France

La quadrature des crises sarkoziennes

Bastien Bonnefous, mis à jour le 08.02.2011 à 8 h 59

Le chef de l'Etat doit lutter sur quatre fronts à quinze mois de la présidentielle: MAM, la justice, un agenda politique défavorable et son impopularité.

Le chef de l'Etat à Orléans, le 3 février 2011. REUTERS/Dylan Martinez

Le chef de l'Etat à Orléans, le 3 février 2011. REUTERS/Dylan Martinez

Son prédécesseur Jacques Chirac, grand expert en la matière, avait coutume de dire que «les emmerdes, ça vole en escadrille». A quinze mois du premier tour de la présidentielle, Nicolas Sarkozy vérifie chaque jour un peu plus la justesse de l'adage chiraquien. Des crises diplomatiques tunisienne et égyptienne à la polémique MAM, de la révolte judiciaire à la chute dans les sondages, le début d'année 2011 commence mal pour le chef de l'Etat qui doit s'expliquer «Face aux Français» jeudi soir.

La crise gouvernementale

En 2007, le candidat Nicolas Sarkozy avait promis la «République irréprochable». Quatre ans plus tard, le bilan est cruel pour lui et pour la République. Jean Sarkozy et l'Epad, Christian Blanc et ses cigares, Alain Joyandet et (déjà) une histoire de jet privé, Eric Woerth et l'affaire Bettencourt... la liste était déjà longue des accusations de conflits d'intérêt au sein du gouvernement ou de la majorité présidentielle. Désormais vient s'y ajouter la polémique MAM et de ses vacances en Tunisie alors que la révolution du jasmin commençait, vacances pendant lesquelles la ministre des Affaires étrangères a voyagé dans l'avion personnel d'un «ami» par ailleurs cacique du régime de l'ancien dictateur Ben Ali.

Depuis plus d'une semaine, la polémique enfle. La gauche réclame la démission de Michèle Alliot-Marie, la majorité UMP est embarrassée et la ministre contrainte au ridicule en affirmant: «quand je suis en vacances, je ne suis pas ministre des Affaires étrangères».

Nicolas Sarkozy se trouve pour l'instant contraint de soutenir une ministre qui n'a jamais eu ses faveurs. Au contraire, ses relations avec Michèle Alliot-Marie ont toujours été tendues. L'ancienne baronne chiraquienne a été sa seule concurrente officielle lors des primaires fantoches de l'UMP en 2006, et Nicolas Sarkozy l'a longtemps soupçonnée d'avoir participé à l'affaire Clearstream. Ministre de la Défense dans le gouvernement Villepin, MAM avait été informée à l'époque par le général Rondot du caractère frauduleux des listings informatiques et n'en avait rien dit à son collègue du gouvernement, Nicolas Sarkozy.

Lors de la campagne de 2007, la ministre d'Etat n'a dû son repêchage qu'à l'intervention de Cécilia Sarkozy. Le futur président avait bien l'intention de l'éliminer une fois élu, mais son ex-femme l'a convaincu de garder MAM et même d'en faire un des piliers du premier gouvernement Fillon en la nommant au ministère de l'Intérieur.

Des rapports anciens qui pourraient expliquer l'actuel soutien a minima de sa ministre des Affaires étrangères par Nicolas Sarkozy. Difficile de démissionner le n°3 du gouvernement quatre mois seulement après le remaniement Fillon 4 sans provoquer une crise dans la majorité et a fortiori avec les chiraquiens. Un risque de désunion à droite qui laisserait forcément des traces lors de la prochaine présidentielle.

La crise institutionnelle

Cette fois, Nicolas Sarkozy est allé trop loin avec la magistrature. Les robes noires avaient accepté d'être traités de «petits pois», ils avaient subi la réforme de la carte judiciaire, ils avaient même survécu au traumatisme Rachida Dati à la Chancellerie ou aux attaques répétées du chef de l'Etat contre leur «corporatisme». Mais l'affaire de la jeune Laetitia Perrais a été l'affront de trop. Condamnant une «série de défaillances» des services judiciaires en charge du suivi du suspect numéro un, Nicolas Sarkozy a renoué avec ses réflexes de jouer l'opinion contre la séparation des pouvoirs pour «faire payer» les juges « irresponsables ».

L'attaque a été telle que le mouvement de contestation des magistrats, d'abord circonscrit à Nantes, a fait tâche d'huile au point de déboucher sur un appel national des syndicats à la suspension des audiences. Les magistrats ont même reçu le soutien de plusieurs organisations policières, dénonçant elles aussi une politique élyséenne démagogique et un manque de moyens financiers, humains et techniques. Un front commun encore inimaginable il y a quelques semaines, signe du niveau élevé de l'exaspération.

