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Twitter, petite modération entre amis

Maître Eolas / Benjamin Boccas dans l'album Tête de Blogger via Fotopedia License by

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La suspension arbitraire du compte du très contesté Mixbeat qui s'en était pris à Maître Eolas pose la question de la modération sur la plateforme: faut-il éliminer les «intrus» au nom du bien de la communauté ou laisser la justice apprécier?

Dans la nuit du vendredi 4 au samedi 5 février 2011, tonnerre dans la twittosphère française: le compte @mixbeat, personnalité honnie du réseau et néanmoins suivie par 9.000 personnes, est suspendu par Twitter. Tous ses tweets disparaissent immédiatement, à la place une page d'erreur:

Carl de Canada, 48 ans, alias Mixbeat, est un vieux routier du web. Il s'est fait connaître en 2005 en lançant le site Paris, Potins & Ragots, un forum d'initiés où passaient toutes les pires rumeurs sur les people et le petit milieu de la presse people. En 2006, il fonde Mixbeat, un site qui existe toujours et dont la véracité des ragots va se réduire au fur et à mesure que Carl de Canada se fâche avec le tout-Paris.

Un multi-récidiviste de la provocation

Malgré plusieurs procès en diffamation perdus, contre Claire Chazal ou Louise Bourgoin, il continue tranquillement sa petite entreprise. En 2009, Mixbeat débarque sur Twitter et devient rapidement une anti-star du réseau, multipliant les fausses informations, balancées avec une assurance déroutante. Son raté le plus magistral reste l'annonce de la grossesse de Carla Bruni, le 31 août 2009.

Depuis quelques mois, Carl de Canada avait multiplié les provocations pour attirer l'attention alors que plus personne ne croyait à ses rumeurs, avec quelques tweets férocement homophobes.

Dépotoir du web ou «hacker du système médiatique» selon les interprétations, Carl de Canada faisait partie du paysage de Twitter, personnage irréel que seules les années 2000 étaient capables de produire, encore plus fascinant de médiocrité qu'un casting dans une télé-réalité d'Alexia Laroche-Joubert.

Et puis Carl de Canada a fait le tweet de trop. Vendredi 4 février, il révèle l'identité du célèbre avocat blogueur Maître Eolas et balance son numéro de portable.

Maître Eolas est une légende du web français, dont l'anonymat a toujours été préservé depuis que son blog a été lancé en 2004. Le petit milieu journalistico-bloguesque connaissait son nom pour l'avoir vu à de nombreuses soirées où il se rendait à découvert, mais personne ne l'avait jamais publié afin de respecter son anonymat, au fondement de sa démarche de publication.

Pas touche à Eolas

Le tweet de Mixbeat suscite immédiatement la réprobation de la communauté française de Twitter. Plusieurs utilisateurs appellent au «report for spam», la procédure consacrée de décapitation sur le réseau. 

Quelques heures plus tard, le compte est supprimé, à cause de ces notifications, pense-t-on alors.

À la base, le bouton «report for spam» avait été lancé pour signaler les comptes tenus par des robots, qui envoient automatiquement aux utilisateurs des liens vers des contenus, essentiellement porno. Mais l'ancien porte-parole de l'UMP, Frédéric Lefebvre, l'avait fait entrer dans une nouvelle dimension. Le 26 novembre 2009, une mauvaise blague des utilisateurs qui avaient cliqué en masse sur «report for spam» pour fêter son arrivée sur Twitter avait fait bloquer son compte. Twitter l'avait rouvert au bout de quelques jours, après que le blogueur français exilé aux Etats-Unis Loïc Le Meur avait prévenu le site de cette grosse bévue. C'est que, malgré son succès, la start-up américaine garde un fonctionnement artisanal: un seul employé, le jeune Marc Maniez, suit (de loin) ce qu'il se passe en France.

