Présidentielle 2012: les prévisions qui démentent les sondages

Des bébés crocodiles. REUTERS/Christian Charisius

Des bébés crocodiles. REUTERS/Christian Charisius

Et si les estimations de vote pour la droite étaient plutôt autour de 50%, loin des mauvais sondages accordés à Nicolas Sarkozy? C'est ce qui ressort d'un modèle de prévision élaboré par deux économistes.

C’est le genre de graphique propre à redonner un peu le sourire à un électeur UMP démoralisé par la vague récente de sondages (pourtant à prendre avec de grandes précautions) en défaveur de Nicolas Sarkozy. On y voit une courbe bleue –les votes en faveur de la droite– qui monte à partir du printemps 2010 et une courbe rouge –les votes en faveur de la gauche– qui descend en parallèle. Les deux se croisent à l’automne pour aboutir, en janvier 2011, à un peu plus de 50% des voix à droite, un peu moins de 50% à gauche.

Ces courbes ne figurent pas les résultats de sondages, mais d’un modèle de prévision électorale élaboré par deux maîtres de conférence en économie, Bruno Jérôme et Véronique Jérôme-Speziari, auteurs du livre Analyse économique des élections (éditions Economica) et animateurs du site de prévisions ElectionScope. Ils tentent de livrer des estimations (régionales puis, en les assemblant, nationales) des résultats des élections futures à partir de trois grands indicateurs: la variation du taux de chômage sur un an, le niveau de popularité du Président sortant et l'enracinement partisan de chaque région.

Un point de chômage, 2,15% en moins

Dans cette optique, explique Bruno Jérôme, «une variation à la hausse du chômage d'un point sur un an entraîne une déperdition de voix de 2,15% pour le camp des sortants, et une chute de vingt points de popularité prive les sortants de 1,4% des voix». Si la hausse du chômage s'est poursuivie en 2010, cela a été sur un rythme ralenti par rapport à 2009 (80.000 chômeurs de plus en catégorie A, contre 418.000 l'année précédente). Le gouvernement espère amorcer une baisse en 2011 pour arriver en position favorable pour les élections, même si le chômage aura de toute façon augmenté sur l'ensemble du quinquennat. Cette méthode de calcul, qui explique le regain estimé de la droite sur cette courbe, a fait ses preuves.

En 1997, avec ce type de modèle, les deux auteurs avaient, contrairement aux instituts de sondage, annoncé la défaite de la droite aux législatives anticipées, alors que la France en était à son record absolu de chômeurs (3,2 millions). Fin 2001, ils anticipaient un second tour très compliqué pour la gauche (on sait ce qu’il en advint...): à l’époque, le chômage était encore en nette baisse par rapport au début de la législature, mais repartait à la hausse sur un an.

En décembre 2006, enfin, ils donnaient un score de 52,9% pour Nicolas Sarkozy, alors au coude-à-coude avec Ségolène Royal dans les sondages: le candidat de la majorité recueillit finalement 53,06% des voix au second tour. Pour la seconde fois en trente ans (après le cas un peu spécial de 1995), le taux de chômage avait baissé d'au moins un point l'année avant des présidentielles ou législatives, avec à chaque fois une victoire du camp sortant à la clef.

Ce genre de modèle s’appuie sur un postulat de base: l’élection présidentielle serait essentiellement, explique Christine Fauvelle-Aymar, maître de conférence en économie à l'université de Tours, «un référendum sur la gestion du parti sortant», dans lequel la situation économique jouerait un grand rôle (comme le reflétait le slogan «It’s the economy, stupid!» «C'est l'économie qui compte, idiot!»– de la campagne Clinton aux Etats-Unis en 1992).

La popularité du parti au pouvoir (ou, dans certains modèles, du PS) aurait elle, selon une étude publiée en 2007 par trois chercheurs, Jean-Dominique Lafay, François Facchini et Antoine Auberger, «souvent un lien plus étroit avec les votes prévisibles que les sondages directs sur les intentions de vote, c'est-à-dire ceux qui obligent à simuler un acte de vote à la demande des enquêteurs».

Plus pertinent pour le rapport droite-gauche, donc le second tour

Les chercheurs qui élaborent ces modèles les affinent au fur et à mesure pour les faire «coller» aux élections précédentes, et se donner des chances d’appréhender avec plus de justesse celle qui vient. «En expliquant le passé, on cherche, en gros, à prévoir l’avenir, là où le sondage, lui, constate», explique Christine Fauvelle-Aymar. Ce qui n'empêche pas, évidemment, des contradictions entre les différents modèles (à notre connaissance, celui de Jérôme et Jérôme Spieziari est le seul pour l'instant à donner des estimations pour 2012, mais d'autres devraient suivre dans les prochains mois) ou des erreurs.

Ces travaux éprouvent ainsi des difficultés à appréhender les résultats du premier tour: «Les modèles politico-économétriques du vote ne permettent pas de faire des prévisions pour chaque candidat, contrairement aux instituts de sondages. Par exemple, pour 2012, il sera difficile de faire des prévisions pour Morin, Villepin et Borloo s'ils se présentent», explique Antoine Auberger. Lui et ses deux co-auteurs estiment surtout que ces modèles «sont particulièrement adaptés à la prévision du rapport de force gauche/droite», dans une configuration de second tour classique.

En 2007, en dehors des travaux de Bruno Jérôme et Véronique Jérôme-Speziari, deux modèles élaborés, l'un par Jean-Dominique Lafay et ses co-auteurs, l'autre par Antoine Auberger seul, donnaient Nicolas Sarkozy gagnants dans toutes leurs estimations. Un autre, le «modèle de l’Iowa», élaboré par Christine Fauvelle-Aymar, le chercheur canadien Eric Bélanger et le chercheur américain Michael Lewis-Beck, avait lui donné Royal gagnante, avec un écart compris dans la marge d'erreur.

Ces travaux d'économistes, peu goûtés des spécialistes en science politique, ne constituent évidemment donc pas des oracles, mais incitent à comparer le contexte économique actuel avec celui des précédentes élections, ou à tempérer des «bulles» sondagières: les travaux de Bruno et Véronique Jérôme coïncident d'ailleurs avec les constats de responsables de la majorité et de l'opposition qui, dans la foulée de sondages extrêmement favorables à Dominique Strauss-Kahn, tablent prudemment sur une présidentielle à 50-50.

Jean-Marie Pottier