, comme l’illustre l’article de MediaWeek sur ses propriétés digitales. Son impatience dépasse d’ailleurs le cadre purement digital. Murdoch a acheté les Los Angeles Dodgers et a revendu l’équipe six ans plus tard. Il a passé des années à tenter de mettre la main sur DirecTV avant de s’en débarrasser. Il a fait son entrée sur le marché des magazines américains (Automobile, Mirabella, New York, TV Guide, Seventeen, etc.) avant de le quitter. Il a bâti un petit empire du tabloid aux Etats-Unis, mais n’est plus aujourd’hui que le propriétaire du New York Post.

Le lancement du Daily a, aux yeux du vétéran du Web Evan Rudowski, cet «étrange air de déjà-vu». Sur le site paidContent, le 30 janvier, il dépeint la croissance puis la chute d’iGuide, la publication digitale de Murdoch sur laquelle il travailla au milieu des années 1990. Murdoch était absolument enthousiaste, dépensant, selon les rumeurs, 2 millions de dollars par semaine dessus. Il considère que c’est la culture d’entreprise du Groupe Murdoch qui a eu la peau d’iGuide. Trop d’intrigues en interne, trop de basse politique, trop d’argent dépensé dans des locaux, trop de bouleversement manageriel au plus haut niveau, et une trop grande dépendance envers le partenaire de Murdoch, MCI, qui se retira au bout de quelques mois.

«Être en avance revient à avoir tort», dit Rudowski, citant le cofondateur d’Excite, Joe Kraus lorsque l’on évoque la prématurité du lancement du Daily. Rudowski écrit que l’approche ascendante (bottom-up) est presque toujours supérieure à l’approche descendante (top-down –typique chez Murdoch), et que la culture de l’empire médiatique Murdoch étouffera le nouveau-né. Par surcroît, pose-t-il la question, en quoi le Daily apporte-t-il quelque chose de plus que Flipboard ou Pulse, deux applis gratuites pour iPad qui agrègent des feeds d’infos, de Facebook et de Tweeter?

Le premier mérite du Daily est d’exister. Il appartient désormais au porte-monnaie de Rupert de faire en sorte que la somme qu’il exige de vous en vaille la chandelle. Mais pour l’instant, si j’ai effectivement cent balles, je les garde –en attendant la sortie du Daily 2.0.


Rupert Murdoch aura 80 ans le 11 mars. Qu’est-ce que je pourrais bien lui offrir? Un peu de respect? Une quatrième épouse? Envoyez vos suggestions à [email protected]. Je pense que je lui live-tweeterai des salutations pour son anniversaire toute la journée.

(Rappel: Slate.com est la propriété de la Washington Post Co.)

Jack Shafer

Traduit par Antoine Bourguilleau

Jack Shafer
Jack Shafer (39 articles)
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