Economie

Egypte: de la chute d’un dictateur au recul de la misère

Moisés Naím, mis à jour le 09.02.2011 à 9 h 20

Même si la «révolution égyptienne» est en marche, il faudra du temps pour que la vie des Egyptiens s’améliore. Face à l’impatience, le nouveau gouvernement devra s’attacher à faire de vraies réformes en faveur du plus grand nombre.

Manifestation sur la place Tahrir Amr Dalsh / Reuters

Manifestation sur la place Tahrir Amr Dalsh / Reuters

«L’économie de l’Egypte a bien résisté à la crise (…) Les vastes réformes adoptées depuis 2004 ont réduit les fragilités fiscale et monétaire. L’économie s’est mieux portée que ce qu’on pouvait attendre (…) La confiance des investisseurs s’est renforcée, les marchés financiers ont récupéré, les flux de capitaux ont augmenté et les réserves internationales croissent (...).  Voilà quelques unes des conclusions de l’évaluation réalisée en mars 2010 par le Fonds monétaire international (FMI) sur l’Egypte. En 2009, la Banque mondiale avait même classé l’Egypte au premier rang des pays opérant une réforme de leur économie. Il est évident que ces réformes n’ont pas été favorables à Hosni Moubarak. Il faut même dire qu’elles l’ont mené à sa perte. Pourquoi?

La crise et la corruption à l’origine de la révolte

Parmi les multiples facteurs qui expliquent la situation égyptienne, deux priment: la crise mondiale et la corruption endémique. La crise a ralenti la croissance de l’Egypte en réduisant les avantages dont la population commençait, très lentement, à bénéficier. Mais c’est la corruption généralisée, largement tolérée par Moubarak, qui a fait que les réformes économiques ont été vécues par les Egyptiens comme un nouveau piège tendu par un gouvernement qui favorise les riches et ignore les pauvres.
 
Dans tout cela, se cache un important enseignement pour la future Egypte. Sans une accélération et un renforcement des changements engagés en 2004, il sera impossible de créer des emplois pour la jeunesse égyptienne de plus en plus nombreuse. Toutefois, parler de réformes («comme celles de Moubarak!») et, qui plus est, les mener à bien, sera loin d’être chose aisée pour les prochains dirigeants du pays.

Naturellement, les prochains jours seront très importants. Mais les premières années post-Moubarak le seront tout autant sinon plus – elles seront beaucoup plus incertaines, aussi. Le gouvernement de transition, qui sera certainement composé de représentants de diverses forces politiques et soutenu par les militaires, devra assurer la sécurité des citoyens, rétablir l’ordre public et organiser des élections.

A venir: le difficile jeu démocratique

Dans les mois à venir, il est probable que les Egyptiens connaissent des libertés et des droits jusqu’ici insoupçonnés. Cet «état de grâce démocratique» verra la naissance de nombreux chefs, groupes politiques, médias et propositions alternatives. Il engendrera aussi des surprises: les Frères musulmans, par exemple, s’apercevront qu’il est (paradoxalement) beaucoup plus difficile de recruter des sympathisants pour concurrencer leurs rivaux politiques populaires – qui rejettent leur modèle théocratique – que de rassembler des opposants au régime répressif de Moubarak.

A terme, cependant, il faut espérer qu’un président soit élu dans le cadre du scrutin le plus libre et le plus juste que l’Egypte ait jamais connu. Mais le nouveau gouvernement égyptien sera confronté à un épouvantable écheveau de restrictions (économiques, politiques, institutionnelles, internationales). Il devra aussi composer avec les nombreux groupes ayant un droit de veto ou la capacité de contrarier ses projets. Ce scénario, dans lequel la stagnation économique est tout à fait plausible, repose la question des réformes économiques, de la corruption et des attentes du peuple égyptien.

Un homme peut chuter en quelques semaines, faire reculer la pauvreté prend du temps

Quand la corruption dans les hautes sphères est aussi choquante et palpable que la misère de la grande majorité de la population, tout le monde se dit qu’il suffit que les élites corrompues soient délogées du pouvoir pour que la condition des pauvres s’améliore quasi instantanément. En général, les gens supposent aussi que «le pays est riche» et qu’en mettant fin aux détournements et fraudes des puissants et de leurs affidés, il y aurait plus de richesses pour tous. Ce n’est, hélas, pas aussi simple. Les efforts visant à apaiser la pauvreté et réduire les inégalités mettront plus de temps à porter leurs fruits que celui qu’il a fallu aux Egyptiens pour évincer leur dictateur. Par ailleurs, la conviction selon laquelle les gouvernements qui succéderont à celui de Moubarak règleront immédiatement les problèmes sociaux hérités de ce dernier est dangereuse et risque d’être source d’instabilité politique. Des gens qui au bout de trois décennies se rendent compte qu’ils peuvent être les acteurs d’un changement majeur ne sont plus disposés à attendre patiemment que les politiques gouvernementales donnent des résultats. Ils descendent dans la rue pour les exiger – tout de suite.

Priorité: combattre la corruption et favoriser l’intérêt général

Cette impatience générale ne doit pas croître au point de menacer la démocratie égyptienne naissante. Pour éviter que la frustration n’apporte de l’eau au moulin des populistes, des démagogues et des fondamentalistes, le gouvernement doit montrer, faits à l’appui, que ses réformes économiques visent à profiter au plus grand nombre et non à enrichir les vieilles élites corrompues. Cela implique d’accompagner les réformes d’un combat acharné contre la corruption. Ce combat est non seulement juste, c’est la condition sine qua non pour que le nouveau gouvernement dispose du temps nécessaire pour que ses politiques changent concrètement la vie des Egyptiens.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra

Photo: Manifestation sur la place Tahrir Amr Dalsh / Reuters

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