Monde

Couac (like an Egyptian)

Hugues Serraf, mis à jour le 17.02.2011 à 16 h 41

Une fausse note, c'est rarement une bonne chose. Sauf pendant les concerts de louanges.

Dans les rues du Caire Dylan Martinez / Reuters

Dans les rues du Caire. REUTERS / Dylan Martinez

Il est devenu délicat d'exprimer autre chose qu'une joie sans mélange face aux révolutions arabes en cours. Soit vous êtes émerveillé par ces événements, que vous tenez pour la preuve qu'Egyptiens et Tunisiens ―mais aussi, demain, pourquoi pas, Yéménites, Algériens, Bahreinis, Libyens et Marocains― sont en train de se libérer de leurs chaînes et de rejouer les deux 89 (1700 et 1900) en accéléré, soit vous êtes un crypto-raciste dont l'agenda occidentalo-sioniste est transparent.

Prudence...

Bah, je m'en fiche. J'ai envie de dire ce que je pense et, non, je n’étais pas totalement rassuré pendant les manifs de la place Tahrir. Solidaire et admiratif de ces gens qui ont obtenu le départ de leur dictateur au péril de leur vie, évidemment. Mais circonspect et prudent quant à leur capacité à remettre des sociétés figées depuis des siècles en mouvement, tout autant…

Ainsi, poser la question de l'islamisme est désormais le comble du mauvais goût, puisque c'est nier l'aspiration de ces populations à des régimes sans «lider maximo» ni ayatollah. Le rebranding des Frères musulmans au Caire ou des partisans de Rached Ghannouchi à Tunis en «démocrates-musulmans» ―au sens où il existe des «démocrates-chrétiens» en Europe et même un modèle AKP en Turquie― est d'ailleurs le mantra le plus martelé de ces dernières semaines.

Mieux: cette vision d'un islam politique «sympa» n'est même plus indispensable à l'expression de son enthousiasme pro-révolutionnaire depuis qu'on explique que, si c'est une théocratie de type iranien qui doit sortir des urnes ici et là, ce sont les aléas du jeu démocratique and so be it.

Le piège de l'angle moral

C'est en fait le piège de l'angle uniquement moral sous lequel nous sommes constamment sommés d'observer tout ce qui se passe dans le monde, au sens où, une fois un «camp du bien» identifié, tout bémol paraît suspect.

Il est bien sûr possible que la Tunisie et l'Egypte nouvelles qui émergeront de ces luttes soient les pays apaisés et focalisés sur la justice et le développement économique qu'annoncent les ultra-optimistes. Mais il est envisageable que des hommes forts succèderont aux hommes forts, voire que d'affreux barbus ne s'intéressant à la plage qui est sous les pavés que si homme et femmes s'y rendent séparément soient déjà dans les starting blocks...

Je ne suis d'ailleurs pas le seul formuler cette hypothèse: le pouvoir iranien ne se félicite pas pour rien de ce qui se passe au Caire, même si les déboires de Moubarak et de Ben Ali redynamisent sa propre opposition.

L'angle moral auquel s'opposerait le cynisme de la «real politik» n'empêche d'ailleurs pas seulement les vrais racistes et les vrais partisans du statu quo de dérouler leurs thèses huntingtoniennes, mais également les analystes calmes et pondérés d'évaluer les futurs possibles sans lunettes roses.

Car on peut tout à fait formuler les vœux les moins ambigus qui soient en faveur des forces de progrès dans ces pays, tout en s'inquiétant d'une dérive et de l'impact qu'elle aurait sur nous en termes politiques, stratégiques ou économiques. On peut parfaitement rêver d'une planète pacifiée et se souvenir que les intérêts spécifiques de la France ne sont pas moins légitimes que ceux de n'importe quelle autre nation.

D'autant plus qu'un peu moins d'unanimisme PC à Paris n'aurait, quoi qu'on en dise, qu'une influence relative sur le cours des choses: les aventures aériennes de MAM ou de Fillon ne peuvent pas être les indices simultanés de leur méconnaissance de ce qui se passe de ces pays et du rôle de la France comme manipulateur de l'ombre! Si une puissance européenne moyenne était effectivement en mesure de modeler à son gré une zone géographique aussi vaste et complexe où même les Américains sont empêtrés, ça se saurait.

Non, force est de constater que tout ce que nous sommes vraiment en mesure de faire, c'est de regarder les images de la révolution sur Al Jazeera. Se priver de les commenter autrement qu'à l'aide de banalités consensuelles et en évitant soigneusement les couacs serait donc assez grotesque.

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