France

Mediator: l'avocat qui veut faire tomber Servier

Bastien Bonnefous, mis à jour le 12.02.2011 à 10 h 56

Charles Joseph-Oudin n'est avocat que depuis 2009, mais c'est lui qui va représenter plusieurs dizaines de présumées victimes du Mediator.

Charles Joseph-Oudin / DR

Charles Joseph-Oudin / DR

L'idée d'un portrait de Me Charles Joseph-Oudin est née d'une curiosité basique. Comment ce jeune avocat de 28 ans au visage encore poupin s'est-il retrouvé au centre d'un des plus grands scandales sanitaires français de ce début de décennie?

D'un côté, Servier, deuxième groupe pharmaceutique national après Sanofi-Aventis, fabricant du Mediator qui était encore en 2007 le 44e médicament le plus vendu en France. Un empire médical qui emploie 20.000 salariés dans le monde, dont 5.000 en France. De l'autre, le défenseur de quelques dizaines de victimes présumées, dont une rapide recherche Google permet de faire remonter deux minuscules informations personnelles: son CV d'étudiant en droit (où figure son numéro de portable), et la date de sa prestation de serment devant le barreau de Paris, le 4 novembre 2009. Pour le reste, RAS.

Le Mediator, Me Joseph-Oudin en a entendu parler pour la première fois deux mois seulement après sa prestation de serment. Début janvier 2010, une femme se présente à son tout nouveau cabinet installé dans le 14e arrondissement parisien. Un petit appartement, un ordinateur, un téléphone, un fax, une assistante, rien à voir avec La Firme et les grands cabinets de lawyers puissants et redoutés.  «Je connaissais cette femme un peu par hasard. Elle avait lu le livre d'Irène Frachon. Voilà comment tout a commencé», explique simplement l'avocat, s'excusant presque d'un tel coup du destin.

«Cette affaire sentait le scandale»

En juin 2009, la pneumologue brestoise avait publié les résultats de son enquête menée pendant deux ans auprès de patients diabétiques souffrant de troubles cardiaques. Tous avaient un point commun: ils prenaient le même coupe-faim, le Mediator, un médicament interdit à l'époque dans la plupart des pays du monde sauf en France. «Mediator 150 mg, combien de morts?», alerte l'ouvrage du docteur Frachon. D'emblée, Servier attaque la spécialiste et son éditeur et fait supprimer par la justice le sous-titre ravageur, mais la cour d'appel de Rennes vient d'annuler la censure. Entre-temps, un rapport officiel de la Caisse nationale d'assurance-maladie a estimé que le Mediator serait responsable de 500 à 1.000 décès en France, et l'anorexigène, longtemps présenté par Servier comme un antidiabétique (ce qu'il n'est pas), a été retiré de la vente en France en novembre 2010.

Même s'il est issu d'une famille de médecins, Charles Joseph-Oudin était loin d'être un spécialiste du droit médical. Avant de se lancer en indépendant, l'ancien élève d'Assas et d'Oxford, qui a payé ses études en étant vendeur au service photo de la Fnac, s'est fait la main dans deux cabinets anglo-saxons en droit des affaires. Mais l'idée de «passer (ses) journées à faire des deals memos» ne l'enchante guère et lui fait sauter le pas en solo. Soumis au quotidien traditionnel d'un cabinet naissant (affaires de divorce, contentieux, droit commercial, recouvrement de créances...), l'avocat a donc dû rapidement se mettre à niveau. «J'ai commencé par me documenter, lire la littérature médicale spécialisée, discuter avec des experts... Très vite, j'ai senti que cette affaire sentait le scandale», explique-t-il.

Irène Frachon se souvient, elle, d'avoir d'abord nourri des sentiments partagés à son égard.

«J'ai vu arriver un avocat jeune et c'est vrai, au début, j'ai eu peur qu'il soit trop inexpérimenté ou qu'il veuille se faire un nom grâce à l'affaire.»

Mais, rapidement, la pneumologue «révise (son) jugement» au contact du pénaliste qui se révèle «prudent, intelligent et astucieux».

D'une seule patiente, le jeune maître à la barbe taillée et aux costumes sobres est devenu aujourd'hui le représentant de plusieurs dizaines.

«Vous ne pouvez pas imaginer! Tous les jours, je reçois des mails, des lettres de personnes malades ou de familles de patients décédés. Des appels qui viennent de toute la France et même parfois de Français vivant à l'étranger.»

