Qui sont les Frères Musulmans?

La prière vendredi 4 février sur la place Tahrir au Caire Suhaib Salem / Reuter

La prière vendredi 4 février sur la place Tahrir au Caire Suhaib Salem / Reuters

La plus puissante et la plus influente organisation islamiste du monde arabe est à l'origine de la doctrine moderne de la guerre sainte (djihad).

Les Frères Musulmans ont été reçu dimanche 6 février par le vice-président égyptien Omar Souleimane parmi d'autres représentants de l'opposition. A l'issue de la réunion, Mohammed Mursi, un des responsables des Frères musulmans, a jugé insuffisantes les propositions du gouvernement. Mais le dialogue devrait se poursuivre.

L'organisation islamiste des Frères Musulmans est la plus ancienne et la plus puissante d'Egypte. La confrérie, créée en 1928 par Hassan al-Banna, le grand-père de Tariq Ramadan, est aujourd'hui le principal mouvement d'opposition à Hosni Moubarak. Mais les Frères Musulmans égyptiens sont aussi bien plus que cela. Ils sont le mouvement islamiste le plus influent du monde arabe, celui qui a donné naissance au djihad (guerre sainte) moderne et l'a marié au salafisme (le désir de retour à un Islam des origines) venu d'Arabie saoudite. La devise des Frères Musulmans résume bien leur idéologie: «Dieu est notre but, le prophète notre chef, le Coran notre constitution, le djihad notre voie, le martyr notre plus grande espérance».

Sayyid Qutb, principal idéologue des Frères Musulmans, exécuté par pendaison par Nasser en 1966, a établi la doctrine moderne du djihad notamment dans un livre, Jalons, publié en 1964 et écrit pendant de longues années de prison. Al-Qaida et la quasi-totalité des groupes islamiques radicaux se réclament aujourd'hui de Sayyid Qutb et de sa condamnation sans appel des dirigeants des pays musulmans non gouvernés selon la Charia. Ils sont considérés comme apostats et donc comme des objectifs légitimes du djihad. L'Egyptien Ayman a-Zawahiri, numéro deux d'al-Qaida, est un ancien des Frères Musulmans qui a été emprisonné par Nasser.

Les Frères Musulmans ont joué un rôle majeur au début de l'année 2006 dans la vague de protestations et de manifestations parfois très violentes dans le monde musulman à la suite de la publication en septembre 2005 de caricatures de Mahomet par le journal danois Jyllands-Posten. La confrérie a été depuis accusée de manipulation des opinions publiques après avoir notamment mêlée des caricatures encore plus outrancières n'ayant rien à voir avec celles diffusées au Danemark.

Les mouvements se réclamant à travers le monde des Frères Musulmans sont nombreux à la fois au Moyen-Orient, en Afrique et même en Europe. Les Frères Musulmans ont ainsi des liens historiques, par exemple, avec le Hamas palestinien dont ils restent un pourvoyeur de fonds et d'armes via les tunnels creusés sous la frontière entre l'Egypte et la bande de Gaza. Dans la charte du Hamas, considéré comme une organisation terroriste par les Etats-Unis et l'Union Européenne, figure dans l'article 2 l'affirmation que le Hamas est une branche des Frères Musulmans en Palestine.

Ceci dit, les Frères Musulmans égyptiens ne sont pas une organisation monolithique, certains membres clament leur soutien à al-Qaida et à la violence et d'autres, en plus grand nombre, affirment avoir choisi une voie pacifique pour prendre le pouvoir et établir un Etat islamique. L'organisation est décrite aujourd'hui par les spécialistes de l'Egypte comme essentiellement pragmatique. C'est ce que considère par exemple Shadi Hamid, expert du Moyen Orient pour la Brookings Institution à Doha, dans un article récent dans le Los Angeles Times.

Depuis l'assassinat du président Anouar el-Sadate - coupable d'avoir fait la paix avec Israël - par une branche officiellement dissidente des Frères Musulmans, l'organisation n'a plus officiellement mené d'actions violentes en Egypte et en retour, même si elle est interdite depuis 1954, son activité a été tolérée dans certaines limites par Moubarak.

En fait, les Frères Musulmans étaient même très utiles au Raïs. Il a usé et abusé pendant trois décennies du risque représenté par les Frères Musulmans pour obtenir le soutien de l'Occident et surtout des Etats-Unis. Cela a parfaitement fonctionné. Depuis 1979, l'Egypte est le deuxième pays au monde derrière Israël en terme d’aide venue des Etats-Unis selon un document publié le mois dernier par le Service de recherche du Congrès américain.

Les Frères Musulmans maintenus en vie mais sous étroit contrôle par le pouvoir ont adopté une stratégie de long terme élargissant peu à peu leur rôle social. Ils gèrent des hôpitaux, des dispensaires, des centres de rééducation, des organisations charitables, des écoles, des banques… Ils auraient aujourd'hui des millions de membres. «Nous ne savons pas combien de membres regroupe notre mouvement. Le gouvernement dit que c'est entre 3 et 4 millions. Mais nous ne comptons pas. Nous savons simplement que nous sommes partout, dans chaque ville, chaque village, chaque rue», déclarait le numéro deux des Frères Musulmans, Rashad al-Bayoumi, dans un entretien au Spiegel.

L'organisation a même présenté des candidats sous l'étiquette «indépendants» aux élections législatives de 2005 et a obtenu 88 sièges sur 454 dans des conditions très peu favorables. Elle s'est retirée entre les deux tours l'an dernier lors des législatives pour dénoncer la fraude massive.

Les Frères Musulmans ont mis du temps avant de se rallier ouvertement aux manifestations demandant le départ de Moubarak et tiennent toujours des discours très prudents. Ils ont condamné les attaques au début de l'année contre les chrétiens coptes en Egypte et affirment ne pas vouloir instaurer la charia contre la volonté d'une majorité d'Egyptiens.

Mais cela ressemble fort, comme l'écrit Charles Krauthammer dans le Washington Post, à une tactique déjà suivie avec succès lors de la révolution iranienne de 1979 par l'ayatollah Khomeini et le mouvement islamiste chiite iranien. Et depuis, en dépit d'une guerre meurtrière contre l'Irak, de sanctions économiques et de la volonté maintes fois exprimée et réprimée par la population iranienne de recouvrer la liberté, la République islamique d'Iran est toujours là.

Eric Leser

Photo: La prière vendredi 4 février sur la place Tahrir au Caire Suhaib Salem / Reuters