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Nietzsche, le grand incompris des jeunes désaxés

Matt Feeney, mis à jour le 13.02.2011 à 10 h 15

L'attrait qu'exerce la pensée de Nietzsche sur les jeunes hommes mal dans leur peau relève d'un mécanisme plus complexe qu'il n'y paraît, où s'imbriquent plusieurs facteurs.

Jared Lee Loughner, le 10 janvier 2010. REUTERS/Pima County Sheriff's Forensic Unit

Jared Lee Loughner, le 10 janvier 2010. REUTERS/Pima County Sheriff's Forensic Unit

Ne pas découvrir que Jared Lee Loughner avait fomenté son geste meurtrier seul dans sa chambre, à lire Nietzsche et à contempler le nihilisme, voilà qui aurait été inédit. Mais en fait d'inédit, nous avons eu droit au même cliché éculé. Le New York Times et d'autres médias nous ont en effet appris que le jeune homme fort perturbé, arrêté pour tentative de meurtre sur la personne de Gabrielle Giffords, et pour le meurtre de Christina Taylor Green, 9 ans, et de cinq autres personnes, se piquait d'être nietzschéen. Évidemment.

Nous pourrions certes déterrer des citations incendiaires du philosophe allemand afin de mesurer la responsabilité qui est sienne dans les crimes supposés de Loughner et dans les crimes avérés d'autres garçons aux affinités philosophiques similaires, mais nous risquerions de verser dans une réflexion philistine ou obscurantiste. Mieux vaut, croyons-nous, abandonner l'accusation pour étudier le lien qui unit Nietzsche aux jeunes désaxés comme lui-même l'aurait fait, c'est-à-dire de manière anthropologique.

Un miroir déformant

Si l'attrait qu'exerce la pensée de Nietzsche sur les jeunes hommes mal dans leur peau n'est plus à démontrer, il relève d'un mécanisme plus complexe qu'il n'y paraît, où s'imbriquent plusieurs facteurs. Nietzsche raille les conventions et les bonnes mœurs (ainsi que les écrivains difficiles dont vous ne voudriez pas vous encombrer de toute façon). C'est un auteur ludique et (faussement) facile à lire, notamment au regard de ses aînés allemands, qu'il conspue d'ailleurs pour leur mollesse et leur lourdeur: Schopenhauer, Hegel et, en première place, Kant.

Si votre entourage n'est pas apte à comprendre votre singularité et vous prend même pour un raté, la lecture de Nietzsche peut vous renforcer dans la conviction secrète que vous avez d'être un génie, ou du moins une personne très spéciale; les ratés, ce sont les autres. Comme vous, Nietzsche fut incompris en son temps, ignoré ou méprisé par les érudits. Comme vous, Nietzsche se sentait cerné par la médiocrité, aux prises avec un monde indigeste et moraliste, ou perclus de vulgarité démocratique. Nietzsche semblait croire en l'aristocratie, aujourd'hui frappée de tabou, ce qui expliquerait pourquoi personne ne reconnaît l'être supérieur que vous pressentez être.

Et puis, surtout, si vous êtes un jeune poète en chaleur pour qui la fille idéale, toujours à portée de regard, reste pourtant hors d'atteinte, Nietzsche propose un projet de résistance et de surpassement de soi qui s'inscrit dans le romantisme, mais aussi dans l'érotisme.

En d'autres termes, si vous êtes d'un naturel introspectif et malheureux, pourquoi ne liriez-vous pas un auteur qui vous tend un miroir déformant dans lequel votre isolement et votre désir ardent deviennent force et bravoure viriles? Par la forme, le fonds ou les deux, chaque œuvre du philosophe peut répondre à votre désir/isolement, et flatter vos instincts en vous laissant croire que, bien que vous manquiez de bagage intellectuel et que vous soyez en fait un lecteur minable et écervelé, vous faites de la philosophie.

Bibliographie mal interprétée

La Naissance de la tragédie, premier ouvrage de Nietzsche, chante les louanges d'un Dionysos anarchique et sexuellement averti, face à un Apollon barbant qui s'apparente à une espèce de dieu grec de l'algèbre. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, récit ahurissant qui hésite entre roman et mémoires, l'héroïque Zarathoustra entame son «déclin» en rassemblant ses forces spirituelles dans une inviolable solitude qui vous rappelle votre chambre, avant de se «dresser» pour «briller» sur un peuple qui ne le comprend pas plus qu'il ne le mérite.

Dans La Généalogie de la morale, Nietzsche s'en prend aux origines des salades bibliques que votre curé mesquin aboie à longueurs de sermons (qui reviennent à deux principes majeurs: pas de sexe, pas d'auto-caresses) et prouve que la morale provient non pas de Dieu, mais de la volonté de puissance –les prêtres ont pris le pouvoir sur les maîtres en aiguisant leur sentiment de culpabilité face aux souffrances des esclaves. (Le christianisme n'est qu'une «morale d'esclaves». Fin du dilemme).

Ecce Homo vous séduira par ses excellents titres de chapitre («Pourquoi je suis si malin», «Pourquoi j'écris de si bons livres»). Et Par-delà le bien et le mal possède tout simplement un titre fantastique, une introduction drolatique («À supposer que la vérité soit une femme...») et un premier chapitre où Nietzsche se moque allégrement de tous ces philosophes que vous n'aurez plus à lire maintenant qu'il vous a éclairé sur leurs faiblesses.

