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Prolifération nucléaire, crise financière, réchauffement... Cherchez les autres erreurs

Jacob Weisberg, mis à jour le 07.04.2009 à 17 h 16

Du danger de la prolifération nucléaire et autre chimères.

L'époque est à l'écroulement des certitudes. Je ne parle pas des platitudes qui changent au gré des vents médiatiques, mais des présupposés très largement partagés par toute l'étendue du spectre politique. Les grandes vérités qui mettaient d'accord les experts, et l'homme de la rue, jusqu'au jour où elles se sont avérées fausses.

Quelques exemples. Avant 1989, la quasi-totalité des soviétologues affirmaient que l'URSS était un pays profondément stable. Avant 2001, très peu de spécialistes du Moyen-Orient pensaient que les Etats-Unis pouvaient subir une attaque terroriste de grande ampleur. Avant 2003, tout le monde, des faucons néoconservateurs aux gauchistes français, était persuadé que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive. Avant 2008, très peu d'analystes s'interrogeaient sur la solidité du système financier américain. Et sur chacune de ces questions, l'opinion publique suivait celle des experts. Les rares personnes à sortir du rang, comme le dissident soviétique Andrei Amalrik, le spécialiste de la lutte antiterroriste John O'Neil, l'ancien inspecteur des Nations Unies en Irak Scott Ritter ou l'économiste Nouriel Roubini, étaient considérés comme des provocateurs, des excentriques ou, dans le cas de Ritter, comme des menteurs.

Puisque ce qui nous semblait indiscutable est aussi facilement remis en cause, il n'est peut-être pas inutile de faire preuve d'un peu de scepticisme et de se demander quelles autres «vérités établies» méritent d'être examinées de plus près.

La prolifération nucléaire est dangereuse. Il peut sembler évident que la multiplication des nouveaux entrants dans le jeu nucléaire, Inde, Pakistan, Corée du Nord, et peut-être l'Iran, augmente mécaniquement le risque de guerre atomique, ou même de lancement accidentel. Mais dans un article désormais célèbre publié en 1981, le politologue Kenneth Waltz affirme que la course au nucléaire préserve la paix car ces armes «dissuadent les Etats de se lancer dans des guerres qui pourraient déboucher sur leur utilisation.» Ces bombes seraient des armes essentiellement défensives et les pays qui cherchent à les obtenir ont raison de le faire. Pour Waltz, l'entrée dans le club très fermé des détenteurs de l'arme nucléaire oblige à faire preuve de mesure et de prudence, ce qui pousse les régimes irresponsables à devenir plus raisonnables, argument qu'il applique à la Corée du Nord et à l'Irak (où il était persuadé lui aussi qu'on trouverait des ADM). De plus, l'idée selon laquelle «la dissémination progressive des armes nucléaires protégera la paix et la stabilité internationale» est renforcé par un constat simple: il est impossible d'empêcher la prolifération.

Le changement climatique aura des conséquences catastrophiques. Nos civilisations sont condamnées si nous ne réduisons pas nos émissions de carbone, n'est-ce pas? Le physicien Freeman Dyson n'est pas de cet avis. Dyson, qui par ailleurs est un adversaire acharné de la prolifération nucléaire, ne remet pas en cause le fait que l'activité humaine est à l'origine du réchauffement. Par contre, il s'oppose au consensus selon lequel ce réchauffement représente une grave menace. Il se méfie notamment des simulations informatiques car il estime que «ces modèles ne décrivent que très imparfaitement le monde tel qu'il est.» Dans un essai publié par la New York Review of Books, Dyson explique que le réchauffement affecte surtout «les régions froides, bien plus que les régions chaudes.» Ainsi, les émissions de gaz carbonique pourraient rendre la terre plus fertile et nous protéger d'un autre danger, qui échapperait cette fois à tout contrôle, le retour d'une ère glaciaire. Enfin, il affirme que si le problème devenait vraiment grave, des arbres génétiquement modifiés capables d'absorber le carbone pourraient très bien arranger les choses.

La Chine est stable. Les analyses produites par les spécialistes de ce pays ressemblent étrangement à celles qui vantaient la stabilité de l'Union soviétique avant son effondrement, l'admiration béate en plus. Vingt ans après Tiananmen, l'autorité et le pouvoir du Parti communiste chinois semblent absolus. L'économie croît au rythme de 9% par an depuis 1978, ce qui a permis à la Chine d'accéder au rang de grande puissance. Dans le pays, aucune opposition réelle ne se fait entendre. Mais il serait bon de ne pas oublier que l'augmentation du niveau de vie a toujours été à l'origine des contestations politiques qui favorisent la naissance de la démocratie, en Asie comme ailleurs. Voilà pourquoi Samuel Huntington affirme que la Chine va très bientôt atteindre le niveau de revenu moyen à partir duquel les régimes autoritaires deviennent vulnérables à la révolte populaire. Ainsi, le développement fulgurant de l'économie de marché et de l'accès à l'information rendent de plus en plus difficile la légitimation des abus de pouvoir du régime. Pourquoi la Chine serait-elle immunisée aux pressions et aux changements que l'on trouve à l'origine de toutes les démocraties?