Le bras de fer entre le chef de l'Etat et l'ordre judiciaire n'est pas nouveau. Du projet de suppression du juge d'instruction à l'introduction des jurys populaires en correctionnelle, le feu couve depuis le début du quinquennat au point d'atteindre aujourd'hui des degrés de langage inédits, à l'image du juge d'instruction anti-terroriste Marc Trévidic, par ailleurs président de l'Association française des magistrats instructeurs, moquant un chef de l'Etat «multirécidiviste» auquel «il est temps d'appliquer la peine plancher». A trop vouloir incarner la rupture y compris dans le microcosme des juges, l'avocat Nicolas Sarkozy a provoqué une véritable cassure.

La crise politique

Le remaniement ministériel de novembre 2010 devait permettre à la droite de revenir à ses «fondamentaux». Finie l'ouverture à gauche et à la société civile, oubliés les ministres inexpérimentés et incontrôlables – Rama Yade, Rachida Dati, Fadela Amara... - et place aux vieux routiers de la politique, aguerris et professionnels.

Patatras, à peine nommé au ministère de la Défense, Alain Juppé doit faire face à la mort de deux Français enlevés puis tués au Niger, et à la polémique qui s'en suit sur la méthode d'intervention militaire française; Xavier Bertrand, ministre de la Santé, hérite, lui, du dossier explosif du Mediator et des soupçons de conflit d'intérêt entre les instances publiques de pharmacovigilance et les laboratoires pharmaceutiques; enfin, Michèle Alliot-Marie se prend les pieds dans le tapis tunisien et la diplomatie française se voit critiquée pour son silence face aux événements dans le monde arabo-musulman. L'effet du remaniement, censé effacer le conflit des retraites et l'affaire Woerth-Bettencourt, n'est pas là. Bien au contraire.

Côté UMP, Nicolas Sarkozy perd la main dans son propre parti et se retrouve mis sous pression par Jean-François Copé, nouveau secrétaire général du mouvement, et son fidèle Christian Jacob, chef du groupe parlementaire. Inlassablement, l'un et l'autre lancent depuis la rentrée des torpilles contre le camp sarkozyste sous prétexte de susciter tous les débats et de lever tous les tabous. Remise en cause des 35 heures puis du statut de la fonction publique, promotion de la TVA sociale, suppression de l'impôt sur la grande fortune... autant de boîtes de Pandore manipulées sans précaution à quelques semaines des élections cantonales de mars.

L'effet dans les urnes pourrait être en effet dévastateur pour l'Elysée, sans compter sur une deuxième vague rose en septembre lors des sénatoriales, scrutin à l'issue duquel la gauche est potentiellement en mesure de devenir majoritaire à la Haute chambre. Une cohabitation indirecte qui compliquerait un peu plus encore la fin de mandat du chef de l'Etat.

La crise personnelle

Avec 24% de confiance en janvier, Nicolas Sarkozy a atteint un record historique d'impopularité. Si l'Elysée se dit «serein», certain que «le pic de haine» est passé, le Président peine malgré tout à trouver un nouveau souffle. D'autant que les Français déçus par ses promesses non tenues ou par le chômage chronique semblent de plus en plus séduits par l'extrême droite et un vote pour Marine Le Pen.

Surtout, à quinze mois de l'élection présidentielle, le chef de l'Etat ne semble pas parvenir à renouveler son corpus idéologique et programmatique. Lors de la campagne 2005-2007, le candidat Sarkozy avait réussi l'exploit d'être le premier pourvoyeur d'idées et le maître de l'agenda, grâce au travail réalisée en amont par Emmanuelle Mignon, chargée des études dans son équipe. Nommée directrice de cabinet après la victoire de 2007, l'énarque est retournée au Conseil d'Etat fin 2009 avant d'être débauchée par la société du cinéaste Luc Besson, EuropaCorp.

Qui l'a remplacée au Château? Le conseiller es discours Henri Guaino? Celui es études Patrick Buisson? Le flou règne, renforcé par le ménage fait à l'UMP par Jean-François Copé, maître d'œuvre autoproclamé du projet pour 2012. Résultat, Nicolas Sarkozy fait dans le déjà-vu à l'image de l'émission jeudi soir sur TF1, copié-collé du dispositif de janvier 2010.

Pour l'instant, il reste néanmoins un motif de satisfaction pour le président: le niveau d'impréparation de l'opposition pour 2012. Le PS, rejoint récemment par Europe Ecologie-Les Verts, ont choisi de se lancer dans les guerres picrocholines des primaires. Des compétitions internes qui devraient pourrir la quasi-intégralité de l'année à gauche et laisser une lueur d'espoir au chef de l’Etat.

Bastien Bonnefous

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