A chaque fois, il essaie de rencontrer le patient-client, écoute sa souffrance et commence par reconstituer l'intégralité de son dossier médical. Un travail difficile et long, de trois à quatre mois en moyenne par dossier. Chaque jour, cinq à six kg de dossiers atterrissent sur son bureau –«mon facteur devient dingue!». Au final, le Mediator occupe désormais «100%» de son temps, «six jours sur sept, près de quinze heures par jour»

Un procès avant la fin de l'année?

Rapidement, Me Joseph-Oudin s'est fait une religion sur l'affaire.

«Une fois enlevé tout le folklore fabriqué par Servier, le dossier n'est pas si compliqué: le Mediator est un médicament de la famille de l'Isoméride, interdit en France depuis 1997, qui est un poison toxique, point!»

Avec Me François Honnorat, un confrère aguerri dans les affaires médicales –il a notamment bataillé dans les dossiers du sang contaminé, de la vache folle ou de l'hormone de croissance– les deux avocats décident d'une stratégie procédurale à double détente. D'un côté, l'activation de plaintes pénales pour «blessures et homicides involontaires» contre Servier –plus d'une centaine ont été déposées devant le pôle Santé du tribunal de Paris; de l'autre, une citation directe pour «tromperie aggravée» délivrée contre le docteur Jacques Servier, le PDG du laboratoire, âgé de 89 ans.

La citation directe, qui a été examinée vendredi 11 février par le tribunal de Nanterre, permet de faire juger un éventuel délit par un tribunal correctionnel sans avoir à demander au procureur de la République de diligenter une enquête ou à saisir un juge d'instruction. «Nous avons voulu aller vite parce que les victimes malades ne peuvent pas attendre, notamment que Jacques Servier soit mort», assène Me Joseph-Oudin. Pas question de s'en remettre aux lenteurs de ce type d'enquête et de se retrouver hypothétiquement devant la justice dans plusieurs années, comme dans l'affaire de l'amiante. L'avocat espère donc une issue avant la fin de l'année avec «un grand et beau procès pour donner des réponses et de l'argent aux victimes».

Pour l'instant, le trentenaire sait qu'il a déjà marqué plusieurs points: les plaignants ont obtenu le retrait du Mediator, la tenue d'un grand débat national sur les rapports entre les instances publiques de contrôle et les laboratoires pharmaceutiques, et la publication d'un rapport officiel de l'Inspection générale des affaires sociales qui enfonce littéralement Servier.

«L'Igas dit tout: le discours négationniste de Servier qui pendant des années a refusé de reconnaître que le Mediator n'est pas un antidiabétique et leur recherche du seul intérêt commercial au mépris des risques humains.»

Me Joseph-Oudin n'hésite pas à comparer le laboratoire à «la Corée du nord où la direction fait régner un climat de peur chez ses salariés et jusque dans les ministères». Contactée, Me Nathalie Carrère, l'avocate de Servier, ne nous a pas répondu.

Surtout, l'avocat débutant ne cache pas son plaisir d'avoir fait mettre un genou à terre à l'empire Servier. Lâché par son assureur Axa et par Image7, la puissante boîte de com' anti-crise dirigée par Anne Méaux, une expertise judiciaire vient de porter l'estocade au labo en établissant clairement un lien entre la prise du Mediator et des problèmes de valves cardiaques. Charles Joseph-Oudin confie:

«Si Servier avait reconnu une erreur, beaucoup de choses se seraient arrêtées très vite, mais ils ont fait le choix du mépris, certains d'être intouchables. C'est cette morgue absolue que je n'ai pas supportée.»

Après le Mediator, le pénaliste aurait déjà en vue d'autres médicaments «scandaleux» dont certains sont également commercialisés par Servier. Quant à l'idée de s'attaquer aux défaillances du système de contrôle public du Mediator, «c'est aux victimes de décider, mais il est clair que la pharmacovigilance française n'a pas fonctionné».

Bastien Bonnefous

Article mis à jour après l'audience du 11 février: Selon le compte rendu fait par Le Figaro, «les six plaignants se sont vu fixer une somme allant de 0 à 1.000 euros qu'ils devront verser avant le 8 avril comme garantie du sérieux des poursuites. Isabelle Prévost-Desprez, la présidente de la 15e chambre, a par ailleurs choisi un calendrier rapide, à savoir le 26 septembre (sept jours d'audience sont prévus) pour le procès contre les laboratoires Servier et son fondateur, Jacques Servier, aujourd'hui âgé de 88 ans. Le procès se tiendra à Nanterre». 

Bastien Bonnefous
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