Etre propriétaire de son logement est toujours bénéfique. L'idée selon laquelle il faut absolument devenir propriétaire est au cœur des politiques sociales américaines depuis le New Deal, quand le Congrès décida d'assurer et de subventionner les emprunts immobiliers à travers la Federal Housing Administration et Fannie Mae, dont on connaît les récents déboires. De même, sur le plan fiscal, la déductibilité des intérêts, censée encourager l'investissement productif, a été étendue aux prêts immobiliers. Le bon sens veut qu'un propriétaire se sente davantage impliqué dans la vie de son immeuble ou de son quartier. Mais même si cela était vrai (aucune étude ne le prouve), en quoi cela compenserait-il les désavantages évidents de la propriété? Comme de plus en plus de gens sont en train de le constater, devenir propriétaire revient à prendre un énorme risque financier. Cela réduit considérablement la mobilité du marché du travail. Cela encourage le développement anarchique des villes et l'allongement des trajets. Et une étude montre même que cela entraîne le stress et la prise de poids.

A long terme, les actions rapportent plus que les obligations. La thèse centrale du livre de Jeremy Siegel, Stocks for the Long Run, est devenue un des lieux communs les plus répandus de la vulgate financière. En s'appuyant sur certaines données historiques, Siegel montre que, depuis 1802, les actions ont rapporté environ 7% par an, un résultat dépassant ceux de toutes les autres classes d'actifs, et avec moins de risque. D'autres analystes ont affirmé que, depuis le début du XIXe siècle, les actions font mieux que les obligations sur des périodes de vingt ou trente ans. Pas si vite. Dans un article récent, deux universitaires affirment que «les actions sont en fait plus volatiles sur le long terme», et que leurs performances dépendent très largement de circonstances historiques déterminées. On pourrait également conclure que si les actions ont toujours rapporté davantage avec un risque moindre, cela signifie qu'elles ont toujours été sous-évaluées. Une conclusion qui pourrait prêter à sourire aujourd'hui. En effet, les investisseurs devraient se jeter sur cette classe d'actifs miraculeuse au lieu de la vendre à tout-va comme ils le font. Plus réaliste, ce graphique publié par Bloomberg montre que l'indice des obligations du Trésor américain (échéance à trente ans) fait mieux que tous les indices d'actions... depuis 30 ans.

Detroit n'a aucune chance. Personne n'est optimiste sur l'avenir des constructeurs automobiles américains. Depuis plusieurs décennies, ils reculent face à des adversaires qui parviennent à construire des voitures plus solides, plus économes et meilleur marché. Les Big Three (General Motors, Chrysler, Ford) ont négligé l'efficacité énergétique et les petits modèles et on voit aujourd'hui où cela les a menés. Enfin, l'incapacité des deux premiers  à présenter au gouvernement un plan de redressement convaincant semble confirmer que Detroit souffre d'un mal incurable. Là encore, méfions-nous des conclusions hâtives. Ces dernières années, nos trois constructeurs ont considérablement amélioré leurs méthodes de fabrication et le coût de la main-d'œuvre a nettement baissé. Shanghai GM est devenu le plus grand constructeur chinois et les modèles de Buick et Jaguar (Ford) viennent d'être placés en tête du classement des voitures les plus solides. Enfin, Ford semble avoir mis au point le meilleur hybride à l'heure actuelle, la Fusion 2010. D'aucun en concluent que le vrai problème de Detroit est d'ordre financier. Trop de dettes, trop de frais d'assurance santé et de retraites. Or ces problèmes peuvent être réglés par une restructuration et ne signifient pas que les Big Three sont incapables de fabriquer des voitures qui se vendront.

Les sources d'énergie fossile se tarissent. Quand le prix du baril a atteint 147 dollars l'été dernier, la question pertinente semblait de savoir s'il restait assez de pétrole pour les 40 ou les 100 prochaines années. Mais certains experts pensent qu'il y en aura toujours assez. Un essai de George Dyson sur les hérésies scientifiques m'a fait découvrir les théories de Thomas Gold, un astronome autrichien mort en 2004. Selon Gold, le pétrole et le gaz ne sont pas des combustibles fossiles issus de la décomposition des matières végétales, mais plutôt le résultat de réactions géologiques qui se produisent à des profondeurs très importantes. La pression ferait ensuite remonter le pétrole et le gaz vers les réservoirs naturels.

Une expérience réalisée par des chimistes du Carnegie Institute à Washington semble étayer cette hypothèse. Elle a montré que le méthane, c'est-à-dire le gaz naturel, peut être produit par l'interaction d'éléments géologiques existant à des kilomètres sous terre, si l'on reproduit les conditions de pression et de température dans lesquelles évoluent ces éléments. Dyson estime que «l'expérience menée au Carnegie Institute montre qu'il est possible que Thomas Gold ait eu raison, et donc que les réservoirs de gaz naturel soient alimentés par des réactions qui ont lieu en grandes profondeurs.» En d'autres termes, nous échapperons peut-être à la panne d'essence.

Jacob Weisberg

Article traduit par Sylvestre Meininger

Jacob Weisberg
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