Intervention discrète de blogueurs

Depuis l'affaire Lefebvre, l'outil «report for spam» a évolué et il ne suffit heureusement plus d'appuyer sur le bouton en masse pour qu'un compte saute. D'après nos informations, pour que @mixbeat ferme, les «reports for spam» n'ont pas suffi, il a fallu l'intervention discrète de plusieurs «blogueurs influents» soutenant Maître Eolas, qui ont contacté des connaissances chez Twitter. L'avocat, échaudé par la publicité faite autour de cette affaire, a refusé de répondre à nos questions: «Ne comptez pas sur moi pour vous aider en quoi que ce soit.»

Malgré tout le passif de Carl de Canada, le procédé ne manque pas d'interroger. Il institue Twitter comme un forum privé duquel on peut virer n'importe quel utilisateur qui ne plairait pas au modérateur, ou à ses amis d'amis. La fermeture du compte est laissée à la totale discrétion de Twitter qui ne souhaite pas commenter ce choix: 

«Notre politique est de ne pas répondre à ce type de questions qui concernent le cas d'un utilisateur en particulier, notamment pour des raisons de confidentialité.»

Un forum modéré depuis la Californie?

Il y a là une confusion sur l'essence de Twitter: est-ce un outil de publication neutre (comme le blog) ou un forum dans lequel un modérateur en Californie aurait tous les droits? Le rôle essentiel qu'a joué Twitter dans les événements en Tunisie et en Égypte porte naturellement vers la première proposition. Et Twitter l'a bien compris, comme le montre un article posté sur le blog officiel le 28 janvier:

«D'un point de vue éthique, presque toutes les nations du monde s'accordent pour dire que la liberté d'expression est un droit humain inaliénable. Ces pays s'accordent aussi pour donner certaines limites à cette liberté, et c'est pour cela que nous retirons certains Tweets de spam ou au contenu illégal. Nous faisons de notre mieux pour limiter ce nombre d'exceptions afin de valider la règle suivante: nous ne supprimons pas de Tweets sur la base de leur contenu.»

Il aurait été plus légitime que ce soit un tribunal qui apprécie la légalité du tweet de @mixbeat révélant l'identité de Maître Eolas, afin de respecter la règle qu'essaye de se fixer Twitter: «Nous ne supprimons pas de Tweets sur la base de leur contenu.» Comme c'est l'usage sur les plateformes de blog, Carl de Canada aurait pu être prévenu en sa qualité d'éditeur de contenus d'une éventuelle demande de retrait motivée juridiquement. À défaut, Twitter aurait pu se limiter à retirer le tweet litigieux et non faire sauter le compte [edit: ce qui a finalement été fait après la publication de cet article].

L'ambiguïté de Twitter

Étonnamment, la twittosphère française, très à cheval sur la liberté d'expression, a jugé cette suppression arbitraire justifiée. Au-delà du soulagement ressenti par beaucoup que @mixbeat en ait fini avec ses ragots et ses propos homophobes, cela montre l'ambiguïté fondamentale de Twitter. Ce n'est pas qu'un outil de publication (comme le blog), c'est aussi une communauté dont la sociabilité est structurée comme celle d'un forum.

Quand le pilier d'un forum est pris violemment à partie par un «intrus», il y a de bonnes chances que son profil soit immédiatement supprimé. Aucune considération juridique n'entre en ligne de compte, l'utilisateur est simplement banni pour avoir enfreint les règles non écrites de la communauté. Sous couvert d'un «report for spam», élément de langage bien commode, Carl de Canada a en fait été exclu du forum Twitter.

Vincent Glad

Edit 19h55, 9/02/2011: 20 minutes après la publication de cet article, le compte Twitter de Mixbeat était rouvert, sans le tweet litigieux sur Maître Eolas. Les tweets homophobes sont eux toujours là.

Edit 21h, 10/02/2011: Carl de Canada explique que le compte a été réouvert «sans aucune explication» de la part de Twitter. Il conteste par ailleurs avoir 48 ans, ce qu'indique pourtant ce document judiciaire (PDF), et assure en avoir 38.

Les captures d'écran de tweets de @mixbeat proviennent du site Topsy, qui archive les tweets, y compris supprimés.

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