Culture

Pourquoi Woody Allen (et Carla Bruni) fait-il l’ouverture du Festival de Cannes?

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 07.02.2011 à 13 h 20

Il permet de contourner l'écueil posé par «La Conquête», le film de Xavier Durringer consacré à la marche au pouvoir de Nicolas Sarkozy.

Woody Allen, à Cannes, en 2010. REUTERS/Christian Hartmann

Woody Allen, à Cannes, en 2010. REUTERS/Christian Hartmann

La réponse à la question est évidente. Parce que Woody Allen est un très grand cinéaste, et que le Festival s’honore en lui offrant (pour la deuxième fois après Hollywood Ending  en 2002) sa cérémonie d’ouverture. Parce que Midnight in Paris est (certainement) un excellent film. Parce qu’une ouverture avec une œuvre du maître new-yorkais est une promesse d’une soirée à la fois de haute tenue artistique et de plaisante humeur partagée – ce qui est loin d’avoir toujours été le cas lors des ouvertures cannoises des années précédentes, croyez-en un vieux briscard de la Croisette qui garde des souvenirs pénibles de Vatel,  de Fanfan la tulipe, de Da Vinci Code,  de Blindness (si, si), pour ne parler que des années 2000.

Le risque Durringer

Donc il n’y a que des bonnes raisons à ce que Midnight in Paris ouvre le 64e Festival de Cannes au soir du 11 mai. Ce qui plus étonnant est qu’on le sache déjà. Le choix de Thierry Fremaux, délégué général du Festival, a été annoncé dès le 2 février. Il est inhabituel que le film d’ouverture soit connu aussi tôt. Mais c’est que cette annonce permet de dénouer, de la plus habile manière, une situation tendue et qui menaçait de devenir inextricable. Les organisateurs du Festival subissaient en effet une forte pression de la part des distributeurs d’une autre production: La Conquête, le film de Xavier Durringer consacré à la marche au pouvoir de Nicolas Sarkozy, avec Denis Podalydès dans le premier rôle (à regarder, les premières photos du film).

On ne sait rien à ce jour de la qualité du film, qui n’est pas en cause. Mais en programmant sa sortie pour le 11 mai, jour de l’ouverture du Festival, les responsables du film cherchaient clairement à imposer leur poulain sur les marches du premier jour. Le «potentiel médiatique» du film, c’est-à-dire sa capacité à faire parler de lui indépendamment de tout intérêt réel (artistique ou politique) qu’il pourrait posséder, est tel que le risque existait qu’il fasse de l’ombre à l’ouverture elle-même, quelle qu’en soit le programme au cas où Cannes s’aviserait de ne pas l’élire. A cette menace, ni le génie de Woody Allen ni celui d’aucun autre grand cinéaste n’aurait constitué une réponse suffisante. La seule parade s’appelait Carla Bruni-Sarkozy.

Petit rôle mais énorme visibilité dans le générique de Midnight in Paris, l’épouse du Président (et à ce titre célébrité internationale de premier plan) assure une curiosité des médias capable de faire pièce à celle que suscitera de toute façon le biopic présidentiel. Et elle permet au Festival de s’enlever élégamment une épine du pied.

Ce n’est certes pas la première fois que Cannes, de toute façon en permanence objet d’innombrables convoitises et manœuvres, fait l’objet de pressions pour accueillir en sélection un très gros film français accompagné d’une forte promesse de succès commercial – le cas le plus mémorable restant celui d’Amélie Poulain, que le sélectionneur d’alors, Gilles Jacob, avait eu le tact de nous épargner. Mais on y a aussi eu droit plus récemment avec les Ch’tis, dont à juste titre Thierry Fremaux ne voyait pas bien ce qu’ils seraient venus faire à Cannes.

L’affaire était encore plus compliquée cette fois: on peut supposer que le film de Durringer ne sera pas un panégyrique de son personnage principal, président du pays qui accueille le festival. Que le film soit à l’arrivée une charge virulente ou au contraire qu’on lui trouve de la bienveillance pour son héros élyséen, dans tous les cas pour Cannes, c’était piégé. La cérémonie d’ouverture est un moment officiel, où on voit mal ministres, préfets et élus de la majorité conviés à applaudir un film se fichant ouvertement de Sarkozy, a fortiori devant des milliers de journalistes étrangers. Et si le film apparaissait au contraire «gentil», on voit d’ici les commentaires sur l’air de la république bananière et de Cannes capitale d’une nouvelle Biélorussie.

Qu’il se soit trouvé comme alternative un film avec l’épouse de l’homme par qui le scandale ne pouvait qu’arriver, et que ce film ait a priori toutes les qualités requises pour occuper la place de film d’ouverture, est une heureuse conjonction, dont le festival a su tirer parti. Gaumont, distributeur de La Conquête, a avancé sa sortie au mercredi 4 mai.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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