Cette dernière œuvre se distingue également par sa forme. Dans le chapitre intitulé «Maximes et intermèdes», vous trouverez ainsi plus de cent aphorismes géniaux, et autant de paradoxes moraux, de contre-intuitions, de provocations mesurées et d'élégants bras d'honneur. Nietzsche y est méthodiquement aphoristique, et c'est dans ce style que son écriture est la plus belle, la plus sublimement confuse, la plus troublante dans son mélange de concision et d'infini pouvoir suggestif.

Alors pour un jeune type qui veut se nourrir les neurones mais qui n'est pas fan de lecture, de tels concentrés de philosophie en plein milieu de ce célèbre ouvrage, c'est irrésistible. Il n'est pas besoin de comprendre ces maximes pour les apprécier, pour se sentir courageux et viril, pour rire sans tressaillir quand Nietzsche écrit: «On n'est jamais si bien puni que pour ses vertus». (Vous surmonterez même certains de vos problèmes avec les filles en savourant les différentes piques que le philosophe réserve à ces dames.)

Naturellement, les spécialistes de Nietzsche mettent en garde contre une interprétation hâtive de ses bons mots. Il faut les appréhender dans le contexte plus large de son œuvre, qu'il n'aura eu de cesse de reparcourir, de revisiter, contredisant parfois ses écrits précédents. Il faut appréhender ses aphorismes comme partie intégrante d'un vaste projet poétique d'auto-création ou de réalisation, où rien n'est véritablement fixé. Nietzsche avait prédit qu'il serait mal compris, mal interprété. Il ne s'est pas trompé.

Le livre de chevet des lecteurs dérangés

Le livre de chevet de Loughner, d'après la presse, est typique de ces jeunes lecteurs dérangés et des pièges dans lesquels ils tombent. Il ne s'agit pas de Par-delà le bien et le mal, mais de La Volonté de puissance, cette fameuse compilation des notes de travail de Nietzsche (que la sœur du philosophe a présentée, à tort, comme l'exposé systématique de sa pensée).

Dans cet ouvrage, les considérations sont plus développées mais, comme dans les «maximes et intermèdes», elles se détachent trop aisément des autres œuvres de Nietzsche. Le classement par thèmes, que l'on doit largement à sa sœur, est utile aux universitaires qui connaissent ses autres livres, mais aussi aux jeunes à problèmes qui couvent une obsession. Dans le cas de Loughner, c'était apparemment le nihilisme, qui se trouve constituer la première partie de La Volonté de puissance.

Que Loughner ait lu Nietzsche sur le nihilisme cadre si parfaitement avec ce type de tragédie qu'il est facile de ne pas voir l'énorme confusion qui est faite dans les médias à propos de la tuerie de Tucson. On nous rapporte ici que Loughner était un nihiliste, et là qu'il était «obsédé par le nihilisme», comme s'il s'agissait de la même chose. Or Loughner ne se considérait pas comme un nihiliste: il pensait combattre le nihilisme. Cela est patent dans les vidéos qu'il a postées sur YouTube, quand il dit que les mots n'ont pas de sens, ou qu'ils l'ont perdu du fait d'un déclin nihiliste, idée fixe qui semble être à l'origine de son terrible ressentiment à l'encontre de Gabrielle Giffords.

Curieusement, Nietzsche a connu le même sort. À cause de ses attaques contre la religion et le rationalisme métaphysique, et de l'anarchisme qu'il distille dans sa vision de l'avenir (voir «la transmutation de toutes les valeurs»), il est vu comme le nihiliste occidental par excellence. Lui se voyait pourtant comme le fléau du nihilisme européen, et peut-être aussi comme son remède. Pour Nietzsche, le nihilisme était une maladie née, pour reprendre les termes [du philosophe] Alexander Nehamas, du «postulat selon lequel s'il existe une norme qui ne vaille pas pour tous et en tous temps, alors aucune norme ne vaut pour personne, quel que soit le temps». Nous avons ici à faire à un hédonisme inconscient, à une paresse d'esprit doublée d'une forme de fanatisme.

Pas des frères philosophiques

Cela fait-il en définitive de Nietzsche et Jared Lee Loughner des frères philosophiques, unis dans la même lutte acharnée contre le nihilisme? En un mot: non, et c'est ce que révèle l'obsession pathologique de Loughner sur le sens des mots. L'ambition de Nietzsche peut, elle, être comprise comme un apprentissage, pour lui-même et ses lecteurs, de l'amour du monde en soi, dans toute son imperfection et sa multiplicité.

Voilà ce qui transparaît derrière ses agressions contre la religion, l'idéalisme libéral et les systèmes utilitaristes de l'organisation sociale, qu'il percevait comme autant de façons d'effacer ou d'éradiquer le monde tel qu'il est. Voilà ce qui se cache derrière la doctrine décriée de l'Éternel Retour, où le philosophe tient sa pensée «la plus abyssale»: le monde tel qu'il est, et non l'idéalisation que l'on en fait, est tout ce qui existe, et le philosophe affirmera cette réalité dût-elle éternellement revenir.

Le désespoir de Jared Loughner, qui croit que rien n'a de réalité et que les mots n'ont pas de sens, s'apparente à une haine du monde (délire que l'on retrouve dans le moralisme et le narcissisme) pour son échec à ressembler aux mots qui le décrivent. Entre les personnes réelles et les sottes abstractions sur les mots, eux-mêmes pures abstractions, Loughner a choisi de tuer les personnes pour défendre l'abstraction. C'est bien là une forme de nihilisme, mais pas celle dont on accuse Nietzsche. C'est justement la forme de nihilisme contre laquelle Nietzsche essayait de nous prévenir et qu'il voulait nous aider à surmonter.

Remerciements à Cris Campbell, à l'université du Colorado, pour ses précieuses explications sur Nietzsche et le nihilisme.

Matt Feeney

Traduit par Chloé Leleu 

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